musicologie

7 septembre 2020 —— Jean-Marc Warszawski.

Récitals de la pianiste Ida Pelliccioli aux Ursulines de Eijsden

Née quelque part dans un des étages de la ville de Bergame, la culture française en cadeau, Ida Pelliccioli a fait ses premières classes  au Conservatoire de Nice et les grandes à l’École normale de musique de Paris. Elle a été boursière des Fondations Zygmunt Zaleski et Albert Roussel. Elle a participé à un bon nombre de masters classes, notamment avec Jean-Claude Pennetier et Gérard Wyss, s’est perfectionnée auprès de l’inaccessible pianiste cubain devenu espagnol et vivant aux États-Unis, Jorge Luis Prats. Parallèlement après deux années de classe préparatoire littéraire au Lycée Louis-Le-Grand, elle a obtenu un double master en littérature italienne et en histoire grecque antique à L’Université Paris IV-Sorbonne. Mais la terre étant courbe, les parallèles se sont séparées sur le méridien musique.

Bien qu’elle ne soit pas, heureusement, un produit médiatique, elle est assez convaincante pour toucher des deux mains les pianos d’un peu partout en Europe, avec pour le moment deux programmes privilégiés. D'une part,   les influences (françaises) de Jean-Philippe Rameau et (espagnoles) d’Issac Albéniz sur Claude Debussy, d'autre part, deux-cent-cinquantième anniversaire oblige, la ligne Beethoven, avec la douzième sonate, Carl Philipp Emmanuel Bach en amont Franz Schubert et Sergueï Prokofiev en aval.

La composition de ces programmes a l’intérêt d’avoir une réelle justification musicale (non pas littéraire, poétique,  historique, géographique, etc.), de choses qui s’entendent. Une cohérence musicale dans la diversité et attirant la curiosité si l’auditeur le veut bien.

Ida Pelliccioli donnait ces deux programmes, les samedi 5 et dimanche 6 septembre derniers aux Ursulines de Eijsden (Pays-Bas), en quatre récitals de matinée et soirée. Nous avons assisté à la soirée du samedi en la compagnie de Claude Debussy entre France et Espagne.

Le jeu et sa gestuelle d'Ida Pelliccioli ont quelque chose de ceux des organistes et clavecinistes, une articulation des doigts extrêmement déliée et précise, économisant les mouvements des poignets et des bras, le dos de la main bougeant peu, elle n'utilise pratiquement pas le rebond à l’enfoncement des touches sur le sommier.

Sous ses doigts et selon son point de vue, la suite en la (1728) de Jean-Philippe Rameau est un manifeste de bravoure pianistique, qui dit la forte personnalité de la pianiste (notre cerveau reptilien a sur le coup émis une pensée pour les clavecinistes, mais c’est aussi flou que fugace, nous n'en avons pratiquement plus la trace).

La C3 Yamaha sonne bien dans ce beau lieu convivial propice à la musique de chambre. André Fraats qui se donne bien du mal pour animer musicalement ce lieu mériterait d’être un peu plus soutenu.

Il faut tout de même se tordre un peu l’oreille pour reconnaître quelque chose de Jean-Philippe Rameau dans l’« Hommage à Rameau » de Claude Debussy, extrait de la première suite d’Images (1905) que le compositeur plaçait très haut dans sa production… dans une lettre pour convaincre un éditeur plutôt réservé. En tout cas, Debussy exprime ici son enthousiasme, soulevé par l’audition de Castor et Pollux (opéra de Rameau) en 1903. Il se fendit même d’un article.

« La Vega », d’Isaac Albéniz, premier mouvement orphelin d’une suite Alhambra [de Grenade en Andalousie] laissée en plan dont il ne reste que le titre, présente « déjà » d’énormes difficultés acrobatiques pianistiques, qu’Ida Pelliccioli offre en spectacle sonore avec brio et musicalité.

« Déjà », car quelques années plus tard,  les trois cahiers de la suite Iberia (1906-1909) d'Isaac Albéniz, créés par Blanche Selva au fur et à mesure des publications, auront la réputation d’être en partie injouables, notamment avec les effets de guitare.

Avec Albéniz, la filiation debussyste est plus évidente. Nous sommes dans des recherches pianistiques de même époque. Est-ce Isaac Albéniz son ami qui a inspiré Claude Debussy ? Les nombreux musiciens espagnols de passage obligé à Paris  (dont le pianiste Ricardo Viñes, un des créateurs des œuvres pianistiques de Debussy) ?  Le goût pour les « espagnolades » depuis la seconde moitié du siècle précédent, qui porta Chabrier au succès et à la postérité avec son poème symphonique España, sans parler de plusieurs œuvres de Mauricve Ravel ?

La dernière partie du concert est une sorte de suite andalouse debussyste reconstituée : La puerta del vino (3e prélude du second livre, une habanera), « Soirée à Grenade » (no 2 des Estampes) et Masques, également créés par Ricardo  Viñes, en 1905 à Paris.

Nous avons évoqué Blanche Selva, la créatrice d’Iberia d’Isaac Albéniz, en pensant à sa méthode de piano, qui donne des exemples d’attaques de très haut et mi-hauteur qui feraient aujourd’hui sauter les techniciens du piano au plafond, soucieux de ne pas ramasser la mécanique de leur instrument à la petite cuiller.

Au contraire, le jeu d’Ida Pellicioli est anti-romantique à plaisir, sans en perdre la liberté et l’expression personnelle, les mains toujours au clavier, une  gauche habile en virtuosité et à détacher chants et contrechants de la basse et des parties intérieures.

 Jean-Marc Warszawski
7 septembre 2020
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Mercredi 9 Septembre, 2020 3:15