Voyage mystique en Italie : le 2e week-end du festival d’Ambronay
Chaque édition du festival d’Ambronay est un voyage spatio-temporel. Ce deuxième week-end nous emmenait en Italie entre xvie et xviie siècles, période de la Contre-Réforme triomphante, à la rencontre de répertoires peu connus et de quelques compositeurs oubliés. La plupart des concerts ont en commun la volonté de se rapprocher au plus près du sens des œuvres et de la célébration religieuse, utilisant la spatialisation, la mise en scène et les jeux de lumière pour renforcer l’impact de la musique et la crédibilité de son message, au point que le spectateur-auditeur se demande parfois s’il faut y voir une démarche purement « artistique » ou un acte de foi.
Colloquio 6 . Photographie © Paul Bourdrel.
Voyage d’Amélie de Saxe, princesse et compositrice, Colloquio 6, Salle Monteverdi, 18 septembre
À Ambronay, les découvertes les plus sympathiques se font souvent en marge de la grande programmation, dans les concerts d’après-midi, à la Salle Monteverdi où se produisent les jeunes ensembles du dispositif EEEmerging. Depuis 2014 ce projet de l’Union Européenne réunit de nombreuses institutions dans le but d’offrir à de jeunes interprètes les moyens de leur professionnalisation. Cette année, elles étaient deux.
La première est celle de Colloquio 6, un ensemble de six instrumentistes à vent : deux clarinettes, deux cors et deux bassons sur instruments d’époque, réunis autour la musique d’harmonie (HarmonieMusik) de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle, interprétant ces pièces où les contemporains déclinaient dans de brillantes transcriptions les grands succès lyriques de l’époque. Ainsi défilent les airs célèbres de Weber, Mozart, Rossini, Martin y Soler et... Amélie de Saxe, princesse et compositrice dont le journal de voyage à travers l’Europe, découvert par le corniste Pablo Traine, dans les fonds de la bibliothèque d’Alicante, sert de prétexte et de fil conducteur au programme. Les instruments d’époque apportent une saveur toute spéciale à ce répertoire et tous les six sont des interprètes accomplis, faisant valoir une remarquable virtuosité dans une musique de pur plaisir. On sent chez eux la joie de jouer et une complicité qui déborde dans leur rapport avec le public. Ce concert constituait la porte de sortie de leur résidence à Ambronay concrétisée par la réalisation d’un CD paru sous le label maison et qui leur fait une bien jolie carte de visite. Dans l’après-midi du dimanche, ils accompagnaient une promenade patrimoniale dans les rues du village, et régalaient les promeneurs de nombreux petits inserts, finissant avec deux plus longues pièces de Gossec et et une suite de Céphale et Procis de Rameau dans la cour de l’ancienne école. Leur CD reprend et complète le programme de leur concert en y ajoutant de nombreux extraits de l’opéra d’Amélie de Saxe, Elisa : l’ouverture et un chœur et s’achève comme leur concert sur un Fandango plein de panache d’Antonio Soler.
la Palatine. Photographie © Paul Bourdrel.
Une Passion italienne : Rossi et Monteverdi par la Palatine, Abbatiale, 18 septembre
L’Ensemble La Palatine proposait un programme consacré à la figure de la Vierge autour d’un oratorio pour la Semaine sainte attribué à Luigi Rossi, compositeur romain que Mazarin fit venir en France en 1647 pour y donner son Orfeo. L’œuvre, d’une grande originalité, mêle théâtralité et mysticisme, et rappelle quelque peu les sepolcri viennois. Après une première partie mettant en scène Pilate défendant l’innocence de Jésus face à la turba qui lui réclame Barabas, la seconde se concentre sur les douleurs de Marie et sa descente symbolique aux Enfers au milieu de la jubilation des démons pour réclamer qu’on lui rende son Fils. Au fond une sorte d’Orfeo sacré. Il revient à Marie Theoleyre d’incarner cette Vierge doloriste à laquelle elle prête son beau soprano lyrique, d’une grande douceur. Le ténor Jordan Mouaissia vient lui apporter le soutien de son timbre central dans une délicieuse « Ninna Nana » endeuillée par la prémonition du destin de l’enfant. En Pilate, Matthieu Gourlet fait valoir une belle voix de basse profonde, mais le rôle le plus caractéristique reste celui du chef des démons auquel René Ramos Premier prête toute la verve souhaitable. Les cinq chanteurs du petit chœur s’en donnent à cœur joie dans leurs interventions pleines de raillerie. En introduction, l’ensemble avait imaginé un parcours dans la musique du xvie siècle évoquant la vie du Christ qui nous a semblé un peu trop éclectique malgré la qualité de certaines pièces, comme cette Plainte de la Vierge, un contrafactum de la version madrigalesque du Lamento d’Ariana sur lequel Guillaume Haldenwang a adapté un texte latin ou ce Beatus Vir extrait de la Selva morale e spirituale de Monteverdi qui illustre l’épisode des Noces de Cana. Les pièces instrumentales de Falconieri paraissent un peu hors de propos dans ce contexte et, malgré la qualité des interprètes, sans doute ce prologue est-il un peu long en regard de la relative brièveté de l’œuvre principale. Lumières et mouvements scéniques tentent de retrouver la dimension quasi théâtrale de l’oratorio et il n’y manque sans doute que les costumes pour y atteindre tout à fait.
