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Ambronay , 20-22 septembe 2019 —— Frédéric Norac.

Ambronay tape la quarantaine : deuxième weekend de la 40e édition du festival

AmbronaySeconda Pratica. Photographie © G. Grand.

Pour l’édition de son quarantième anniversaire, le festival d’Ambronay n’a pas choisi de thème particulier sinon celui de la célébration d’une année qui marque une belle longévité d’une manifestation qui sait jouer de valeurs sûres pour introduire quelques découvertes et reste fidèle au fil des années aux artistes qui ont fait sa réputation.

Ce second week-end, voyage temporel et géographique de l’Allemagne du début du XVIIe siècle à la France du Grand Siècle en passant par les terres ibériques et latino-américaines du XVIe siècle et la Renaissance franco-flamande, s'ouvrait sur un véritable feu d'artifice vocal.

David et Salomon : splendeurs et délicatesse de la musique d'Heinrich Schütz

Abbatiale 20 septembre

La musique de Schütz ne court pas les scènes françaises. Avec ce programme créé à l’occasion du cinquième centenaire des Psaumes de David (1619), Geoffrey Jourdain offrait un superbe panorama de la production polychorale et madrigalesque du plus italien des compositeurs allemands. Dans un dispositif spatialisé qui installe sur la scène les dix-huit instrumentistes parmi lesquels brillent particulièrement cornets et saqueboutes, et place les chanteurs sur deux praticables dans la nef, les seize choristes des Cris de Paris peuvent déployer toute la splendeur polyphonique des grands psaumes de 1619 dont la l’explosion sonore et le caractère spectaculaire paraissent plus près de l'esthétique de la Contre-Réforme que de ce que l'on imagine généralement être l'expression de la foi protestante. Le jeu des répons basé sur des configurations sans cesse renouvelées introduit un sentiment de surprise et de jubilation qui trouve son apogée dans la dernière pièce du programme « Danket dem Herren » (SW 45) d'une puissance et d'une homogénéité impressionnantes. En alternance dans la première partie puis de façon plus concentrée dans la seconde, ce sont les pièces plus intimes de Symphoniae Sacrae, op 6 de 1629 et des Cantiones Sacrae de 1625, véritables madrigaux  basés sur une traduction latine du Cantique des cantiques (attribué au roi Salomon), qui permettent d'apprécier en petit effectif les qualités de soliste des membres du chœur, dans un subtil mélange de sensualité et de mysticisme. L'idée de créer un fil conducteur en diffusant une traduction contemporaine et poétique des textes a le mérite de donner au public des clefs d'écoute pour chacune des pièces du programme, mais les voix enregistrées ne s'accordent pas très bien avec l'acoustique réverbérée de l'abbatiale et la présence d'un comédien en live eût sûrement été préférable.

ambronaySeconda Pratica. Photographie © G. Grand.

Les Trésors ibériques de Seconda Pratica

Abbatiale, 21 septembre

Depuis qu’ils se sont fait connaître dans le cadre du festival Eemerging en 2014, les membres de Seconda Pratica forment un ensemble soudé de fortes personnalités qui n’a pas bougé d’un iota dans ses choix musicaux et a gardé en se professionnalisant sa spontanéité et son pouvoir communicatif. On les retrouve avec plaisir dans un répertoire un tantinet plus sérieux, où la teinte sud-américaine est moins prononcée et les musiques vernaculaires du continent indien moins présentes, mais où le bonheur de jouer et de chanter ensemble se sent toujours autant. Le concert commence par une fervente prière à la Vierge, traditionnel portugais entonné de sa puissante voix de baryton par le flûtiste et directeur musical Nuno Atalaia bientôt rejoint par les deux ténors, celui suave de Jonatan Alvarado et celui plus brillant d'Emilio Aguilar, et se termine par une pièce d'un codex péruvien jubilatoire et animé. Entre temps, l' ensemble nous aura emmenés avec le soprano cristallin de Sofia Pedro et l’alto chaleureux de Daniela Menconi  dans un parcours varié à travers le « trésor» des grands « cancioneros » hispaniques du XVIe au XVIIe siècle dans des interprétations très personnelles où passe dans le choix de l’instrumentarium  et le style vocal un peu de cette saveur populaire qui fait toute l'originalité de leurs interprétations.

