musicologie
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Félix Clément, Histoire de la musique depuis les temps anciens jusqu'à nos jours. Librairie Hachette, Paris 1885.

CHAPITRE II

La musique chez les Égyptiens, les Hébreux, les Assyriens, les Arabes, les Persans, les Turcs, les Mandchoux, les Chinois et les Japonais.

La musique chez les Égyptiens

Est-il possible de fixer la date de l'existence d'Hermès Trismégiste ? On a voulu en faire un mythe. Cette manière de trancher les questions historiques est trop sommaire : il en résulte une impersonnalité qui est en désaccord avec toute tradition. Nous aimons mieux croire que le nom grec d'Hermès Trismégiste, Mercure trois fois grand, a été donné à un de ces législateurs qui ont exercé sur les peuples une action providentielle plus ou moins parfaite, tels que Moïse, Confucius, Solon, Pythagore, Zoroastre. Mon opinion n'est pas téméraire, puisque saint Augustin et Lactance considèrent cet Hermès comme un prophète.

Ce qui prouve qu'il y a eu en Égypte une civilisation plus intense que dans tout autre pays, c'est que les personnages les plus célèbres s'y sont rendus dans le but d'acquérir des connaissances ou d'y exercer leurs talents : Orphée, Musée, Dédale, Homère.

Les anciens Égyptiens ont attribué à Hermès la connaissance de l'harmonie des voix et des instruments, dont l'observation des astres lui aurait donné l'idée. Ce serait lui qui aurait inventé la lyre à trois cordes ; mais nous sommes ici en plein symbolisme, car les sons de ces trois cordes correspondaient aux trois saisons de l'année égyptienne, le son aigu à l'été, le grave à l'hiver, le moyen au printemps. C'est Diodore de Sicile qui rapporte cette fable.

Selon Plutarque, la musique aurait eu une plus haute origine : Ilorus, l'Apollon égyptien, l'aurait inventée. Mais Diodore de Sicile en fait honneur «à Osiris, frère d'Horus, qui s'entourait d'une troupe de musiciens à laquelle il adjoignit des satyres d'Ethiopie dont les reins étaient couverts de poils et qui l'égayaient par leurs danses, leurs chansons et leurs jeux. Osiris comptait aussi parmi ses musiciens neuf jeunes filles habiles dans le chant et instruites dans des sciences diverses. Osiris et ses neuf jeunes filles, c'est Apollon entouré des neuf Muses, et les satyres éthiopiens ont pris place dans la mythologie grecque.

Manéros, l'auteur des chants de deuil en l'honneur d'Isis, passait également pour l'inventeur de la musique.

musique égyptienneHarpe trigone, nebel syrien.

Les Égyptiens savaient que la musique peut être l'auxiliaire de passions mauvaises, des instincts brutaux. Ils l'ont personnifiée dans le bouc Mendès, génie du mal, identique avec Pan, Priapc, Setli ou Typhon. Une figure trouvée sur une colonne du pronaos du temple de Dakkeh, en Nubie, donne une idée de cette personnification. Le modius que ce laid personnage porte sur la tête est le ment, symbole de l'enfer ; l'instrument, dont il joue est la harpe trigone, le nebel syrien.

Diodore de Sicile rapporte que les Égyptiensconsidéraient l'étude de la musique comme une chose inutile, nuisible même, parce qu'elle énerve l'âme et rend les hommes efféminés. Cette opinion a toujours été soutenue par quelques esprits chagrins ; mais les habitudes

musique égyptiennePorteuses d'offrandes suivies de musiciennes. Peinture thébaine (d'après Horeau).

de tous les peuples ont partout protesté contre elle. En Egypte même, la musique était partout. Les temples avaient leur grand chantre comme nos cathédrales, et ce personnage était secondé dans ses fonctions par des joueurs d'instruments de classe inférieure et par des serviteurs. Ceux qui appartenaient à la caste sacerdotale avaient la tète rasée, comme on le voit dans le bas-relief du Musée de Leyde. Les prêtres chantres sonl toujours vêtus de robes somptueuses ; on en voit qui jouent de grandes harpes dans une salle du tombeau de Ramsès.

Le culte d'Osiris, à Abydos, avait lieu sans chants et sans instruments ; mais là, c'était une exception.

Les rois avaient aussi des musiciens de haut rang attachés à leur service, et leur titre de « chantres du roi », de « chanteurs du maître du monde », était inscrit sur leur tombeau.

musique égyptienneGroupe de chanteuses et de musiciennes. Peinture de Beni-Hassan.