Ensemble Irini et Lila Hajosi. Photographie © Paul Bourdrel.
Post tenebrae, spero Lucem : Ensemble Irini et Lila Hajosi , Abbatiale, 19 septembre
Avec ce concert réunissant la Venise de la fin du xvie et du début du xviie siècle et une Byzance imaginaire, à travers les œuvres de Giovanni Gabrieli et de Giovanni Croce et celles d’un compositeur grec de la même période, Lila Hajosi souhaitait évoquer deux « renaissances », celle de la sérénissime sortant du marasme d’un certain déclin économique au seizième siècle et celle de la musique byzantine revivifiée dans la Grèce de la même époque, après le silence qui suivit la chute de Constantinople en 1453. Musique fastueuse, basée sur la double polyphonie de chœurs divisés, les pièces de Giovanni Gabrieli et de Giovanni Croce séduisent notamment par les effets de spatialisation, mais la nef de l’abbatiale d’Ambronay n’offre certes pas les mêmes ressources que la Basilique Saint Marc pour les mettre totalement en valeur et il faut bien avouer qu’à la troisième, l’intérêt se tarit quelque peu, malgré la qualité des interprètes. Les intermèdes instrumentaux assurés par quatre fantastiques sacqueboutes viennent périodiquement animer le plateau. Mais ce sont surtout les pièces de tradition byzantine de Konstantinos d’Aghialos, Cheruvikon, le Trisagion des Morts et Timioteran qui fascinent par leur beauté sombre et leur caractère hypnotique, transmettant pleinement cette sensation d’assister à la célébration d’un mystère. Les seize chanteurs de l’ensemble Irini réunis en un cercle parfait, y apparaissent concentrés sur leur propre chant dans une totale unité, concrétisée par la vibration du bourdon. La moindre modulation est perceptible dans un ensemble captivant et c’est certainement la découverte de cette musique largement inconnue qui explique la grande participation du public au bord de scène que proposait le festival après le concert et qui permettait à la cheffe de donner les clefs de ce répertoire et de ses exigences techniques.
Le Poème harmonique, Vincent Dumestre & Eva Zaicik. Photographie © Paul Bourdrel.
Venise de Razzi à Vivaldi : Le Poème harmonique, Vincent Dumestre & Eva Zaicik, Abbatiale, 19 septembre
Plus qu’un simple concert, le programme vénitien de Vincent Dumestre et du Poème harmonique est une invitation à imaginer, autour du célèbre Nisi Dominus de Vivaldi, tout un monde musical où figurent des œuvres d’inspiration populaire ou des compositions dont les auteurs ont été oubliés de la postérité, tels Francesco Soto ou Serafino Razzi. Débutant par l’énoncé en plain-chant du texte du motet, il se poursuit en une joyeuse procession où les trois voix masculines, accompagnées par le chitarrino du chef, la viole de gambe et le tamburello chantent un joyeux chant de dévotion, « Giesù diletto sposo » qui pourrait aussi bien être une chanson d’amour de rue. Lorsqu’ils investissent la scène, ils sont rejoints par le reste de l’ensemble pour un concert tel qu’on peut l’imaginer dans l’enceinte de l’Ospedale della Pietà. Eva Zaicik et la soprano Virginie Thomas s’unissent pour une délicate laude de Razzi « O Vergin Santa » où elles sont accompagnées par deux violons en dialogue, chacun d’un côté de la scène. L’autre laude « O dolcezza » de Razzi, également dédiée à la Vierge, est confiée aux deux ténors et au baryton. Après un « Invicti bellate » d’une belle virtuosité, et la somptueuse « Sinfonia al Santo Sepolcro », pendant de la Sinfonia funèbre de Locatelli de Locatelli entre les deux motets, Eva Zaiick « s’attaque » à la pièce maîtresse du programme, le motet de Vivaldi. Son beau timbre chaud, l’onctuosité de son phrasé font merveille dans les parties cantabile, mais la vocalise pourrait sans doute avoir plus de mordant. Elle est en tout cas merveilleusement soutenue par un ensemble orchestral plein, aux sonorités charnues qui magnifie ce sublime motet et offre à ce programme l’homogénéité nécessaire.