Mozart à la découpe : René Jacobs enchante Mozart

Abbatiale, 21 septembre.

Le concert Mozart de René Jacobs et du B’Rock Orchestra se veut une sorte d’évocation des académies de musique du XVIIIe siècle, concerts éclectiques et fleuve où les  compositeurs offraient à un public choisi un échantillonnage composite de leur talent. Si l’on ne conteste pas la légitimité de la démarche, on peut tout de même s’interroger sur l’intérêt réel de ce programme qui fait alterner mouvements de symphonie et extraits d’opéras dans une logique associative assez ténue, le premier mouvement de la symphonie 40 précédant l’air de Cherubino sur une identité de tempo ou l’air d’insertion « Un bacio di mano » K541 suivant le premier mouvement de la 41e où en effet on en retrouve le thème. Pour le reste, le choix des extraits - première scène des Noces de Figaro, air du Comte précédé de son duo avec Suzanne, un air de Pamina et son duo avec Papageno - ils paraissent plutôt relever de l’opportunisme et du recyclage. Surtout, l’on ne comprend pas vraiment pourquoi, même morcelée, le chef ne donne pas la symphonie no 40 dans son intégralité, d’autant moins que le superbe premier mouvement et la montée en puissance quasi beethovénienne du second donneraient envie d’en entendre la conclusion. Dans la seconde partie l’exécution (cette fois entière, bien que tronçonnée) de la quarante et unième symphonie « Jupiter » convainc moins. Sans doute desservie par l’acoustique, la maîtrise des plans sonores paraît approximative et les discours moins incisifs avec des cordes un peu floues, mais on saluera tout de même la qualité d’un orchestre dont les bois subtilement colorés sont un émerveillement de tous les instants. Du côté des chanteurs, le soprano léger aux aigus pointus de Sunhae Im convient mieux à Suzanne qu’à Cherubino ou  à Pamina, mais la chanteuse minaude un peu trop et grève l’expressivité de ses airs par un excès d’ornements. La découverte de ce concert reste incontestablement le baryton Johannes Weisser. Timbre superbe, sûrement plus adapté à la nature belliqueuse du Comte Almaviva qu’à l’ironie faussement désinvolte de Figaro où il manque un peu de rondeur. Il forme avec la soprano un couple charmant dans le célèbre duo de Papageno Papagena qui sert de bis à ce concert tout à fait atypique, bis qu'ils reprennent une seconde fois dans une approche expressive complètement renouvelée.

La sombre mélancolie de la Renaissance franco-flamande : chansons de la Renaissance par Sollazzo

Salle Monteverdi, 22 septembre.

On se souvenait du remarquable concert nocturne consacré la musique des XIVe et XVe siècles italien, donné ici même à l’Abbatiale en 2018 par l’ensemble Sollazzo. Avec ce nouveau programme entièrement basé sur un chansonnier récemment retrouvé et conservé à Louvain par la Fondation Alamire, les musiciens n'atteignent pas vraiment au même niveau de réussite. La faute sans doute à un choix de pièces qui en privilégiant la curiosité musicologique — toutes sont des originaux inédits — sur la variété, se cantonne dans un registre quasiment unique systématiquement dolent, avec un accompagnement instrumental (psaltérion, flûte, vièle à archet)  qui ne se renouvelle quelque peu que dans les pièces instrumentales de Firminus Caron qui émaillent le programme. Les pièces vocales elles-mêmes, bien qu'interprétées avec tout le talent possible par la remarquable soprano Perrine Devilliers et l'excellent ténor Vivien Simon, souffrent d'un manque d'animation. À une ou deux pièces près, plus joyeuses et plus animées, l'ensemble laisse une impression de monotonie généralisée qui frise la somnolence. Un concert d'une heure exigerait un peu plus de variété.

