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Michel Rusquet, Trois siècles de musique instrumentale : Un parcours découverte

: La musique instrumentale entre le temps de Bach et celui de Mozart : France.

Michel Blavet  (1700-1768)Michel Corrette  (1707-1795)Armand-Louis Couperin  (1727-1789)Claude-Bénigne Balbastre (1727-1799) Pancrace Royer (v.1705-1755)Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville (1711-1772)Jean Barrière (1707-1747)Louis-Gabriel Guillemain (1705-1770)Nicolas Chedeville (1705-1782)François-André Danican, dit Philidor (1726-1795Joseph-Marie Amiot (1718-1793.

Les œuvres de Jacques Duphly (1715-1789)

 

Il est des musiques qui, sans être d'une signature de grand renom, ont le don d'accrocher immédiatement l'oreille, pour peu que celle-ci soit assez attentive, et d'inciter l'auditeur à y revenir : un signe de qualité qui, en général, ne trompe pas, et la musique de Jacques Duphly en est une parfaite illustration.

Ce Normand, qui fut l'élève de d'Agincourt et exerça à ses débuts des fonctions d'organiste à Evreux puis à Rouen, quitta sa province natale en 1742 pour s'établir à Paris où il n'eut jamais de charge officielle. Tout indique qu'il y vécut simplement des leçons qu'il donnait dans les cercles de l'aristocratie ou de la haute bourgeoisie où il bénéficiait d'une flatteuse réputation de maître de clavecin. Curieuse destinée que celle de cet homme « mort presque oublié en son temps, au point dit-on qu'un journal contemporain se demandait, bien avant sa disparition, s'il vivait encore ! Et que de dates clés ont borné la vie et la carrière de ce musicien né l'année où s'éteignait Louis xiv, mort le 15 juillet 1789, au lendemain de la prise de la Bastille, et dont le quatrième et dernier livre de clavecin parut en 1768, l'année même où le pianoforte faisait sa première apparition publique à Paris au Concert Spirituel. »1

Duphly évoque en effet les derniers feux du clavecin français. « Son nom, quand il apparaît dans les histoires de la musique, est synonyme de fin de règne et de nostalgie. L'image n'est pas fausse, car la musique de Duphly traîne souvent, derrière ses couleurs pastel, un vague à l'âme et une mélancolie communicatifs. L'ombre de Couperin et de Rameau hante ces portraits et ces miniatures. Malgré son style chantourné, Duphly évoque davantage le regard moral de Chardin que l'insouciance de Boucher. Comme tous les compositeurs de la fin d'une époque, Duphly ne butine pas qu'à une seule fleur pour faire son miel : il va également se chauffer au soleil de Scarlatti et lorgner sur les compositeurs classiques, à qui il emprunte quelques traits caractéristiques. »2

Pièces pour clavecin

Entre 1744 et 1768, Duphly publia ses quatre livres de pièces pour clavecin qui représentent en réalité l'intégralité de sa production. Mais de cette « cinquantaine de pièces […], presque aucune n'est indifférente. C'est un privilège qu'il partage avec les plus grands, avec Couperin et Rameau, avec son maître Dagincour, et que lui envierait un Dandrieu ou un Daquin. Cela ne tient pas seulement à la justesse des proportions, à la sûreté des traits, au brio scarlattien, pétri d'intelligence ensemble et de sensibilité, qu'il répand si souvent et avec un plaisir si manifeste ; dans les pièces vives, celles où les mains affairées tracent des lignes précises, autant que dans les tendres, où se prolonge le style brisé avec ses frémissements, ses approximations et ses ruptures harmoniques, rayonne le don du mélodiste, original et fécond ; et l'on verra Duphly, dans le dernier de ses quatre livres, où sévit la basse d'Alberti au détriment du contrepoint, dépenser avec prodigalité ce don qui le conduit tout naturellement au style galant. »3

Ses pièces, dont beaucoup portent des titres désignant des personnes relevant de son réseau d'amis ou protecteurs auxquelles il entend rendre hommage sans en faire spécifiquement le portrait, Duphly a tendance à les ordonner par tons successifs, ce qui, du moins dans ses deux premiers livres, incite à y voir des ensembles s'apparentant à des « suites » à l'ancienne. Ainsi, dans le premier livre, se succèdent huit pièces en re et sept en ut ; la « suite » en re, qui s'ouvre sur une allemande très construite et expressive, suivie d'une courante enrichie d'épisodes luthés rappelant Couperin, est remarquable d'un bout à l'autre, jusqu'à son dernier morceau — La Cazamajor — où « on croirait entendre une sonate de Scarlatti tant la virtuosité est exubérante : des cascades de croches courent sur le clavier, entremêlées de rapides croisements de mains fort périlleux. »4 ; dans la suite en ut, on distingue surtout « les deux premières pièces, dans le mode mineur : une allemande, modelée d'émotion dans ses moindres arabesques, et une courante titrée La Boucon, où étonnent des inflexions déjà bien schumanniennes, [ainsi que] la troisième pièce, La Larare (en ut mineur également), qui, par deux fois, glisse trois mesures chantantes au milieu d'un exercice de voltige pour les mains alternées. »5

Jacques Duphly, Allemande en re mineur du 1er Livre, par Gustav Leonhardt.

