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5 octobre 2020 —— Frédéric Norac.

Fin du Festival d'Ambronay 2020 : pluie, vent et mesures sanitaires

 

Vendredi 2 octobre: Singing in the rain

« Mash up »

Il pleut sur Ambronay en ce vendredi soir. Il pleut à verse sans discontinuer et le temps ne semble pas à la fête en ce troisième et dernier week-end du festival. Pour agrémenter un programme de concerts « allégés », en durée et en effectif, l'équipe du festival a imaginé de leur associer de petites interventions ludiques, gratuites, à l'extérieur, mais hélas le temps n'est pas de la partie et gâte un peu ce que le projet pouvait avoir de festif. Le « Mash-up » des Cris de Paris, prévu pour se tenir sur le parvis de l’abbatiale est reporté à la salle Monteverdi. Mais c’est quoi, d’abord,  un « mash up » ? En fait quelque chose entre le pot-pourri (le medley, si vous préférez) et la polyphonie Renaissance. Sur une basse obstinée assurée par quelques instrumentistes, Les Cris de Paris entrainent le public pendant trois quarts d’heure dans un petit voyage à travers quelques bons vieux tubes de la chanson française, de « La Vie en rose » à Serge Gainsbourg en passant par Dalida, Joe Dassin et Michel Sardou. Mais ici les voix ne s’entremêlent pas, elles se superposent, se relaient, se concurrencent parfois, menant chacune leur chemin comme on glisse de souvenir en souvenir, et se rejoignent au final sur une délicieuse Javanaise concertante et consensuelle réunissant les six voix. Un filon à creuser pour les chœurs qui souhaiteraient échapper aux trop sérieuses transpositions chorales de chansons du répertoire qui y perdent souvent leur identité.

Dialogue France-Italie : récital à la bougie d'Eva Zaicik et Les Ombres

Eva Zaicik, Ambronay, 2 octobre 2020, photographie © Bertrand Pichène.

La soirée se poursuit à l’abbatiale avec la deuxième session du récital d’Eva Zaicik et de l’ensemble Les Ombres en petite formation (violon, traverso, viole de gambe, théorbe, clavecin et orgue) intitulée « Une nuit au Louvre ». Ambiance intime pour un concert éclairé à la bougie qui associe airs de cour français et airs d’opéras de Cavalli. Des trois compositeurs français au programme, à côté de Sébastien Le Camus et de Jean-Baptiste Bousset, le plus connu reste Michel Lambert dont l’air « Vos mépris chaque jour », conclu par une élégante coda de la flûte et du violon, semble une prémonition de la Chaconne de l’Armide de Lully. Après deux airs rares d'Idraspe et d'Erismena, le concert s’achève sur la grande scène de désespoir de Dejanire d’Ercole amante (opéra italien en effet destiné à la France) où la chanteuse donne toute la mesure de son potentiel dramatique. Entre les deux univers, le pont est jeté par la fameuse plainte italienne de la Psyché de Lully, réminiscence de l’opéra baroque italien dans une comédie-ballet française. Le dispositif bi-frontal qui place les interprètes au milieu des spectateurs s’il crée de la proximité ne favorise pas l’intelligibilité des textes chantés, ce qui est un peu regrettable pour les airs de cour. Il faut donc se contenter de savourer la beauté du timbre et du phrasé de la mezzo et le raffinement dès instrumentations originales (?) qui leur servent d'écrin. Quelques pièces instrumentales offrent un temps de repos à la chanteuse et permettent d’entendre dans toute leur splendeur la flûte délicate de Sylvain Sastre et le violon brillant de Louis Créàc’h dialoguant dans un mouvement de passacaille de la 3e suite de Boismortier, la viole de gambe de Margaux dans une suite de Sainte Colombe où la rejoint le théorbe de Miguel Henry et tout l'ensemble dans une sinfonia très enlevée de Stradella, complétant un programme séduisant par sa cohérence et son raffinement..

Samedi 3 octobre : « Blowing in the wind »

Aubade éventée : Into the Winds

Into the Winds. Ambronay, 3 octobre 2020. Photographie, © Bertrand Pichène.