Les correspondances de Sébastien Daucé : Le chant d'Orphée de Charpentier et Purcell

Abbatiale, 22 septembre.

Sébastien Daucé aime à créer des correspondances quitte à rapprocher des univers musicaux assez éloignés comme l’a montré sa libre reconstruction du Ballet royal de la Nuit où il faisait coexister la musique française du XVIIe siècle avec celle des successeurs de Monteverdi. Pour cette production de la Descente d’Orphée aux Enfers de Charpentier, petit opéra en deux actes créé en 1680 pour Marie de Guise, qui arrête le récit du mythe à la sortie des enfers d’Orphée et d’Eurydice sans conclusion ni heureuse ni fatale, il a imaginé d’aller chercher matière à complétude du côté de Purcell, lui empruntant en guise de prologue et pour conclusion des extraits de l'Ode à Sainte Cécile qui, à l'instar de l'opéra, célèbre le pouvoir de la musique. Entre les deux actes, deux pièces tirées de The Fairy Queen et de Theodosius font office d'intermède. La musique de Purcell (qui annonce déjà le second baroque) tranche un peu sur le récitatif mélodique de Charpentier qui nous renvoie plutôt au XVIIe siècle français mâtiné d’influences italiennes.  Mais, utilisée hors de l’action principale, elle offre un contraste intéressant et en relève la singularité. On retiendra d'une distribution parfaitement homogène — dix chanteurs qui assument également les parties chorales — la haute-contre brillante de David Tricou dans le rôle-titre, la suave Euridice d'Élodie Ponnard, le puissant Pluton de Nicolas Brooymans et le solide Apollon d'Étienne Bazola. Mais c'est incontestablement Lucile Richardot au timbre étrangement androgyne et aux graves profonds et colorés d'authentique mezzo-contralto, qui se taille la part du lion dans ses interventions « hors-jeu », avec une articulation qui sert une expressivité sans pareille. La direction de Sébastien Daucé à la tête d'un petit ensemble de dix instrumentistes qu'il dirige depuis le positif est un petit miracle de raffinement et de subtilité et réussit à unifier les deux discours musicaux parfois jusqu'à les confondre.

BaïrakiL’ensemble Baïraki à Ambronay.

Un weekend à Ambronay ne serait pas complet sans ces à-côtés qui en font une manifestation ouverte et multiple puisqu’elle accueille des conférences (musicales, mais pas seulement), des rencontres, des spectacles populaires pour un public familial sous son chapiteau, et des petits concerts en fin de soirée qui justifient l’appellation « musique baroque et métissée »  accolée cette année au 40 ans sur l’affiche du festival. Pour notre part, nous avons singulièrement apprécié l’after du samedi soir au Bar du festival, offert par l’ensemble Baïraki, quatre musiciens français (quinton, bouzouki et chant, guitare et derbouka)  jouant de la musique grecque et pour qui les arcanes du rebetiko n’ont plus de secret. Ils prouvaient ce soir-là que l’authenticité (thème d'une table ronde du dimanche après-midi et d'une publication récente du festival), même dans les musiques traditionnelles, n’est pas une question de nationalité ni d’origine, mais plutôt d’identification et de talent.

Frédéric Norac
22 septembre 2019

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Les précedents articles de Frédéric Norac :

Concentré de spiritualité : le vingtième anniversaire des Rencontres musicales de Vézelay —— L’Italie baroque à la Sainte-Chapelle : Allegri, Alessandro et Domenico Scarlatti, Lotti, Storace par l’ensemble Voces Suaves —— La boîte noire d’Iphigénie : Iphigénie en Tauride de Gluck —— Un Offenbach réchauffé : Madame Favart à l'Opéra-Comique.

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Vendredi 27 Septembre, 2019 2:06