Les peintures de Karnak nous offrent des scènes dans lesquelles la musique joue un rôle important. Ce sont des cantiques funèbres, des invocations et des supplications, chantées par un groupe de personnes accroupies, les mains tendues en avant, frappant la mesure, et accompagnées par un musicien jouant de la harpe à sept cordes, ou par plusieurs munis d'instruments variés. Il paraît, d'après le témoignage de Clément d'Alexandrie,qu'il existait encore de son temps, c'est-à-dire au quatrième siècle, un livre d'hymnes remontant à Hermès.

Dans un traité attribué à Démétrius de Phalère, ou à un autre Démétrius, rhéteur alexandrin, ce qui est plus probable, il est dit que les prêtres égyptiens chantaient des hymnes sans accompagnement d'instruments sur les sept voyelles : ; et il ajoute : Ainsi donc le son de ces sept lettres ajoutait du charme à l'euphonie des sons musicaux. Cette vocalisation prouve qu'il faut faire remonter aux prêtres égyptiens l'usage des neumes employés pendant des siècles dans le chant d'église, et dont il reste encore de nombreux fragments, c'est-à-dire des suites de sons chantés sur la même voyelle. Solemus longam notam post alléluia super liane litteram A prolixius decantare, quia gandiim sanctorum in cœlis mterminabile et ineffabile est (Bonavent., liber de exposit. Missæ, cap. ii). C'est ce que nous appelons maintenant vocaliser et l'on ne peut nier que les chanteurs, les Italiens surtout, n'aient tiré des effets merveilleux de ce procédé. Nil novi sub sole.

Peut-être reste-t-il quelques-uns des anciens chants égyptiens dans l'Abyssinie, où des coutumes antiques sont encore en vigueur, telles que les danses sacrées et le battement des mains pour marquer le rythme du chant. Si l'on admet cette hypothèse, voici un chant noté par Villoteau qui pourrait remonter à une époque antérieure à l'ère chrétienne; il a du caractère et de la poésie.

Chant exécuté dans les solennités funèbres et les jours de jeûne en Abyssinie

musique abyssinie

Les fêtes de Bubastis, la Diane égyptienne, offraient un spectacle bien extraordinaire, d'après la description qu'en fait Hérodote. C'était celui de sept cent mille personnes descendant le Nil sur des bateaux, au bruit des castagnettes, au son des flûtes traversières et doubles, toutes les mains frappant en cadence.

On cite encore une fête donnée par Ptolémée Soter II, dans laquelle on entendit des chœurs de douze cents voix, accompagnés par trois cents citharistes et un grand nombre de flûtistes.

Les bateliers du Nil ont des chants qui doivent être anciens ; les puiseurs d'eau pour l'arrosement des terres ont aussi les leurs. Ils ont été notés par Villoteau.

Chant des bateliers du Nil

Chant des puiseurs d'eau

La musique a dégénéré en Égypte avec les mœurs, sous l'influence de la corruption romaine. Ce n'était plus la sagesse qu'on allait y apprendre, comme au temps de Solon et même de Platon. Les chansons légères n'y faisaient pas défaut ; les viveurs de Rome se piquaient de les connaître et de les chanter.

Bellus homo est, flcxos qui digerit ordine crines ;
Balsama qui semper, cinnama semper olet ;
Cantica qui Nili, qui Gaditana susurrât.

« Le bellâtre doit disposer avec art ses cheveux bouclés, sentir en tout temps le baume ou le cinnamome, fredonner les chansons des bords du Nil ou de Gadès. » (Martial, Épig., liv. iii lxiii.)

Les danseuses de Gadès (Gadir en langue punique) étaient déjà renommées.

La musique militaire des Égyptiens parait avoir été assez élémentaire; elle se composait de tambours, de trompettes, de tiges d'airain qu'on frappait runc contre l'autre, comme on le faisait des crotales.

musique milmitaire éguptienneMusique militaire.

Le système musical des Égyptiens semble avoir eu pour base une succession chromatique de sons, du la grave à la double octave.

Une flûte traversière égyptienne incomplète, conservée au Musée de Florence, a fourni à Fétis l'explication d'un phénomène curieux : la disposition des cinq trous et leur écartement les uns, des autres sont tels, que non seulement cette flûte donne les degrés chromatiques d'une quarte et la deuxième et la troisième octave de ces degrés, mais encore la quinte des notes de ces degrés chromatiques, de sorte que l'étendue de cette flûte égyptienne serait du la au-dessous de la portée de la clef de sol au au-dessus de la deuxième ligne supplémentaire.