Après la pluie... le vent ! À décorner les bœufs comme on dit et qui semblait un ironique défi à l’ensemble Into the Winds censé donner son aubade en extérieur où son instrumentarium de vents anciens aurait pris toute sa dimension. Report donc à la salle Monteverdi. Leur répertoire ludique, basé sur les danses et chansons puisées à même le répertoire savant du XVe siècle et restitué à ses origines populaires, le son âpre des hautbois, celui fruité des flûtes et péremptoire et cuivré l'étonnante busine et de la saqueboute, associés à tout arsenal de percussions anciennes vous transportent en quelques minutes dans un tableau de Brueghel l’Ancien et font danser votre imaginaire et votre pied battre la mesure pour un moment de pure réjouissance.

Vent d’Est : le quartet de Stracho Temelkovski en trio

Stracho Temelkovski Trio, Ambronay, 3 octobre 2020. Photographie, © Bertrand Pichène.

À la salle polyvalente communale que le festival a investie cette année pour compenser l’absence du traditionnel chapiteau, le trio de Stracho Temelkovski, lui-même à la guitare et à la viola et aux percussions, avec le saxophoniste Jean-Charles Richard et l'accordéoniste Jean-François Baëz, est venu remplacer la chanteuse réunionnaise Maya Kamati. Ils offrent à un public nettement plus local un dépaysement au style inclassable, une sorte de jazz balkanique aux saveurs métissées faisant souffler pendant une petite heure sur un public visiblement transporté un vent d’est, coloré d’influences arabes, tsiganes, indiennes - le dernier morceau a tout d’un « rag » et a du reste été inspiré au musicien par un voyage au Pakistan. Le plus étonnant sans doute, dans ce travail de mixage de sources variées, est la façon de brouiller les pistes dans un jeu de fondu enchaîné qui vous fait passer insensiblement d’une ère géographique à l’autre, comme par enchantement, et dans le même morceau.

À la chasse, à la chasse : Actéon, de Charpentier, par Les Cris de Paris.

Actéon de Marc-Antoine Charpentier, par Les Cris de Paris, Ambronay, 3 octobre 2020. Photographie © Bertrand Pichène.

Quarante minutes montre en main, le format de l’acte unique de Charpentier paraît idéal pour répondre à l’impératif de concerts courts et sans entracte qu’imposent les mesures sanitaires. L’effectif, sept chanteurs dont les trois rôles solistes, eux-mêmes issus du choeur, et huit instrumentistes, permet de respecter la sacro-sainte distanciation dans une mise en espace qui doit servir de base à un « film » que prépare Benjamin Lazar qui a suivi la tournée de cet « opéra en chantier » avec son équipe. L’opéra de Charpentier offre peu de plages lyriques. Le désespoir d’Actéon, surpris par sa propre métamorphose, se résout dans un récitatif très expressif, mais peu chanté et c’est à l’orchestre qu'il revient d’évoquer sa plainte dans une sublime coda, puisqu’aussi bien le héros en devenant cerf a perdu sa voix. Le chœur ici se taille la part du lion, en ensemble comme en groupes séparés, les suivantes de Diane et les Compagnons d'Actéon, et se révèle absolument impeccable, singulièrement captivant dans la lamentation des compagnons d’Actéon qui clôt l'opéra. Dans le rôle-titre et malgré une voix de ténor assez claire, Constantin Goubet paraît parfois un peu en tension dans les parties les plus aiguës de cette  tessiture de haute-contre. Adèle Cartier possède la stature et le tempérament naturel pour incarner l’implacable Diane et Marielou Jacquard la verve et l’autorité nécessaires à la vindicative Junon.

Avec ce festival atypique, allégé et soumis aux aléas de la météo et du Covid-19, semble s’achever une ère pour Ambronay puisque Daniel Bizeray quittera la direction à la fin de cette année. Remercions-le à notre tour, comme l’ont fait tous les artistes au cours de cette 41e édition, pour en avoir, ainsi que toute son équipe, assuré le maintien, contre vents et marées, et souhaitons à Isabelle Battioni qui lui succède de pouvoir programmer une édition 2021 dans des conditions enfin revenues à la normale et avec un temps plus clément, si ce n'est pas trop demander.

Frédéric Norac
5 octobre2020
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Mardi 6 Octobre, 2020 18:33