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Paris, Opéra-Comique, 4 novembre 2019 —— Frédéric Norac.

Hercule en fantaisie : Ercole amante de Cavalli

Ercole amante, Opéra-Comique de Paris. Photographie © Stefan Brion.

Enlevez l’éloge de la monarchie française au prologue et les basses flatteries à Louis xiv et à son épouse à l’épilogue et vous aurez un authentique opéra vénitien, avec ses cinq actes, son mélange de lyrisme et de bouffonnerie, ses querelles de déesses, sa donna abbandonata, sa jeune première et son amoureux de ténor, son valet malicieux et son confident cynique plein de bon sens et de philosophie.

Dans cet Ercole amante, opéra commandé à Cavalli par Mazarin pour les noces de son royal filleul avec l’infante Marie-Thérèse et créé avec deux ans de retard en 1662, l’« Hercule »  du titre serait une figuration du souverain, image de la force et de la virilité, triomphant des épreuves et finalement de lui-même à travers son mariage et son renoncement à Marie Mancini (l’Iole de l’histoire). Du moins c’est ce que nous avions retenu de la lointaine production historiciste de Jean-Louis Martinoty au Châtelet en 1981.

Ercole amante, Opéra-Comique de Paris, Pasitea (Eugénie Lefebvre), / Giunone (Anna Bonitatibus). Photographie © Stefan Brion.

Valérie Lesort et Christian Hecq en ont fait un affreux macho, hâbleur, vaguement ridicule, mort de désir pour une donzelle qui se refuse à lui et qui est quand même la fiancée de son fiston, mais qu’il est prêt à prendre d’assaut à la première occasion. Seule sa mort, brûlé par la tunique empoisonnée de Nessus, possède une authentique noblesse et en fait une sorte de Don Giovanni avant la lettre. Est-il possible qu’à l’époque, le futur Roi-Soleil qui figurait le héros dans le grand ballet, composé par Lully pour « encadrer » cette création lyrique, ait accepté de se reconnaître dans ce personnage, même si la lecture fantaisiste de la production de l’Opéra-Comique déforme quelque peu la vision initiale du mythe tel qu’il est traité dans le livret de Buti ? Ici naturellement les Dieux descendent des cintres, mais de façon burlesque, Junon en rappel puis en montgolfière, Vénus dans un petit avion aux allures de canard qui a tout de la boîte à dragées ; les accessoires sortent des dessous et y disparaissent. Clin d’œil à la Grèce, le chœur est habillé en evzones qui rythment le chœur final avec leurs jupettes.

Pleine de jolies trouvailles dans une esthétique entre bande dessinée et livre d’images, la production multiplie les gags (certains un peu éculés comme la traîne sans fin de Dejanire) et les images pleines de drôlerie : Hercule entrant avec un gentil monstre craintif qu’il tient en laisse, le fauteuil piégé en peluche qui retient Iole dans ses bras animés, le Sommeil bibendum et sa femme Pasitea en femme de chambre, Neptune recueillant Illo dans un petit « golden submarine » ; le cadavre d’Eutiro s’extirpant épuisé de sa tombe qui va s’élever au tableau suivant pour devenir la cage qui retient les âmes dans la scène des Enfers. Il y a évidemment un petit côté « plus plus » dans cette mise en scène ludique et visuellement très inventive, notamment dans un final explosif (étoiles, feux de Bengale et confettis) qui tient autant du music-hall que de l’opéra baroque, mais on ne boudera pas son plaisir, même s’il faut attendre que soit nouée l’intrigue à la fin du deuxième acte pour que la proposition prenne vraiment corps.

Ercole amante, Opéra-Comique de Paris, Iole (Francesca Aspromonte), chœur Pygmalion. Photographie © Stefan Brion.

Du côté musical, le travail de Raphaël Pichon à la tête de son ensemble est exemplaire. Sa riche instrumentation restitue la splendeur orchestrale d’un ensemble à la française sans entacher la vivacité du discours à l’italienne et notamment celui du récitatif accompagné si important dans l’opéra du premier baroque. La distribution, autour de l’Hercule de Nahuel di Pierro, très crédible par sa prestance et sa superbe voix de baryton-basse, réunit la fine fleur du chant baroque italien et européen et tous sans exception parmi les dix solistes jusqu’aux plus petits personnages pour la plupart issus du chœur également superlatif de l’ensemble Pygmalion mériteraient d’être cités.

Si le spectacle ne manque pas d’appeler quelques réserves, on ne peut contester sa cohérence esthétique : l’amphithéâtre austère de Laurent Peduzzi que transforment  les lumières Christian Pinaud et qu’animent de jolis accessoires et les costumes de Vanessa Sannino sont une grande réussite. Cet opéra de Cavalli fameux par les circonstances de sa création, qui attendait depuis la première tentative de Michel Corboz une résurrection plus approfondie, révèle des trésors musicaux comme ce merveilleux chœur au cinquième acte, dont l’un a déjà été utilisé dans le Ballet royal de la Nuit par Sébastien Daucé, et pourrait bien être une des œuvres les plus abouties du compositeur.

Prochaines représentations les 6, 8, 10 et 12 novembre.
Repris à l’Opéra royal de Versailles les 23 et 24 novembre

Spectacle enregistré et diffusé par France Musique le 30 novembre et sur Arte Concert le 12 novembre

 

Frédéric Norac
4 novembre 2019

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