Cette étendue parait en rapport avec la longueur exceptionnelle des flûtes égyptiennes, dont Apulée disait qu'elles montaient jusqu'à l'oreille droite des musiciens.

harpes égyptiennesHarpe horizontale à 4 cordes — Harpe à 6 cordes

harpe à 9 cordesHarpe à 9 cordes

 

harpe à 4 cordesHarpe à 4 cordes

 

harpe à 7 cordesHarpe à 7 cordes

Les harpes des Égyptiens étaient montées de quatre à vingt-deux cordes ; du moment que la flûte et la harpe égyptiennes produisaient des successions diatoniques, que la longue flûte en particulier donnait deux octaves chromatiques, n'est-il pas évident que les éléments de la musique antique étaient de même nature que ceux de la musique moderne ?

harpes horizontales à 4 cordesHarpes horizontales à 4 cordes.

Il existe une chanson fort ancienne, populaire en Égypte et dans tout l'Orient. La mélodie n'a rien qui la fasse différer d'une composition écrite de nos jours ; elle confirme mon opinion sur la haute antiquité de notre mode mineur.

chant égyptien ancien

Quant à la musique des Arabes, les différences qu'elle peut offrir sous le rapport de la division des intervalles sont la conséquence de l'imperfection de leurs instruments, de la tolérance de leur oreille plutôt que de sa sensibilité. Leur musique est si peu indigène que les auteurs des traités arabes de musique reconnaissent que tout ce qui s'y rapporte leur vient de l'Asie et de la Grèce : système, dénominations techniques, instruments. On leur a fait trop d'honneur en leur supposant une délicatesse plus grande que la nôtre. Il y a un proverbe qui dit que « l'on prête aux riches » ; ici c'est tout le contraire qui a eu lieu. Au lieu de supposer des tiers et des quarts de ton dont on ne peut donner aucune preuve écrite, puisque les Arabes n'ont pas de notation, il vaut mieux reconnaître qu'ils altèrent les demi-tons, les éloignent ou les rapprochent des sons diatoniques selon leur sentiment, et en cela ils suivent l'accent de la nature, absolument comme nos violonistes et nos chanteurs le font à l'égard du bémol et du dièse, selon les tendances et les attractions des sons. L'exception en ce cas confirme la règle qui a fait adopter le tempérament pour les instruments à sons fixes. La musique des Égyptiens avait-elle pour base les tons et les demi-tons ? Assurément. Celle des Arabes en diffère-t-elle sous ce rapport ? Nullement. Par conséquent, l'ordre diatonique a existé là comme ailleurs.

histoire de la musique félix clémentPrêtre jouant de la harpe à onze cordes.

La place qu'occupent les demi-tons étant variable, il en résulte des séries distinctes appelées modes, comme chez les autres peuples ; chacun de ces modes arabes a un nom pour le désigner : ce sont les modes naoua, abouseylyk, o'chaq, ispahan.

Un document, que je ne saurais passer sous silence, prouverait que la gamme diatonique remonte à la plus haute antiquité, et corroborerait ainsi l'opinion quej'ai établie dans le chapitre précédent. Il ne m'est pas possible de l'approfondir, puisque ce n'est que l'affirmation d'un fait. Toutefois, ce fait est d'une grande importance pour l'histoire de la musique.

Les Égyptiens faisaient correspondre l'ordre des planètes à celui des jours de la semaine, et les disposaient en séries de quatre à quatre, conformément aux consonances de quarte de leur échelle musicale.

Cette suite de quartes si, mi, la, , sol, ut, fa, a été le principe fondamental de l'accord des tétracordes chez les Grecs, les Lydiens, les Ioniens et les Phrygiens ; elle a été la base de la division de l'échelle tonale au moyen âge (harmoniam eam quæ Diatessaron vocatur). Elle est devenue, dans notre musique moderne, le principe générateur de nos tonalités.

La harpe la plus répandue n'avait que huit cordes; elle est restée en usage dans l'Éthiopie.

Cet instrument prit des proportions considérables et se composa, comme nous l'avons vu, de vingt-deux à vingt-trois cordes. On donnait le nom de le bouni aux instruments à cordes en général.

Cithare

citharesCithares

cithareCithare (Musée de Berlin)

La cithare égyptienne, d'origine asiatique, avait de cinq à dix-huit cordes.