 

Jacques Duphly, Rondeau no 2 en re mineur, par Skip Sempé

 

Jacques Duphly, La Cazamajor par Brigitte Tramier

 

Jacques Duphly, Courante en ut mineur « La Boucon », par Elisabeth Joyé

 

Jacques Duphly, Suite en ut (Allemande, La Boucon, La Larare), par Edward Smith

De 1748, le deuxième livre voit se succéder quatre pièces en re, trois en la, quatre en mi et trois en sol. Il « est surtout constitué de pièces joyeuses, rapides ou brillantes dans le style de Scarlatti, et de trois rondeaux qui doivent autant à Couperin qu'à d'Agincourt — tous sous-titrés. La danse a tendance à disparaître : on ne trouve plus que deux gavottes et deux menuets. »6  Parmi ces pièces, dont beaucoup seraient à citer, distinguons La Felix, un « rondeau à deux couplets, qui revient à nouveau à la diction particulière, aux caressantes beautés du style brisé des luthistes »7 ;  et La Lanza, qui « brille par une virtuosité de plus en plus étincelante, apaisée cependant dans le gracieusement du milieu par une phrase au parfum de style galant. »8

Jacques Duphly, La Felix, par Gustav Leonhardt.

 

Jacques Duphly, La Damanzy par Gustav Leonhardt.

 

Jacques Duphly, La De Vatre, par Brigitte Tramier

Dans le troisième livre, publié en 1758, qui compte onze pièces réparties en cinq tons différents, plus quelques morceaux comportant un accompagnement de violon, grâce et tendresse sont souvent de mise. On y relève surtout deux joyaux : d'une part La Forqueray, « rondeau blotti dans le registre grave ; Duphly, qui lui donne à dessein le nom du fameux violiste, y réussit ses Barricades mystérieuses, en ce dernier couplet, surtout, qui ondule et frissonne avec tant de volupté » ; et d'autre part Les Grâces, « un des fleurons de l'œuvre de Duphly ; les deux mains, accolées, chantent aussi persuasivement l'une que l'autre ; le compositeur va jusqu'à leur prescrire, ici et là, un léger décalage […], expressif comme le rubato des romantiques ; rêverie amoureuse, dans un parc à la Watteau… »9

Jacques Duphly, La Forqueray, par Gustav Leonhardt.

 

Jacqued Duphly, Les Grâces, par Aya Hamada.

Après tant de beautés, on sera peut-être plus réservé à l'écoute des six pièces (toutes de tonalités différentes) constituant le quatrième et dernier livre. Duphly y sacrifie un peu au style galant à la mode et aux nouveaux procédés d'écriture adaptés au pianoforte. On appréciera cependant La De Drummond, « un rondeau en la mineur, presque un andante mozartien par sa mélancolie particulière, sa façon de creuser la phrase, de la relancer »10 , ainsi que La Pothoüin, un autre rondeau, plus traditionnel d'écriture mais à la fois tendre et agile en même temps que très inspiré.

Jacques Duphly, La De Drummond, par Lena Jacobson.

 

Jacques Duphly, La Pothoüin, par Christophe Rousset.

 

Notice biographique de Jacques Duphly

Notes

1. De Place Adélaïde, dans « Diapason » (473), septembre 2000.

2. Venturini Philippe, dans « Le Monde de la musique » (245), juillet-août 2000.

3. Sacre Guy, La musique de piano : dictionnaire des compositeurs et des œuvres. « Bouquins », Robert Laffont, Paris 1998, p. 985-986.

4. De Place Adélaïde, dans Françoi René Tranchefort (direction), « Guide de la Musique de piano et de clavecin », Fayard, Paris 1998, p. 331.

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5.Sacre Guy, op. cit. p. 987.

6. De Place Adélaïde, op. cit., p. 332.

7. Sacre Guy, op. cit., p. 987.

8. De Place Adélaïde, op. cit., p. 332. 

9. Sacre Guy, op. cit. p. 988.

10. —, op. cit., p. 989.


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Lundi 21 Octobre, 2019 23:10