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Athénée Théâtre Louis Jouvet, 11 juin 2021 —— Frédéric Norac.

Fellation musicale : Powder Her Face de Thomas Adès

Powder Her Face, Nouvel Opéra de Fribourg. Photographie © Magali Dougados.

Devenu mythique à cause d’une fameuse scène de « fellation musicale », le premier opéra de Thomas Adès, Powder Her Face (1995), est une œuvre résolument parodique, au sens musical et théâtral du terme, convoquant au fil de ses deux actes l’héritage de quatre siècles de théâtre lyrique, un peu à la manière d’un Philippe Boesmans. On croit reconnaître dans l’ouverture — un tango où les vents s’en donnent à cœur joie dans le registre détonnant —, un hommage au Grand Macabre de Ligeti ou dans la femme de chambre qui dénonce traîtreusement la Duchesse adultère à son mari (alors qu’il la trompe avec elle), un clin d’œil à la Zerbinetta d’Ariane à Naxos. Bien sûr l’opéra « anglais », mais aussi Stravinsky et Berg font partie des réminiscences du compositeur et l’effectif orchestral dominé par les vents et les percussions, avec son piano omniprésent est typiquement celui des opéras de chambre du vingtième siècle, notamment de Strauss et de Britten auquel s’ajoute un accordéon pour la touche populaire. Mais la musique de Thomas Ades bien que résolument tonale et assez néoclassique se révèle toujours parfaitement originale.

Le sujet — la vie dissolue et pathétique de la Duchesse d’Argyll dont les frasques ont fait les délices des tabloïds anglais dans les années soixante —, est un prétexte à une charge sur l’hypocrisie de la société britannique, mais aussi une élégie sur la solitude de l’être humain. L’opéra s’achève sur un magnifique lamento et une scène de mort symbolique, où la Duchesse, vieillie et ruinée, après avoir répondu à une interview où elle fait le bilan de sa vie a une journaliste qui ne l’écoute pas, est congédiée de l’hôtel où elle vit par le gérant incarné par le même chanteur que le juge dans la scène du divorce.

Powder Her Face, Nouvel Opéra de Fribourg. Photographie © Magali Dougados.

À l’instar de Britten dans Mort à Venise, Adès distribue les personnages secondaires (dix-huit en tout), le personnel de l’hôtel, les domestiques, le Duc D’Argyll et tous les représentants masculins de la bonne société, aux trois mêmes chanteurs. Ici ils sont tous excellents et rompus à leurs différents rôles, depuis le désopilant ténor Timur (en faux naïf et fausse victime de la nymphomanie de la duchesse), en passant par la piquante soubrette de la soprano colorature Alison Scherzer jusqu’à l’impayable basse profonde de Graeme Danby et se plient brillamment à toutes les métamorphoses. La duchesse elle-même est confiée à un grand lyrique dans la plus pure tradition de la « donna abbandonata » de l’opéra baroque, à qui les origines de mezzo de Sophie Marilley garantissent de superbes graves et une très forte présence.

La production du Nouvel Opéra de Fribourg, la première en France depuis sa création à Nantes en 2004, joue habilement d’un dispositif scénique simplifié où des panneaux coulissants forment l’espace circulaire où la Duchesse est enfermée avec pour seul accessoire un lit tournant. L’humour grinçant omniprésent trouve son apogée dans la fameuse scène de la fellation, suggérée plus que représentée (que nous ne décrirons pas sous peine d’en déflorer le comique). Une touche d’onirisme contribue à créer cet espace hors du temps où se meut l’héroïne qui semble naviguer sans chronologie dans le monde de ses souvenirs. L’ensemble défendu par une distribution sans faille se révèle d’une remarquable densité — peut-être même un peu trop pour un spectacle de 2 h 20 donné sans entracte. La réussite doit beaucoup à la qualité de l’orchestre de chambre fribourgeois sous la direction précise et engagée de Jérôme Kuhn.

On attend pendant toute la pièce l’explication de son titre « Poudrez son visage », mais c’est finalement un peu de rouge a lèvres que se remet la duchesse devant la Mort. La poudre sans doute viendra après cet ultime tango qu’elle danse avec ses trois avatars, comme la chaconne finale d’un opéra baroque.

Prochaines représentations les 16 et 18 juin.

Frédéric Norac
11 juin 2021


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Dimanche 13 Juin, 2021 12:14