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« L'histoire de Manon » par le Royal Ballet de Londres au Grimaldi Forum : un classicisme désuet émaillé de trivialités

Par Jean-Luc Vannier

 

Créé en 1974 à Londres, le ballet « L'histoire de Manon » s'inspire de l'un des opéras les plus populaires de Jules Massenet écrit entre 1882 et 1883 et dont la première eut lieu, à l'Opéra comique, le 19 janvier 1884. Succès considérable en dépit de son caractère sulfureux : située en plein XVIIIe, l'histoire de cette intense passion amoureuse, contrariée et tragique, consacre le thème de l'exacerbation incontrôlée des sentiments qui nourrit tellement la musique de l'époque romantique. De la jeune fille de bonne famille, tiraillée entre l'amour ardent pour le chevalier des Grieux et l'attirance pour le monde frivole et les jouissances libertines, Manon Lescaut découvre, éprouve, comprend et, finalement, accepte son destin : « il me faut mourir » dit-elle au moment ultime de son agonie.

Leanne BenjaminLeanne Benjamin. Photographie © Royal Ballet & Bill Cooper.

Invité dans le cadre du Monaco Dance Forum, le prestigieux Royal Ballet du Royal Opera House de Covent Garden en proposait jeudi 27 juin une version travaillée par le chorégraphe Kenneth Mac Millan et le scénographe Nicolas Georgiadis, avec la participation de l'Orchestre philharmonique de Monte-Carlo sous la direction de Martin Yates. Marquée par un fort attachement au classicisme, au risque de mouvements répétitifs, cette « Histoire de Manon » déroute par certains de ses agencements : cette interprétation scotomise, en premier lieu, plusieurs grandes scènes de la partition et non des moindres : celle de « Adieu, notre petite table » et surtout celle de « saint Sulpice » où Manon parvient à séduire — vampiriser serait plus exact par son célèbre « N'est-ce plus ma main que cette main presse ? » — son Chevalier prêt à embrasser la religion à la place de la belle. Deux épisodes fondamentaux qui, avec un peu d'imagination, auraient pu donner lieu à des évolutions chorégraphiques intenses, créatives et originales.

L'histoire de Manon. Photorographie © Royal Ballet & Grimaldi Forum

La mouture du Royal Ballet confond ensuite érotisme torride et vulgarité : le compositeur, dont l'Opéra de Monte-Carlo a célébré le centenaire de la disparition par un récital en décembre dernier , se plaisait à mettre en musique la passion amoureuse féminine d'autant plus paroxystique qu'elle rencontre l'interdit moral. Tout en dentelles, certes affriolantes, mais affectives. Kenneth Mac Millan gomme cette puissante expressivité des sentiments et charge d'une vile bassesse, presque tous les personnages : le frère de Manon devient un sinistre entremetteur, l'argent corrompt les relations humaines, la fête de Cours-La-Reine devient un joyeux bordel, le vieux Bretigny « se touche » dans la chambre de Manon, laquelle devient l'objet énigmatique et récurrent d'un fétichisme du pied par ses multiples soupirants, avant, dans le dernier acte, de mimer une fellation au geôlier. « Perfide Albion », s'écrirait Clémenceau !

L'histoire de Manon L'histoire de Manon. Photographie © Royal Ballet & Johan Persson

Enfin, malgré leur incontestable engagement artistique sur le plateau, et nonobstant de très belles évolutions, à l'image des contorsions alambiquées attestant de la situation ambivalente du trio entre Manon, Lescaut et Monsieur G. M. à l'acte II ou lors la scène finale suggérant un délire fiévreux des deux danseurs sur fond d'un Dies Irae apparemment emprunté aux accords de la Symphonie fantastique de Berlioz, les pas de deux — scènes du coup de foudre et de la chambre — manquent singulièrement d'ardeur kinésique. Les danseurs se signalent par quelques faiblesses : le corps trapu du chevalier des Grieux (Carlos Acosta) lui barre en souplesse d'élévation et en stabilité ce qu'il lui offre en capacité de portage. Les pointes de Manon (Leanne Benjamin) sont parfois arrondies et sa petite taille la bride souvent dans l'épanouissement d'une sensibilité de la gestuelle. Nettement plus à l'aise, notamment lorsqu'il simule l'ivresse, Lescaut (Ricardo Cervera) dynamise le rythme de la performance et accentue la densité scénographique. La maitresse de Lescaut (Laura Morera) y contribue également par sa précision et son jeu scénique adéquat. Peut-être serait-il temps de dépoussiérer cette œuvre en optant pour une adaptation qui tranche définitivement entre le sentimentalisme affecté et la rugosité figurative ?

L'histoire de Manon. Photographie Royal Ballet & Johan Persson.

 

Nice, le 28 juin 2013
Jean-Luc Vannier

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