Vivaldi et moi : un somptueux film musical et historique !

Dans Les Confessions [Livre VII], Jean Jacques Rousseau évoque les quelques mois passés à Venise entre 1743 et 1744 alors qu’il y était secrétaire d’ambassade. Voici les quelques lignes où il décrit sa découverte de la musique italienne, et surtout des musiciennes des Scuole [Entretien sur la musique avec Monsieur Rousseau à l’occasion du tricentenaire de sa naissance].
J’avais apporté de Paris le préjugé qu’on a dans ce pays là contre la musique italienne : mais j’avais aussi reçu de la nature cette sensibilité de tact contre laquelle les préjugés ne tiennent pas. J’eus bientôt pour cette musique la passion qu’elle inspire à ceux qui sont faits pour en juger […] et bientôt je m’engouai tellement de l’opéra, qu’ennuyé de babiller, manger et jouer dans les loges quand je n’aurais voulu qu’écouter, je me dérobais souvent à la compagnie pour aller d’un autre côté. Là tout seul enfermé dans ma loge, je me livrais malgré la longueur du spectacle au plaisir d’en jouir à mon aise et jusqu’à la fin […].
Une musique à mon gré bien supérieure à celle des opéras et qui n’a pas sa semblable en Italie ni dans le reste du monde est celle des Scuole […] des maisons de charité établies pour donner l’éducation à des jeunes filles sans bien, et que la République dote ensuite soit pour le mariage soit pour le cloître. Parmi les talents qu’on cultive dans ces jeunes filles, la musique est au premier rang. Tous les dimanches à l’église de ces quatre Scuole on a durant les Vêpres des motets à grand cœur et en grand orchestre, composés et dirigés par les plus grands maîtres de l’Italie, exécutés dans des tribunes grillées, uniquement par des filles dont la plus vieille n’a pas vingt ans. Je n’ai l’idée de rien d’aussi voluptueux, d’aussi touchant que cette musique : les richesses de l’art, le goût exquis des chants, la beauté des voix, la justesse de l’exécution, tout dans ces délicieux concerts concourt à produire une impression qui n’est assurément pas du bon costume, mais dont je doute qu’aucun chœur d’hommes soit à l’abri […].
De ce voyage, Rousseau revint avec deux principes nouveaux : que la musique italienne devait être défendue, ce qu’il fit lors de la querelle des Bouffons avec sa Lettre sur la musique française. Et que les voix féminines pouvaient remplacer avantageusement celles des castrats, ces malheureux mutilés pour le plaisir des gens voluptueux et cruels, écrit-il dans son Dictionnaire de musique.
Le film de Damiano Michieletto, tiré du roman Stabat Mater de Tiziano Scarpa, raconte, une trentaine d’années auparavant, l’histoire d’une de ces orphelines et sa complicité avec Antonio Vivaldi. Qui travailla près de quarante ans pour l’orphelinat (ospedale) de la Pietà, et y écrivit nombre de ses œuvres. Mais le film n’est pas du tout un biopic, il raconte du point de vue de la jeune Cecilia, violoniste de talent, désirant rester musicienne plutôt que d’être mariée sans protester à un officier de l’armée du Doge, en échange d’une contribution rondelette pour l’hospice et son directeur.
Avec leurs capes rouges et leurs masques, lorsqu’elles vont divertir l’aristocratie dans ses jardins, hors de leur prison baroque, on ne peut s’empêcher de penser à La servante écarlate de Margaret Atwood. Les images, les lumières, les costumes, les dialogues, les scènes musicales, tout est réussi, sans excès et sans emphase. Tout sonne juste, sauf peut être la fin un brin improbable. Mais il ne faut pas dévoiler, simplement aller voir et écouter.
Alain Lambert
6 mai 2026
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