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 Le Conservatoire National sous l'Occupation :
Jacques Chailley, l'histoire et la mémoire

 par Jean-Marc Warszawski

Article publié dans le « Bulletin de musicologie » (190) mai 2011

En 2005, musicologie.org a publié un texte du philosophe François Coadou, le texte d'une de ses conférences, La musique en France sous l'Occupation, par lequel il mettait en avant la docilité des institutions musicales et des ses élites au régime fasciste français et à l'occupation nazie allemande.  François Coadou s'appuyait entre autres sur les travaux d'un colloque dirigé par Myriam Chimènes, La Vie musicale sous Vichy, dont les actes ont été publiés en 2001 aux éditions Complexe de Bruxelles.

Le texte de François Coadou, qui compte à ce jour plus de 10.000 lecteurs, n'a suscité aucun commentaire désobligeant ; quant aux actes du colloque de 1999, je n'en ai jamais parlé ni entendu parler autrement que d'une référence, dans un domaine d'étude rare.  Comme celle des Lumières aboutissant à la Révolution, cette période et son issue sont fondatrices de l'éthique politique française.

Mais d'un autre côté on du mal à comprendre que le nazisme n'est pas une histoire de fous furieux diaboliques : c'est une politique volontaire, pensée, théorisée, développée par des élites.  Je suppose que les convaincus d'être nés pour être de la crème de la société, les bons soldats travailleurs des pouvoirs, pourvu qu'on ait des médailles et des prébendes, on dû avoir quelques problèmes de recyclage avant et après 1945.  Même des légionnés d'honneur comme Bousquet ou Papon ont été rattrapés par l'histoire.

Au cours du colloque de 1999, le professeur Jean Gribenski a demandé aux archives, ce que fut l'attitude de la direction du Conservatoire National de Musique de Paris à cette époque.  Elles montrent que le 3 octobre 1940, deux semaines avant la promulgation du « premier statut des juifs », le directeur de l'établissement Henri Rabaud, charge son secrétaire général, Jacques Chailley, de prendre contact avec les autorités d'occupation (et pas avec les autorités du ministère de tutelle).  À partir de cette date, un fichage systématique des élèves juifs est entrepris de la propre initiative de la direction.  Un gros dossier est consultable, presque entièrement de la main de Jacques Chailley, pour les classes des années 1940-1942, où les noms sont précédés de la mention, en rouge : J[UIF] , 3/4 J, 1/2 J ou 1/4 J.  Oui, on est bon soldat d'élite, mais pas très dégourdi : comment peut-on être une proportion de Juif ?  On croit ou on ne croit pas en son dieu.  Enfin, je suppose.  Il reste que le Conservatoire National de Musique est la seule institution d'enseignement supérieur français qui a systématiquement renvoyé et fiché tous les élèves (et les professeurs) juifs (selon la définition nazie).

On comprend donc l'opposition d'une partie des enseignants de l'UFR de musicologie de l'Université Paris 4, quand il a été question de nommer un auditorium au nom de Jacques Chailley.

Cette opposition peut aussi avoir d'autres raisons.  Si Chailley, auteur d'écrits méthodologiques et de musicologie médiévale, à l'origine administrative du département de musicologie à la Sorbonne, du CAPES et de l'Agrégation, semble être l'objet d'un culte, il ne fait toutefois pas l'unanimité.  On évoque souvent son autoritarisme, son mépris pour les élèves féminines, son acharnement contre la création de départements de musicologie dans d'autres universités (son opposition à Paris 8 est légendaire).  Enfin, on peut mettre en avant une épistémologie dépassée reprise directement de Fétis (première moitié xixe siècle), voire une surévaluation des travaux.

Mais en place de la discussion et de son extension publique nécessaire, car nommer un bâtiment public ne peut être l'affaire d'une poignée de spécialistes, on a eu la stupéfaction de voir circuler un texte, intitulé « pétition », dont on ne sait ce qu'elle réclame et à qui, mais qui s'en prend d'une manière odieuse au professeur Jean Gribenski, qui ne serait pas un historien, donc ses travaux ne vaudraient pas un clou, et l'on peut en dire ce qu'on veut et même n'importe quoi.  On ne vérifie pas les sources, on ne discute pas les interprétations, on diffame la personne.

Cela est grave, car au nom de la mémoire d'une idole à usage interne, on fait ici un déni d'histoire.  Je rappellerai un mot de Paul Veyne : l'historien ne se préoccupe pas de sauver la mémoire des gens, il raconte les civilisations.

Voté en décembre 2010 par les titulaires de l'UFR musique de l'université Paris 4, le nom de Jacque Challey pour le nouvel auditorium a été refusé en janvier par la Présidence de l'université... Cette pétition serait-elle une vengeance ?

Jacques Chailley a fait une très belle carrière. Question mémoire, on aurait peut-être pu en rester là.

Jean-Marc Warszawski
19 mai 2011


Références / musicologie.org 2011

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