Cappella Mediterranea, Chœur de chambre de Namur, Leonardo Garcia Alarcon. Photographie © Paul Bourdrel. Photographie © Paul Bourdrel.Roma ! Cappella Mediterranea, Chœur de chambre de Namur, Leonardo Garcia Alarcon,
Abbatiale, 20 septembre
Tous les chemins mènent à Rome et c’est évidemment là que devait aboutir le voyage, dans la Rome papale et triomphante du xviie et xviiie siècle. Si le concert s’ouvre ici aussi en procession, chœur d’hommes et de femmes de chaque côté de la nef, c’est évidemment sur une autre échelle que dans les concerts précédents. Les seize choristes du chœur de Namur, le petit chœur de cinq solistes, les deux cornets à bouquins et les deux sacqueboutes associés à un petit ensemble de cordes de la Cappella Mediterranea tirent le concert du côté le plus éclatant, que ce soit dans le chœur final de l’oratorio per la Settimana Santa de Rossi ou dans les deux motets d’Alessandro Scarlatti « Plange quasi virgo » et « Ecce vidimus eum », tous deux pour solistes et chœur. Le célèbre Miserere d’Allegri, merveilleusement spatialisé, introduit une plage méditative dans cet ensemble dominé par la splendeur sonore, avec ses effets de répons entre les différents chœurs et le célèbre appel suraigu lancé par la soprano Maria Chiara Ardolino quelque part dans le chœur de l’église. La seconde partie nous emmène du côté de la Basilique Saint Jean de Latran avec quatre offertoires de Giovanni Giorgi qui y fut maître de chapelle de 1719 à 1725. Mais le sommet de l’art de ce compositeur oublié, encore tout imprégné de stile antico, s’épanouit pleinement dans sa Messe en fa majeur, dite Messe de Barcelone, où elle fut créée en 1755 en mémoire du Tremblement de terre. À deux chœurs, quatre solistes et la totalité de l’effectif instrumental, cette messe impressionne par la puissance qu’elle déploie, singulièrement dans le Gloria et le Credo, où les épisodes « madrigalesques » sont rares, mais raffinés. Sa monumentalité écrasante répond peut-être à l’ampleur de la catastrophe, mais on ne peut s’empêcher à l’écoute de cette démesure sonore de penser à Voltaire et à son Candide, assistant au célèbre autodafé expiatoire, censé répondre au châtiment divin de la catastrophe, autre façon dont l’église de Rome affirmait sa puissance.
L’Aura Pizzicata. . Photographie © Paul Bourdrel. Photographie © Paul Bourdrel.
Compositrices baroques : L’Aura Pizzicata, Salle Monteverdi, 20 septembre
La seconde découverte est un petit ensemble de trois instrumentistes et une chanteuse qui proposait un programme d’une grande originalité. Quasi exclusivement féminin, à l’exception de deux pièces instrumentales de Kapsberger et Bellerofonte Castaldi (les deux autres sont d’Isabella Leonarda et de Marieta Priuli), il se concentre sur les airs de compositrices des xvie et xviie siècles, Barbara Strozzi, Antonia Bembo et la moins connue Claudia Sessa. Sur le thème de l’amour, ils en déclinent toutes les nuances, oscillant, de la crainte à l’espoir. La soprano Franziska Blömer y fait valoir un sens aigu de la caractérisation et un humour plein de finesse qui révèlent un grand talent d’interprète et un joli sens de la scène. Sa voix plutôt lègère s’épanouit au fil du concert et elle utilise de façon très piquante et pleine d’humour, tous ses registres afin de trouver les accents les plus variés et caractériser la multiplicité des affects. Ses complices, Giulio Falzone au théorbe et Diego Chacon au colascione, tous deux jouant également la guitare baroque, donnent la mesure de leur talent dans les pièces instrumentales où brille singulièrement le talent de la harpiste Henriette Urban dans des pièces transcrites spécialement pour son instrument. D’évidence, la chanteuse et ses compagnons sont promis à un bel avenir. Ambronay les recevra en résidence en décembre et on espère les retrouver dans une prochaine édition du festival et peut-être dans un CD qui fixerait cet ensemble de belles découvertes qui faisait l’intérêt de leur savoureux concert.


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