Les Égyptiens avaient aussi une sorte de guitare, restée en usage chez les Arabes, qui l'appellent tanbourah.

tanbourahJoueuse de tambourah (peinture de Thèbes)

L'invention de la flûte droite a été attribuée à Osiris, qu'il l'ait tirée soit du lotus, soit de l'os de la jambe d'un ours, selon Pollux. Elle était percée de trois à six trous on l'appelait mam ou lotos, ou bien encore flûte libyque.

La flûte traversière, fréquemment employée, était appelée sebi. On voit des exemples d'une flûte courbe, tube de roseau terminé par une corne de veau.

La flûte double se retrouve sur les monuments égyptiens aussi communément que sur ceux de la Grèce et de l'Asie Mineure; c'était la photinx ou photinge.

La trompette (salpinx) conserva la forme droite jusqu'à l'époque de Cléopâtre. À partir de la domination romaine, on trouve les instruments recourbés, les cors étrusques, etc.

Les instruments à percussion étaient nombreux et variés comme dans tout l'Orient. Le tambour rond, appelé kemken, est cité dans l'Ecriture.

flûtes égyptiennesSebi, flûte traversière — Lotos, flûte droite

 

flûte doubleFlûte double.

Un autre tambour, de forme carrée, servait plus particulièrement à accompagner la danse ; il était frappé par des femmes. Il est encore en usage pour régler les pas des aimées. Marie, sœur d'Aaron, a accompagné de cet instrument le cantique de Moïse, après le passage de la mer Rouge..

Le daraboukheh paraît être d'une origine moins ancienne. C'est un tambour en forme d'entonnoir, que les Arabes tiennent sous le bras gauche. Ils frappent de la main droite sur la peau qui garnit le bord le plus large.

Quant au tambour militaire, on le frappait à coups de poing des deux côtés, comme notre grosse caisse.

L'instrument à percussion le plus original est le sistre (æerum crepitaculum). Il a la forme du haut d'une pincette et a un manche comme un miroir à main.

tambour de basqueTambour de basque, Tambour carré de Marie, sœur de Aaron

 

sistres égyptioensSistres des anciens égyptiens — Tige métallique

Des tiges de métal, au nombre de trois ou quatre, traversent les côtés. Des anneaux de cuivre sont suspendus à ces barres.

Le sistre portait aussi le nom de kemken, comme les petits tambours ronds et carrés ; celui de sensen, sous lequel des auteurs le désignent aussi, lui convient mieux. Son effet est celui d'un petit chapeau chinois, mais d'une sonorité plus légère, plus poétique. Properce en oppose le caractère à la trompette guerrière des Romains :

Romanamque tubam crepitani pellere sistro (eleg. lib. III, 11)

Les Égyptiennes marquaient aussi le rythme à l'aide de crotales, cymbales de petite dimension. Les ghaouâzy, danseuses de la dernière classe, portent une paire de ces castagnettes à chaque main, et savent en tirer des sonorités singulières dans leurs pantomimes voluptueuses.

Enfin il faut mentionner encore deux tiges recourbées de fer ou d'airain, ornées quelquefois d'une tête d'homme ou d'une figure bizarre, que l'on heurtait violemment l'une contre l'autre. On peut en voir un exemple dans une peinture relevée à Thèbes. Fétis y a vu à tort un triangle. Ces deux tiges métalliques, faisant l'office de cymbales, se voient très clairement sur d'autres monuments.

Les Égyptiens paraissent avoir eu du goût pour la musique d'ensemble ; car nous possédons de nombreuses représentations de groupes de musiciens et de musiciennes jouant de divers instruments. Il n'y a pas à douter qu'un quintette de Boccherini ne soit de beaucoup supérieur à cette symphonie antique. Mais de là à affirmer que les anciens ne connaissaient que l'unisson, comme le soutient avec opiniâtreté Fétis, je m'en garderai bien. Dans un trio funèbre peint sur un tombeau à Thèbes, on voit une cithare, une double flûte et une bouni (harpe). Comment admettre que six mains soient occupées à faire entendre la même note ? Et lorsqu'il y a dix, quinze exécutants jouant de six à sept instruments différents, ne doit-on pas croire à l'existence d'un mélange de sons graves et aigus, formant une harmonie de convention, admise et peut-être réglée par des artistes qui ne nous ont pas transmis leur secret ?

 

 

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Mardi 26 Juin, 2018