musicologie

Nice, 16 juillet 2021 —— Jean-Luc Vannier.

Fascinantes créations de Mimoza Koike et de Julien Guérin aux Ballets de Monte-Carlo

Tsunagu. Photographie © Alice Blangero.


Aux Ballets de Monte-Carlo, l’été ne se contente pas de danser : il crée ! Et c’est dans le cadre de ce festival « L’été danse ! » que Mimoza Koike, interprète des rôles emblématiques des chorégraphies de Jean-Christophe Maillot et Julien Guérin dont les esquisses inspirent régulièrement les galas de l’Académie Princesse Grace, ont présenté jeudi 15 juillet 2021 au Grimaldi Forum leur création : Tsunagu et Le temps du tendre

Sur une scénographie de Shizuka Hariu/SHSH et des arrangements musicaux signés Ilia Osokin, Tsunagu démultiplie la scène – le collectif l’emporte dans ce travail chorégraphique – en interrogeant l’étrange connexion entre sons et mouvements : qui rythme quoi ? Le mouvement corporel initierait-il, par son déplacement physique dans l’espace, une vibration sonore ou, à l’inverse, la nature produirait-elle une résonance acoustique sur le corps dont la motilité ne serait qu’un effet subséquent ? Vaste questionnement métaphysique qui hante, à l’image de réminiscences infantiles, les élaborations de Mimoza Koike, notamment dans deux moments spécifiques : en premier lieu, l’instrumentalisation chorégraphique d’une bande élastique au sein de laquelle les danseurs s’enroulent et dont ils parviennent à s’extraire sans que l’œil humain ne puisse, par la très haute technicité des mouvements, véritablement en saisir le procédé. Envoûtante ritournelle gymnique dans cette succession fiévreuse – rêve ou cauchemar ? – de figures géométriques. Plus onirique encore cette étrange créature féminine dont les membres tentaculaires surgissent des pans de la robe, et qui traverse lentement le plateau dans la pénombre et laisse derrière elle des feuilles mortes éparses : comment ne pas penser à la figure maternelle dévoratrice et source de terreurs nocturnes ? Si elle met brillamment en exergue le langage du corps dans un final très dynamique sans omettre le symbole d’une transmission d’un savoir entre générations, Mimoza Koike semble en revanche discréditer les mots : en témoignerait un curieux personnage, amusante réplique d’un Woody Allen qui n’aurait de cesse de s’interroger à haute voix sur tout et sur rien.

Tsunagu. Photographie © Alice Blangero.


En deuxième partie, Julien Guérin évoque, sur Les quatre saisons d’Antonio Vivaldi et une scénographie de Dominique Drillot, une « heuristique du sentiment amoureux » : étude chorégraphique fine mais plus classique (pas de deux, portages, pointes…) qui oppose des couples habillés aux couleurs des saisons (costumes signés Adeline André) à un personnage central, « Le Voyageur », superbement interprété par Daniele Delvecchio, déjà inoubliable dans L’enfant et les Sortilèges en 2016.

Inspirées par l’oscillation entre mouvements lents et rapides de la musique, les élaborations empreintes d’une sensualité qu’on devine exacerbée mais toujours contenue par une délicate élégance, illustrent les différents affects humains dans la poursuite de cette « carte du tendre du xviie siècle, itinérance conseillée » afin de connaître l’amour, précise Julien Guérin. Itinérance néanmoins illusoire dont témoignent les tentatives récurrentes, vaines puis littéralement désespérées du solitaire, balloté sans ménagement entre les duos puis rejeté comme un vulgaire fétu de paille. Le danseur a beau déployer une rare énergie afin d’exprimer son désir – extension implorante des bras, saillance musculaire, contorsions physiques –, intensifier ses efforts auprès des couples, tenter de conquérir des femmes, voire même de séduire un homme comme un ultime essai, il échoue inlassablement dans sa rencontre avec l’autre : il a en fait expérimenté « la possibilité que quelque chose dans la nature de la pulsion sexuelle elle-même ne soit pas favorable à ce que se produise la pleine satisfaction » (Sigmund Freud, « Du rabaissement généralisé de la vie amoureuse », Œuvres complètes, XI, 1911-1913, PUF, 2009, p. 139). Les décors mobiles (SARL Concept Événementiel, Compagnie Planète Vapeur, Nice) toujours menaçants, l’entourent finalement pour l’étouffer, projection probable de ses propres incapacités à aimer.  On en vient à souhaiter que cette chorégraphie de l’auteur, à l’esthétisme raffiné mais d’un sombre réalisme, ne soit pas autobiographique !

Daniele Delvecchio. Le temps du tendre. Photographie© Alice Blangero.


Nice, le 16 juillet 2021
Jean-Luc Vannier


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Samedi 17 Juillet, 2021 1:36