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Théâtre des Champs Élysées, 7 mai 2013, par Frédéric Norac.

Un Don Giovanni onirique et funèbre

Robert Gleadow (Leporello) , Steven Humes (Le Commandeur) , Sophie Marin-Degor (Donna Anna) , Daniel Behle (Don Ottavio)Robert Gleadow (Leporello), Steven Humes (Le Commandeur), Sophie Marin-Degor (Donna Anna), Daniel Behle (Don Ottavio). Photographie © Vincent Pontet / Wikispectacle.

Chez Stéphane Braunschweig, le metteur en scène est indissociable du scénographe. La grande force de son approche tient dans la capacité du décor à actualiser les enjeux du drame. L'action ici oscille entre deux pôles, Éros et Thanatos, la frénésie du désir et la course à l'abîme. Dès l'ouverture, le metteur en scène nous installe dans une chambre mortuaire où Leporello veille le corps de son maître, couché sur une civière et prêt à être incinéré. Il ne tardera pas à s'enfuir par la fenêtre pour aller rejoindre le lit de Donna Anna, dans l'autre chambre, celle du désir jamais assouvi.

Robert Gleadow, Makus Werba (Don Giovanni)Robert Gleadow (Leporello), Makus Werba (Don Giovanni). Photographie © Vincent Pontet / Wikispectacle.

Entre ces deux espaces symétriques, par un jeu incessant de transformations, associé à un mouvement circulaire du dispositif, le metteur en scène crée les autres espaces du drame — salle de bal, antichambre, rue — dans un registre onirique et funèbre fait de grands murs noirs aux soubassements blancs, troués de fenêtres improbables où viennent régulièrement s'afficher des spectres menaçants. Quelque chose de presque surréaliste parcourt cette vision tout en noir et blanc.  Le fil conducteur de l'action est le personnage omniprésent de Leporello, tout à la fois voyeur et témoin, complice et conscience du héros, dont l'angoisse face aux méfaits de son maître ne cesse de monter au fil des scènes. On ne sourit jamais ou presque dans cette vision de Don Giovanni dont toute ironie a été évacuée et, si l'on peut reprocher au dramaturge le ton univoque de son approche, il faut reconnaître la cohérence de sa conception et l'économie de moyens avec laquelle elle est réalisée. Certains effets sont particulièrement réussis dans leur sobriété comme l'utilisation du cadavre du commandeur en lieu et place de sa statue ou l'apparition de Don Giovanni et de ses clones dans la scène du bal.

Markus Werba, Miah Persson (Donna Elvira) Markus Werba (Don Giovanni), Miah Persson (Donna Elvira). Photographie © Vincent Pontet / Wikispectacle.

Cette approche sombre convient bien à la lecture de Jérémie Rhorer dont le tempérament semble plutôt tourné vers l'opéra séria. Sa direction — n'étaient quelques décalages dans le finale du premier acte, dus à son refus de moduler l'agogique pour maintenir une impression d'urgence,  et une lecture excessivement romantique de la scène du commandeur que submerge des flots de cordes venus on ne sait d'où — est parfaitement en place et très fiable. Elle reste classique en termes de tempi — à part une petite surprise dans le premier air de Don Ottavio tout à la fois rapide et entièrement legato — et ne concède quasiment aucune variation ou cadence à ses solistes. Le chef a voulu donner la totalité de la musique —  version de Prague et de Vienne réunies — ce qui porte la durée de l'œuvre à presque 3 heures et nous vaut  le duo entre Leporello et Zerlina, à l'acte II, « Per queste tue manine », jamais donné à la scène. Une agréable découverte dont l'écriture quasiment belcantiste et très animée convient singulièrement à la rossinienne Serena Malfi et apporte une rupture de ton bienvenue.

Serena Malfi, Nahuel Di Pierro (Masetto) Serena Malfi, Nahuel Di Pierro (Masetto). Photographie © Vincent Pontet / Wikispectacle.

Le plateau vocal est dominé par les clefs d'ut. Belle brochette de basses, barytons et barytons basses où s'impose particulièrement le splendide Leporello de Robert Gleadow dont le charisme éclipse presque totalement  le Don Giovanni à la voix peu colorée, peu projetée, et au chant uniforme de Markus Werba.  Chaque apparition du Masetto chaleureux et nuancé de Nahuel di Pierro (à n'en pas douter de la graine de Don Giovanni, sinon au moins de Leporello) est un véritable plaisir et le Commandeur tout à la fois clair, expressif et imposant de Steven Humes donne une extraordinaire dimension à la scène finale.

Serena Malfi, Nahuel Di Pierro, Robert Gleadow, Sophie Marin-Degor, Daniel Behle. Photographie © Vincent Pontet / Wikispectacle.

Du côté des dames, Miah Persson est une Elvira au timbre clair, à l'aigu un peu trop vibré, ce qui gâte un peu la belle musicalité et la sensibilité de son « Non mi dir ». On reste un peu perplexe face à Sophie Marin-Degor dont la voix essentiellement centrale de mezzo clair est mise à rude épreuve par la large tessiture de Donna Anna. Serena Malfi, bien chantante, manque un rien de grâce et de rondeur dans l'aigu pour restituer tout le charme de Zerlina. Daniel Behle en Don Ottavio est un cas à part : timbre un peu gris de ténor à l'allemande, donnant tous les aigus en falsetto et réussissant pourtant deux airs d'une impeccable musicalité.

Markus Werba et Robert Gleadow, avec Daniel Behle, Sophie Marin-Degor, Miah Persson, Serena Malfi, Nahuel Di Pierro

Markus Werba et Robert Gleadow, avec Daniel Behle, Sophie Marin-Degor, Miah Persson, Serena Malfi, Nahuel Di PierroMarkus Werba et Robert Gleadow, avec Daniel Behle, Sophie Marin-Degor, Miah Persson, Serena Malfi, Nahuel Di Pierro. Photographies © Vincent Pontet / Wikispectacle.

En cette veille de weekend prolongé, le public un peu clairsemé de la dernière semble largement un public d'invités. Peu connaisseur en tous cas, il applaudit les airs un peu à tort et à travers et n'est pas avare d'enthousiasme face à une version, sinon tout à fait inoubliable en tous cas de très très haute tenue.

Markus Werba (Don Giovanni)Chœur et au milieu Markus Werba (Don Giovanni). Photographie © Vincent Pontet / Wikispectacle.

Frédéric Norac
8 mai 2013.


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