Alfred Caron — Anvers, Opera Ballet Vlaanderen, 24 février 2026.
Un Nabucco esthétisant aux limites de l’abstraction
Opera Ballet Vlaanderen, Nabucco Photographie © OBV/Annemie Augustijns.
Venue de Genève où elle a été créée en 2023, la production de Nabucco de Christiane Jatahy se veut une vision actuelle de l’opéra de Verdi. Les costumes contemporains, la suppression de toute référence historique ou religieuse (jusque dans les surtitres, pour le moins laconiques), si elle confère un certain universalisme au propos, elle ne lui donne pas plus de pertinence et sa démarche, nous menant aux limites de l’abstraction, finit par n’être plus qu’esthétique. La mise en scène convoque un ensemble de figurants d’origine multiple pour évoquer au premier acte, puis dans la scène de la prophétie l’idée des peuples opprimés et déportés, tels les Hébreux du livret original. Mais n’était une idée de classe (peuple et dominants bien distincts) les personnages sont maintenus dans une neutralité qui, au plan politique, peut s’appliquer à tout et finalement ne parle de rien. L’ajout de quelques bruitages pour évoquer le climat de guerre reste également assez anodin. La scénographie utilise un grand miroir en fond de scène reflétant la salle afin d’inclure le public et un autre suspendu où les images de l’inévitable vidéo en direct permettent de démultiplier les points de vue sur l’action, pour un effet très réussi. Elle fait apparaître à plusieurs reprises les choristes dans la salle dans la même intention d’inclusion. Une pataugeoire sur le plateau est censée illustrer la violence des premières scènes, mais disparaît dans les derniers actes lorsque le plateau nu représente la prison de Nabucco et que les images d’un foyer détruit illustrent le conflit entre le père et la fille. Parmi quelques belles images, citons cette immense cape et son énorme araignée, image du pouvoir dont s’enveloppe Abigaile dans son grand air du deuxième acte et la théorie de fantômes blancs (robes cages de mariées de force ?) de la scène du sacrifice de Fenena, mais la fulmination de l’orgueilleux Nabucco avec ses projecteurs braqués sur la salle, manque un peu d’imagination. Pour faire bonne mesure, au final, le grand choral d’action de grâces et la mort d’Abigaille qui le suit ont été prolongés par un postlude (dû au chef Antonino Fogliani) censé démentir, d’après la metteuse en scène, la fin optimiste, tandis qu’est repris à capella et en bord de scène le fameux chœur des Esclaves, sans doute dans l’idée de faire chanter la salle.
Opera Ballet Vlaanderen, Nabucco Photographie © OBV/Annemie Augustijns.
Du côté de la distribution, se distinguent particulièrement les deux clefs d’ut, à commencer par le remarquable Nabucco du baryton Daniel Luis de Vicente. Belle voix chaude, capable de toutes les nuances, il se montre très convaincant autant dans la démesure autoritaire du premier acte que dans l’humilité. Plus baryton-basse que basse noble, le Zaccaria de Vittorio de Campo met un certain temps à s’affirmer, mais il donne toute son ampleur à la dimension prophétique de son personnage. Ewa Wesin offre à Abigaille des aigus tranchants tout à fait spectaculaires, qui conviennent aux éclats et à l’autorité du personnage ainsi que de beaux graves, mais le médium peu timbré ne lui permet pas de rendre pleinement justice au cantabile de son grand air du deuxième acte. Elle n’en reste pas moins la grande triomphatrice de cette version. Par la beauté du timbre, charnu et coloré, et une belle extension dans l’aigu, la mezzo Lotte Verstaen donne au personnage secondaire de Fenena un rôle de premier plan. Avec son ténor central, et une émission spinto très appuyée, Matteo Roma incarne avec brio le fougueux Ismaele. Bien que privée de sa brève intervention dans la scène de la malédiction, l’Anna se Sawako Kayaki se rattrape dans les ensembles où elle fait valoir un soprano clair et bien projeté. Dans un opéra où le chœur constitue un des personnages majeurs, celui de l’Opera Vlaanderen se révèle exemplaire de puissance et d’homogénéité. Dans la fosse, Gaetano Lo Coco fait vivre avec une tension jamais démentie toute la force de la partition du premier Verdi dans une lecture d’une belle ampleur que sert à la perfection l’orchestre maison.


À propos - contact |
S'abonner au bulletin
| Biographies de musiciens | Encyclopédie musicale | Articles et études | La petite bibliothèque | Analyses musicales | Nouveaux livres | Nouveaux disques | Agenda | Petites annonces | Téléchargements | Presse internationale | Colloques & conférences | Collaborations éditoriales | Soutenir musicologie.org.
Musicologie.org, 56 rue de la Fédération, 93100 Montreuil, ☎ 06 06 61 73 41.
ISSN 2269-9910.

Vendredi 27 Février, 2026 1:55