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Paris, Opéra-Bastille, 4 décembre 2019 —— Frédéric Norac.

Le triomphe des vaincus : Prince Igor revu par Barrie Kosky

Prince Igor, Opéra Bastille. Pavel Černoch (Vladimir) et chœur. Photographie © Agathe Poupeney.

Le public parisien n’aime guère les actualisations. Après Les Indes galantes, c’est au tour de Prince Igor vu par Barrie Kosky d’en faire les frais. Hué à la première, le spectacle continuait à partager le public à la troisième représentation, singulièrement la chorégraphie des célèbres Danses polovstiennes dont Otto Pichler propose une vision dérangeante et morbide, avec ces squelettes pourrissants qui entrent en scène sur un mode souffreteux et ce corps de ballet déguenillé et crasseux, image d’un peuple d’esclaves, opprimé et exploité, qui n’est pas sans évoquer la Russie féodale et ses serfs, le bagne des tsars ou le goulag, comme on voudra. Si les dernières images avec ces sortes d’épouvantails primitifs qui entrent en scène en tournoyant dans un esprit chamanique est d’un effet très puissant, le reste a il est vrai une tonalité particulièrement malsaine.

A titre personnel, plus que la transposition dans un univers contemporain qui fait du Prince Galitzky un ploutocrate cynique et un violeur aux allures de nouveau riche russe, s’ébattant avec ses miliciens dans sa villa avec piscine, et du Khan Khotchak un sadique qui torture ses prisonniers dans un sous-sol de béton et écrase ses cigarettes sur eux en leur parlant de paix et d’amitié (bien que l’on frise là les limites de l’acceptable), c’est l’incohérence de l’édition choisie qui nous a particulièrement dérangé. Pour être en phase avec un propos qui n’est certes pas le triomphalisme national russe du livret original, le metteur en scène sacrifie une grande partie de l’acte III — celle où le Khan tartare consent au mariage du prince Wladimir avec sa fille — et fait du retour de Prince Igor après sa fuite du camp des Tartares, celui d’un vaincu coupable et honteux. Il transpose pour cela l’air de désespérance du Prince prisonnier de l’acte II au début de l’acte IV, un moment de l’action où il n’a plus de justification dramatique, ce qui le fait paraître sans objet et du coup particulièrement long malgré les qualités de l’interprète.

Prince Igor, Opéra Bastille. Dmitry Ulyanov (Igor). Photographie © Agathe Poupeney.

Ce tripatouillage a un défaut majeur, celui d’enlever encore un peu plus d’intérêt dramatique à une œuvre dont le livret manque déjà singulièrement de véritable tension. Reste la musique de Borodine, somptueuse au plan symphonique — mais peut-être la main de Rimsky y est-elle pour quelque chose — car au plan mélodique les airs sont souvent d’une bien grande banalité formelle et l’invention mélodique limitée, avec une petite tendance à tirer à la ligne qui les fait paraître parfois bien longs.

Si la mise en scène et l’adaptation peuvent paraître contestables et le sont à n’en pas douter, on saluera en revanche un plateau exceptionnel, à commencer par la basse somptueuse d’Ildar Abdrazakov, magnifique dans le rôle-titre. Lui fait pendant la superbe Jaroslavna d’Elena Stikhina dont le dernier air, sur ce pont qui semble évoquer celui qui servait aux échanges de prisonniers pendant la guerre froide, est d’une intense poésie. Excellents également les deux gredins Skoula et Ierochka, belles incarnations d'un peuple pusillanime et ivrogne, la Kontchakovna de grand luxe d'Anita Rachvelishvili dont le rôle a fait les frais d'une édition raccourcie ; un peu moins séduisant de timbre en revanche le Wladimir de Pavel Cernoch.

Des chœurs superlatifs et un orchestre en état de grâce portés par la direction magistrale de Philippe Jordan imposent, malgré quelques contestations au rideau final, cet opéra musicalement somptueux mais un peu bancal au plan théâtral, que Paris n’avait pas vu depuis la venue du Marinsky (qui s'appelait encore Kirov) au TCE en 1996. La production d'alors d’un classicisme total, était un héritage direct des années cinquante dans un décor repris de celui de la création. On voit bien que celle-ci a voulu nous parler de la Russie d’aujourd’hui mais, en dehors de certains clichés, on ne voit pas exactement ce qu’elle a voulu nous en dire.

Prochaines représentations les 11, 14, 17, 20, 23 et 26 décembre (sous réserve d'annulation pour cause de grève).

 

Frédéric Norac
4 décembre 2019

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Mardi 10 Décembre, 2019 4:58