Alfred Caron — Opéra-Comique, 2 mai 2026.
Une Lucie de Lammermoor française au goût russe
Sabine Devieilhe (Lucie Ashton), Edwin Crossley-Mercer (Raymond Bidebent), choeur accentus. Photographie © Herwig Prammer.
Lucie de Lammermoor et non Lucia. Car c’est bien l’adaptation française en trois actes de son chef-d’œuvre napolitain, réalisée par Gaetano Donizetti en 1839 pour le Théâtre de la Renaissance, que propose l’Opéra-Comique. Soyons clairs, il ne s’agit pas que d’un changement de langue. En passant de l’italien au français, l’opéra y a « gagné » de longs récitatifs si explicites qu’ils en deviennent parfois un rien triviaux. Il y a perdu en revanche un rôle, Alisa, la confidente de Lucia et, d’une certaine façon, celui de Raimondo Bidebent, le chapelain de la famille Ashton, privé de ses deux airs et qui se trouve désormais réduit à son intervention dans le chœur de déploration qui suit le meurtre d’Arthur par Lucie et dans le célèbre sextuor.
Alphonse Royer et Gustave Vaëz, les librettistes français attitrés de Donizetti, ont fait un remarquable travail, car la prosodie des airs parait tout à fait naturelle sans avoir à trop torturer la syntaxe. Elle est servie par un plateau entièrement francophone, qui se révèle quasiment toujours compréhensible. Le rôle-titre a également été largement retouché. Transposé vers l’aigu, il réclame désormais un soprano lyrique léger aux capacités de colorature. Après Nathalie Dessay à Lyon en 2002, c’est au tour de Sabine Devieilhe de s’y confronter. Elle s’y révèle éblouissante de virtuosité, notamment dans la cabalette de son nouvel air d’entrée « Que n’avons-nous des ailes », certes moins caractéristique du déséquilibre mental de l’héroïne que l’original, mais qui donne le ton de cette version. À quelques suraigus extrêmes un rien déchirés, on est fasciné par sa capacité à tenir les longues notes au-dessus de la portée, notamment dans le finale du premier acte. L’expressivité est au rendez-vous, que ce soit dans la scène de la folie sans sa cadence traditionnelle ou dans son grand duo avec le baryton au deuxième acte. Étienne Depuis, peut-être un rien trop gesticulant dans les premières scènes et son premier air, et que l’on souhaiterait parfois un peu plus sobre, la rejoint dans un moment où la musicalité et l’émotion se fondent. Débutant en Edgard, Léo Vermot-Desroches ne démérite pas, avec une voix puissante et de la vaillance à revendre, mais sans doute les demi-teintes et le caractère lyrique de la dernière scène pourront encore être approfondis. En Raymond, Edwin Crossley-Mercer fait valoir sa solide basse noble avec autorité dans ce qu’il reste de son rôle et Yoann Le Lan donne beaucoup de crédibilité à Gilbert, l’âme damnée d’Henry Ashton, une version un peu plus développée du personnage du Normanno de la version italienne. Sahy Ratia déçoit quelque peu avec une émission contrainte, là où le charme d’Arthur devrait déjà évoquer un premier ténor en puissance.
Sabine Devieilhe (Lucie Ashton), Etienne Dupuis (Henri Ashton), Sahy Ratia (Lord Arthur Bucklaw), Yoann Le Lan (Gilbert), Edwin Crossley-Mercer (Raymond Bidebent), choeur accentus. Photographie © Herwig Prammer.
La mise en scène installe l’action dans un décor étouffant de parois mobiles plongées dans la pénombre et éclairé par des appliques rouges. Au premier tableau, Lucia découvre les restes d’un viol collectif où une femme nue, son double sans doute, molestée par les chasseurs, est tenue en laisse par son frère Henri. Les réjouissances des noces tiennent plutôt de l’orgie, car s’ajoute alors la présence des femmes du chœur affublées de coiffes-perruques blondes en plastique. D’évidence c’est sur le machisme et l’oppression des femmes qu’a voulu centrer sa vision le metteur en scène russe Evegeny Titov. Si quelques détails prêtent à sourire, telle cette image d’Henri en pleine musculation au début du deuxième acte, on se demande si le fait que Gilbert vienne lui renifler l’aisselle avant de sortir de scène est une allusion à sa servilité ou à un désir homosexuel (ce que confirme du reste la scène d’habillage qui suit). Cela laisse penser que le metteur en scène ne pouvait autrement faire que d’assimiler le traitre de l’histoire à l’homosexuel de service, comme au bon vieux temps. Les plus âgés d’entre nous se souviendront que c’était l’option choisie par Andrei Serban dans sa mise en scène si contestée de 1995 à l’Opéra Bastille, mais avec une tout autre subtilité. Les trophées de chasse qui ornent les parois du château mental dégoulinent de sang après le meurtre d’Arthur, dont le cadavre apparait suspendu au mur, tandis que Lucie erre dans sa folie portant un cœur humain dont on ne sait s’il s’agit de celui de la victime ou le sien propre. L’ensemble, certes, se révèle plutôt efficace, mais décidément un rien trop appuyé. Dans la fosse, Speranza Scappucci à la tête de l’orchestre Insula en bonne forme porte la représentation à un succès sans réserve, avec pas mois de cinq rappels pour la distribution, mais l’on aurait aimé savoir comment cette production au goût russe digne d’une série Netflix a été accueillie à la première.
Prochaines représentations les 4, 6, 8 et 10 mai.
Spectacle coproduit par l’Opéra national du Rhin, le Grand Théâtre de Genève, le Palazzetto Bru Zane, et l’Opéra-Orchestre national Montpellier.


À propos - contact |
S'abonner au bulletin
| Biographies de musiciens | Encyclopédie musicale | Articles et études | La petite bibliothèque | Analyses musicales | Nouveaux livres | Nouveaux disques | Agenda | Petites annonces | Téléchargements | Presse internationale | Colloques & conférences | Collaborations éditoriales
Musicologie.org, 56 rue de la Fédération, 93100 Montreuil,
06 06 61 73 41.
ISSN 2269-9910.

Lundi 4 Mai, 2026 0:29