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10 juin 2018, Paris, Athénée Louis Jouvet ——

Deux solitudes en un acte : Manga Café ; Trouble in Tahiti

Trouble in Tahiti, Athénée Louis Jouvet. Photographie © Odile Motelet.

Si l’on en croit la légende, Léonard Bernstein composa Trouble in Tahiti, son premier opéra et le seul dont il écrivit également le livret, en 1952, pendant sa lune de miel avec sa femme Felicia Montealegre. Drôle de cadeau de noces tout de même que cet acte unique sur les affres d’un parfait petit couple américain de la classe moyenne supérieure qui cache sous un bonheur domestique de façade ses frustrations et une incompréhension mutuelle. En sept scènes et quarante-cinq minutes, le compositeur nous fait vivre la journée du couple désuni, du premier affrontement au petit déjeuner à leurs retrouvailles angoissées du soir. Entre temps, nous aurons suivi Sam au bureau, Dinah chez son psychanalyste, lui à son match de handball, elle sortant du cinéma, et ils se seront croisés à l’heure du déjeuner sans vouloir se rencontrer. Formellement, l’œuvre joue d’un savant équilibre entre modernité et classicisme, avec des références jazzy. Structurée par les interventions récurrentes d’un petit chœur à trois voix basé sur des parodies de variété américaine qui vient commenter l’action comme un véritable chœur antique. Le résultat est d’une époustouflante vérité, sans temps mort avec de belles trouées lyriques comme le récit du rêve de Dinah qui devient progressivement un duo imaginé avec Sam ou des airs de pure bravoure comme le récit du film « Trouble on Tahiti » ou le grand discours machiste de Sam sur les gagnants. Le style du compositeur déjà très affirmé annonce les grandes réussites à venir, Candide ou West Side Story.

La mise en scène de Catherine Dune joue efficacement de quelques éléments de décor à la limite de l’abstraction et se concentre sur le jeu d’acteurs.

Trouble in Tahiti, Athénée Louis Jouvet. Photographie © Odile Motelet.

Eléonore Pancrazi et Laurent Deleuil sont épatants dans les rôles principaux. Elle, totalement investie dans son rôle de femme frustrée, fait valoir un mezzo bien timbré à l’aigu facile, de magnifiques demies teintes dans la scène du rêve, un abattage époustouflant dans le délirant récit du film ; lui, une belle énergie et une âpreté très convaincantes dans son grand air à la gloire des gagneurs. Ils sont soutenus par un trio vocal de haut niveau qui apporte une touche bienvenue de légèreté et d’humour à un tableau très sombre.

En première partie, Manga Café reprend l'effectif de Bernstein, mais en modifie la distribution. Le petit chœur est composé des trois voix masculines tandis que le « couple » principal réunit la soprano et la mezzo. C'est aussi une histoire de solitude que nous raconte le livret, celle d'un adolescent d'aujourd'hui mal dans sa peau, réfugié dans ses rêves et qui raconte à ses interlocuteurs sur les réseaux sociaux ses amours avec une fausse Japonaise secourue dans le métro alors qu'elle se faisait agresser. On ne saura finalement pas si la rencontre a bien eu lieu ou si le jeune homme l'a fantasmée. La musique de Pascal Zavaro laisse autant entendre l'influence des répétitifs que celle Kurt Weil auquel le traitement du petit chœur fait penser. Les airs à colorature de Mikiko apportent une touche de fantaisie dans ce récit assez linéaire qui s'achève sur un ensemble sophistiqué (quintette) où le compositeur récapitule les thèmes principaux de sa partition. Bien portée par le même ensemble de solistes et par Les Apaches dirigés par Julien Masmondet, la proposition n'est pas inintéressante, mais manque un peu de variété sur la longueur et le souvenir en pâlit un peu après l'écoute du chef d'œuvre miniature de Bernstein. Plus sophistiquée que dans la deuxième partie, la mise en scène de Catherine Dune utilise un peu plus d'artifices pour faire vivre l'œuvre (vidéos, costumes extravagants, accessoires et transformation du décor) et offre une belle occasion à Éléonore Pancrazi de composer un personnage très convaincant d'adolescent disgracié et en souffrance confronté à la féminité rayonnante de Morgane Heyse.

Manga Café, Athénée Louis Jouvet. Photographie © Odile Motelet.

Au final, cette soirée d'un très haut niveau confirme la créativité du festival « Musiques au pays de Pierre Loti » qui nous avait déjà offert en 2017 une bien belle découverte avec L'Île du rêve de Reynaldo Hahn.

Frédéric Norac
10 juin 2018

 

Frédéric Norac : norac@musicologie.org. Ses derniers articles
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