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Arte, 6 décembre 2020 —— Frédéric Norac.

Simon Boccanegra en version sans contact

Simon Boccanegra, Opéra de Zürich. Photographie © Monika Rittershaus.

Contre vents et marées, l'Opéra de Zurich a voulu maintenir sa saison, quitte à devoir pousser très loin la carte du virtuel. Ce Simon Boccanegra est une double prouesse. D'abord au plan technique. Pour respecter les consignes sanitaires, l'orchestre et les chœurs ont été consignés dans la salle de répétition, à 1 km de l'Opéra lui-même et, durant la représentation, le chef ni l'orchestre ne voyaient les chanteurs, tout juste les entendent-ils faiblement, pour éviter l'effet Larsen. Le son de l'orchestre et des chœurs, capté par 60 micros était diffusé dans la fosse par un jeu de haut-parleurs et les chanteurs sur la scène ne voyaient le chef qu'à travers des moniteurs.

Mais pour amplifier encore ce défi, Andreas Homoki a imaginé d'implanter sa mise en scène sur une tournette et dans un décor mobile qui est comme une sorte de labyrinthe mouvant où les personnages se perdent et s'enfuient, semblant s'éviter ou s'espionner les uns et les autres. Dans cet univers glacé de hautes portes grises, jamais ils ne se toucheront, pas même dans les scènes les plus intimes, comme celle de la reconnaissance entre le père et la fille au premier acte. Le metteur en scène a transposé l'intrigue de Boccanegra de la Gênes du XIVe siècle dans un vingtième siècle assez générique dont quelques éléments de style dans le mobilier, notamment dans le décor enfin stabilisé du troisième acte, suggèrent l'entre deux guerres et les uniformes des sbires du Doge, un état totalitaire quelque part entre la Russie stalinienne et l'Italie fasciste.

Simon Boccanegra, Opéra de Zürich. Photographie © Monika Rittershaus.

Sans doute pour compenser l'absence d'intimité et d'interaction entre les personnages, les chanteurs ont un peu tendance à surjouer, ce que renforce la captation et les gros plans. La grande scène du conseil se joue avec la simple irruption d'une poignée de figurants pour compenser l'absence du chœur sur la scène et le metteur en scène joue habilement des contraintes pour créer un climat de huis clos et de solitude qui correspond plutôt bien à l'œuvre. Débutant dans le rôle-titre, Christian Gerhaher que l'on associe plus volontiers au répertoire allemand et au Lied, se révèle un Boccanegra profondément habité, dont le baryton en pleine maturité sied parfaitement aux exigences vocales du rôle et dont il révèle avec beaucoup de crédibilité toutes les facettes. Face à lui, Christof Fischesser offre son imposante stature et sa basse profonde magnifiquement timbrée à FIesco. Le large vibrato de Jennifer Rowley en Amélia est affaire de goût mais on ne peut nier qu'elle possède les moyens de spinto que réclame le rôle même si elle n'en incarne que partiellement la jeunesse. Otar Jorjikia est un authentique ténor verdien et donne beaucoup de relief à Gabriele Adorno. Si le Paolo Albiani de Nicholas Brownlee manque un peu de nuances pour ce personnage de traître qui est comme une préfiguration du Jago d'Othello, la basse soyeuse de Brent Michael Smith se fait singulièrement remarquer dans le rôle épisodique de Pietro.

Dirigée avec compétence par Fabio Luisi, cette excellente distribution soutenue par des chœurs et un orchestre impeccable offre une belle « incarnation » de la partition de Verdi.

Captation visible en replay sur Arte Concert jusqu'au 5 janvier 2021

Curtain Call

L'Opéra de Zurich va désormais proposer ses concerts en streaming le jour même sous une forme tarifée. Du 15 au 18 décembre à 19h, 4 concerts seront accessibles en « live » pour la « modique » somme de 60 CHF. Ils pourront ensuite être visionnés en replay gratuitement avec un certain délai. Même en période d'épidémie, tout ne peut pas être gratuit.

Détails sur le site de l'Opernhaus de Zurich

Un petit reportage à l'entracte explique les tenants et les aboutissants de cette réalisation déjà expérimentée en septembre dernier pour les représentations de Boris Godounov

Frédéric Norac
décembre 2020
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bouquetin

Jeudi 10 Décembre, 2020 3:42