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2020 —— Frédéric Norac.

Le Forgeron de Gand : une fable politique de Franz Schreker

Dernière production de l'Opéra des Flandres avant sa fermeture pour cause de pandémie, Der Schmied von Ghent (Le forgeron de Gand, 1932)  est l'avant-dernier opéra de Franz Schreker, compositeur allemand mort un an après l'arrivée des nazis au pouvoir qui, après avoir boycotté ses dernières œuvres, l'avaient carrément démissionné de son poste de directeur du Conservatoire de Berlin, à cause de ses « origines juives ».

C'est une œuvre étonnante à tous points de vue. Musicalement le compositeur rompt totalement avec son langage antérieur, caractérisé par des recherches harmoniques très sophistiquées et un rien « décadentistes ». On est loin ici du postromantisme de Der Ferne Klang (Le son lointain, 1910) ou de Die Gezeichneten (Les Stigmatisés, 1915). La partition éclectique utilise des rythmes de danse et de chansons populaires, sacrifiant le lyrisme à un langage plus direct qui privilégie l'action et le mouvement et semble plus proche du mouvement du « Zeitoper » et d'un Kurt Weill que d'un Richard Strauss. Le livret, du compositeur lui-même, inspiré d'un conte de Charles De Coster, l'auteur de Till l'Espiègle, met en scène les mésaventures de Sme, un forgeron gantois, pendant l'occupation espagnole au xvie siècle. Ouvrier réputé, il joue sur les deux tableaux fabriquant des armes pour l'occupant, mais professant des opinions nationalistes, proches du mouvement des « Gueux ». Suite à une rixe avec son concurrent Slimbroek, ce dernier le dénonce aux autorités et il perd sa clientèle. Désespéré et au bord du suicide, il reçoit la visite d'un envoyé de l'Enfer, en l'occurrence la Déesse noire Astarté, qui lui promet toutes les richesses imaginables en échange bien sûr de son âme. Quand l'échéance se rapproche, Sme prend conscience que ce temps a passé très vite et, alors qu'il n'a plus d'autre solution que de remplir le pacte, un miracle se produit que nous ne dévoilerons pas, mais qui va lui permettre d'obtenir un second délai.

Sme est une sorte d'antihéros, un peu veule, profiteur naïf et roublard à la fois et il va réussir le moment voulu a rouler l'Enfer lui-même. Toutefois, lorsqu'arrivé à la vieillesse, il lui faut se décider à mourir, il se voit refuser l'entrée de l'Enfer et du Paradis, ce dernier pour avoir fait preuve de mauvaise foi et, au lieu de refuser l'argent mal gagné, de l'avoir gardé et d'en avoir profité sans vergogne. C'est donc pour hypocrisie que Sme est puni, mais débrouillard, il va trouver le moyen de se faufiler et d'entrer au Paradis. Vous verrez comment en visionnant la vidéo du spectacle que l'Opéra des Flandres met en ligne.

La mise en scène d'Erdsan Mondtag actualise cette fable en rappelant à la Belgique sa propre hypocrisie historique : pays colonisé au xvie siècle qui a son tour colonisa et exploita sans vergogne et dans le plein oubli de ses propres souffrances, le Congo. C'est pourquoi dans la dernière scène, lorsqu'il vient se présenter à l'entrée du Paradis, Sme apparait sous les traits du vieux roi Léopold II.

Pour le reste, c'est dans une esthétique joyeusement colorée dans un registre iconographique inspiré de la peinture africaine contemporaine avec de merveilleux costumes de Josa Marx et une scénographie très inventive que la production retraduit cette fable que Franz Schreker voulait à la Brueghel. Pleine de fantaisie et d'humour, avec une distribution épatante, des chœurs remarquablement préparés, le tout sous la direction magistrale d'Alejo Perez, cette production d'un opéra rarissime est une véritable découverte et une délectation de tous les instants.

La production sera visible à partir de vendredi 8 mai à 19h sur la chaine Operavision sur YouTube et sur le site de l'Opera Ballet Vlaanderen et ce pendant six mois.

Le soir même un chat sera possible en parallèle de la diffusion avec le dramaturge de l'Opera-Ballet Piet de Volder 

 

Frédéric Norac
8 mai 2020
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