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Michel Rusquet, Trois siècles de musique instrumentale : un parcours découverte —— La musique instrumentale de Beethoven à Schubert.

La sonate pour piano D 894 de Franz Schubert

L'œuvre instrumentale de Franz Schubert ; la musiqe de piano, les sonates ; D 157 ; D 279 ; D 459 ; D 164 ; D 537 ; D 557 ; D 566 ; D 567 ; D 568 ; D 571 ; D 575 ; D 613 ; D 625 ; D 664 ; D 784 ; D 840 ; D 845 ; D 850 ; D 894 ; D 958 ; D 959 ; D 960.

Chef-d’œuvre isoléde 1826, entre les trois sonates de 1825 et la grande trilogie finale de 1828, cette sonate, la troisième et dernière publiée du vivant de Schubert, est un immense poème d’une exceptionnelle beauté, une sorte de long voyage intérieur où le drame se cache parfois sous des dehors de bonne compagnie. Comme Liszt, Schumann l’admirait beaucoup, la considérant comme « la plus parfaite de toutes quant à l’esprit et à la forme ». Lors de sa première édition, elle fut curieusement proposée en quatre pièces séparées (Fantasia, Andante, Menuetto, Allegretto), et il lui en est resté le surnom de Fantaisie ou de Fantaisie-Sonate, une appellation qui, en réalité, ne se justifie guère que par l’allure générale et le contenu poétique du grandiose premier mouvement.

Bien que respectant le cadre de la forme sonate, ce molto moderato e cantabile, grande page lyrique s’il en est, « est le premier mouvement de sonate le plus original de Schubert, celui qui, par son ampleur métrique et son essence contemplative, s’éloigne le plus du caractère traditionnellement actif d’un premier temps classique. »27 Presque immobile, tout en accords doucement murmurés, le premier thème est celui d’une mise en route intérieure, posant d’entrée quelques-uns « des caractères qui vont marquer toute la sonate : vision ample, temps élargi, climat méditatif, fermeté de la ligne mélodique »28, alors que le deuxième thème, enjoué et délicatement dansant, va lui opposer une ligne mélodique d’une magnifique fluidité. Les éléments sont désormais réunis pour un fabuleux parcours qui, dans le développement central, passera par d’impressionnants emportements dramatiques, atteignant même une dimension tragique et sinistre telle qu’au moment de la réexposition, lorsque « nous retrouvons le climat idyllique du début, nous ne parvenons plus à oublier le drame que nous savons à présent sous-jacent à tant de bonheur. »29

Les trois mouvements qui suivent cette page merveilleusement lyrique la complètent de la façon la plus harmonieuse qui soit. L’andante, en forme de Lied à cinq compartiments, la prolonge en en reprenant les antagonismes, entre la lumière de son thème initial, tendrement lyrique, et l’énergie passionnée de ses deux intermèdes en si mineur. Mêmes contrastes dans le délicieux menuet (allegro moderato) : « Les rythmes énergiques de la partie principale, avec ses syncopes capricieuses et ses trilles, s’opposent au chant céleste et extatique du trio en si majeur, dont l’intimité rêveuse semble vouloir concentrer en un moment unique de félicité et de miracle harmonique toutes les vertus qui nous rendent Schubert irremplaçable. »30 Véritable fête sonore débordant d’invention musicale, l’allegretto, un rondo de forme très libre, est « un de ces finales schubertiens qui respirent au rythme des fêtes villageoises, des chansons et danses populaires, menées par le ménétrier du coin ».31 On ne sera cependant pas surpris d’y  relever un détour par une de ces contrées mystérieuses si révélatrices de l’âme profonde du musicien, et on ne manquera pas d’observer qu’au terme du parcours, cette sonate qui avait commencé dans un murmure s’évanouit pianissimo, au ralenti, comme dans un souffle.

Franz Schubert, Sonate en sol majeur, D 894, opus 78, I. Molto moderato e cantabile, II. Andante, III. Menuetto, IV. Allegretto, composée en octobre 1826, éditée par Tobias Haslinger, Vienne 1827, dédicacée à Joseph Edler von Spaun, par Arcadi Volodos.

 

plumeMichel Rusquet
19 mars 2020

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Notes

27. Harry Halbreich, dans Tranchefort François-René (dir.), « Guide de la musique de piano et de clavecin », Fayard, Paris 1998, p. 672.

28. Massin Brigitte, Franz Schubert, Fayard, Paris 1977, p. 1144.

29. Halbreich Harry, op. cit., p. 673.

30. Ibid., p. 673.

31. Sacre Guy, La Musique de piano, Robert Laffont, Paris 1998, p. 2491.


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