S'abonner au bulletin

 

La musique à Paris sous l'occupation

La musique à Paris sous l'occupation

Chimènes Myriam & Simon Yannick, La musique à Paris sous l'occupation (préface par Henry Rousso). Cité de la musique, Fayard, Paris 2013 [256 p. ; ISBN 978-2-213-67721-7 ; 30 €].

24 janvier 2014, par Jean-Marc Warszawski ——

Ce livre recueille les communications prononcées les 12 et 13 mai 2013 au cours d'un colloque à la Cité de la musique de Paris.

Il s'inscrit dans une ligne de recherches inaugurée à la fin des années 1990, ponctuée de plusieurs publications, comme La vie musicale sous Vichy, dirigée pas Myriam Chimène en 2001, ou les travaux de Yannick Simon sur la spoliation des Juifs par la SACEM.

La bonne quinzaine d'articles de cet ouvrage, n'abordant que le monde de la musique académique, s'intéresse à quelques lieux de diffusion musicale, comme la radio, les concerts de la Pleïade, ceux de la Bibliothéque nationale ou du groupe Collaboration, de particularités du répertoire avec au centre bien entendu les œuvres de Wagner ou l'instrumentalisation nazie de Mozart, une bonne moitié aux personnes, comme Cortot, Honegger, Messiaen et autres. En guise de conclusion, deux articles sont consacrés à des problématiques plus abstraites, celle de la critique musicale comme relais politique, et celle de l'héritage contemporain.

Livre de documentation sérieuse et utile, toutefois inégalement d'un article à l'autre. Entre les élucubrations sur la germanité de Mozart qui en disent long sur le bricolage que fut l'idéologie nazie poussant à la caricature les fariboles du sang et de la terre, pour reprendre une idée chère à Heidegger, et l'indigence d'un portrait de Germaine Lubin (pourquoi pas Lucienne Delforge, d'ailleurs autre compagne d'écrivain, fidèle jusqu'à la fuite à Sigmaringen)

Mais notre insatisfaction relative provient plutôt de la distorsion entre un titre qui embrasse très large et un contenu plus restrictif, derrière lequel se cache peut-être une question épistémologique non résolue.

Malgré la volonté affirmée dès l'introduction de suivre une démarche historienne, on se pose la question de savoir si l'infamie civique d'un Cortot peut être rachetée par son talent. Cela n'est pas une question d'historien, qui n'a par ailleurs aucune autorité particulière pour, le cas échéant, y répondre.

La mémoire collective pèse et semble emprisonner de manière ambiante, à plus ou moindre degré, l'ensemble des communications, alors que l'historiographie doit déconstruire la mémoire collective. Ainsi, je suppose à corps défendant, ce livre est plus attaché à la mémoire des hommes qu'à comprendre la marche de la société, à collectionner des singularités plutôt qu'à établir des spécificités. Multiplier ces portraits et descriptions n'apporterait rien de plus à la compréhension du temps.

D'autant qu'il ne s'agit pas, dans le cadre d'un travail historique, de juger les uns et les autres en bien ou en mal — l'histoire ne juge pas —, ou de dénombrer collaborateurs et opposants, mais de montrer ce que fut la collaboration et discerner les divers degrés : engagement politique, opportunisme carriériste, besoin de travailler, soumission à l'autorité ou au groupe, etc.

Contrairement au sentiment qui se dégage de ce livre, la collaboration ne peut être assimilée à un seul penchant germanophile. D'un côté la Résistance politisée était internationaliste (les étrangers, dont des Allemands, y on joué un grand rôle), d'un autre côté on pouvait mal supporter la présence allemande, mais partager avec le nazisme les conceptions totalitaires, antisociales et racistes (les mémoires de Guy de Lioncourt peuvent par exemple abonder dans ce sens).

Il y donc encore à faire, à fouiller et à penser (mais le monde des musiciens n'est pas différent du monde de tout le monde), dans les structures et rouages de la société, les réseaux professionnels, amicaux, pour une raison ou une autre solidaires, politiques, pister les effets des années noires, mais aussi de la Libération sur la diffusion et les esthétiques musicales.

Il n'est pas suffisant, voire pas très utile de chercher à savoir pourquoi un Messiaen a maquillé sa biographie. La grande interrogation porte sur ceux qui savaient et ont joué le jeu : pour quels intérêts ? De quoi Messiaen est-il exemplaire ? Pourquoi et comment a-t-on fabriqué ce personnage de manière si surdimensionnée ? Au regard de cela, qu'il ait plutôt penché vers les méchants ou plutôt vers les gentils n'a pas grande importance pour l'histoire.

De la même manière on pourra comprendre comment une grande partie des enseignants en musicologie de l'université Paris 4 ont publié il y a peu, avec dix ans de retard, un pamphlet diffamant digne d'une dénonciation, contre l'un de leurs confrères ayant dévoilé que Jacques Chailley, dont on voulait graver la grandeur dans le bronze et le marbre, avait pour les autorités allemandes dressé la liste des Juifs, demi-juifs, quarts de Juifs du Conservatoire national de Paris.

Jean-Marc Warszawski
24 janvier 2014

 

Sommaire

Henry Rousso, Préface

Myriam Chimènes et Yannick Simon, Introduction

Karine Le Bail, Travailler à Paris sous l'Occupation : l'exemple de la radio

Myriam Chimènes, Les concerts de La Pléiade. La musique au secours de la sociabilité

Sara Iglesias, Les concerts de la Bibliothèque nationale (1942-1944) : la sociabilité franco-allemande sous le signe de la musique ancienne

Sara Iglesias, Les concerts franco-allemands du groupe Collaboration

Mathias Auclair, Richard Wagner à l'Opéra

Yannick Simon, Hector Berlioz, compositeur français « aux trois quarts Allemand »

Jean Gribenski, Mozart, « musicien européen » ou créateur d'une musique « d'essence germanique » ? Les célébrations à Paris en 1941

Jacques Tchamkerten, Les itinéraires de la gloire. La réception des œuvres d'Arthur Honegger à Paris entre 1930 et 1955

Leslie Sprout, Le Chant de Libération et la réhabilitation d'Arthur Honegger

Nicolas Southon, Francis Poulenc ou la ligne fragile du « civisme esthétique »

Yves Balmer et Christopher Brent Murray, Olivier Messiaen et la reconstruction de sa carrière sous l'Occupation. Le vide de l'année 1941

Manuela Schwartz, Musique et diplomatie : Wilhelm Kempff et la propagande culturelle des pianistes allemands

François Anselmini, « Notre national et international Cortot ». Répertoire et pratiques d'un artiste engagé

Aurélien Poidevin, Germaine Lubin, une Maréchale trop germanophile

D. Kern Holoman, Controverses à la Libération autour de l'attitude de Charles Munch

Sara Iglesias, « L'âme, le cœur et toute l'aspiration d'un peuple ». La critique musicale française, relais de la politique de collaboration

Esteban Buch et Karine Le Bail, Les résonances contemporaines de Vichy dans le milieu musical

Compléments

Présentation de l'éditeur

L'annonce du colloque dans le site de la Cité de la musique

François Coadou, La Musique en France sous l'occupation

Jean-Marc Warszawski, Le Conservatoire National sous l'Occupation : Jacques Chailley, l'histoire et la mémoire

À propos      S'abonner au bulletin   Liste musicologie.org   Collaborations éditoriales  


ISSN 2269-9910

Références / musicologie.org 2013

musicologie

Samedi 25 Janvier, 2014 2:45

recherche

 

rectangle

rectangle

rectangle