Alfred Caron — Versailles, Opéra royal, 9 mars 2026.
Roland à Versailles : un Lully original, mais très approximatif
Versailles, Opéra royal, Roland. Photographie © Morgane Vie.
Avant-dernier opéra de Lully, Roland (1685) est une œuvre atypique. Inspirée du célèbre Roland Furieux de l’Arioste, elle semble rompre avec les codes de la tragédie en musique pour admettre une certaine ironie et un mélange des genres que le compositeur avait délaissés depuis Alceste. Après un incontournable prologue, plutôt expéditif, destiné à louer le monarque, le livret de Quinault développe sur les trois premiers actes les tourments d’Angélique, Reine de Cathay, prise entre son amour pour Médor, un soldat africain, son inférieur, et le « soin de sa gloire » - entendez la cour que lui fait Roland, le neveu de Charlemagne — et la nécessité de s’apparier avec un homme de son rang. Toute la première partie est consacrée aux amours d’Angélique et de Médor, qui offrent au librettiste l’occasion de très beaux duos et, lorsqu’enfin, la Reine a décidé de suivre son cœur et de proclamer Médor son époux et son roi, Lully compose pour le célébrer une de ses plus belles chaconnes.
Curieusement, le rôle-titre n’apparait pratiquement que dans les deux derniers actes où il est quelque peu tourné en dérision, évidemment de façon assez subtile et sûrement de façon moins appuyée que n’a choisi de l’incarner Jérôme Boutillier dans cette version de concert. Le baryton, choix déjà paradoxal pour un héros de tragédie en musique, en fait une sorte de bravache, sûr de lui, avantageux et d’une naïveté telle qu’il ne comprend pas le double langage de la femme dont il est amoureux et que, découvrant sa trahison, il est pris de fureur au point de devenir complètement fou.
Le tableau qui précède la folie du héros est sûrement parmi les plus originaux du théâtre de Quinault, car il introduit une fête paysanne où Roland apprend de la bouche même de personnages ancillaires qui, eux, célèbrent une heureuse union la duperie dont il est objet. Leur réjouissance contraste de façon assez cocasse avec la déconvenue du chevalier. Viendra au cinquième acte la folie proprement dite à laquelle mettra fin la fée Logistille en rendant sa raison au héros et en le rappelant à son devoir.
Versailles, Opéra royal, Roland. Photographie © Morgane Vie.
Pour cette version de concert, à laquelle avaient été ajoutées quelques pantomimes afin de l’animer un peu et une esquisse de chorégraphie pour les suites de ballet, l’Opéra Royal avait réuni une distribution plutôt hétéroclite dans laquelle Jérôme Boutillier parait le seul à avoir vraiment approfondi son rôle et lui donne un relief remarquable, grâce à une verve réjouissante. La belle voix et l’émission onctueuse de Karine Deshayes ne suffisent pas à faire exister le personnage d’Angélique. Il faudrait pour cela avoir travaillé en profondeur le récitatif lullyste et ne pas se limiter à ce registre uniformément alangui, troué de quelques rares éclats d’autorité, qui finit par lasser l’auditeur. Juan Sancho n’est pas le haute-contre attendu pour Médor et, malgré son investissement dans son rôle d’amoureux transi, son aigu limité le trahit souvent. Du côté des plus petits rôles, on retiendra le solide Ziliante de Nicolas Brooymans, l’étonnant Morgan Mastrangelo plus convaincant en Astolphe qu’en Coridon, l’excellente Bélize de Camille Souquère avec lesquels Pierre-Emmanuel Roubet en Tersandre vient former un joli trio dans l’acte IV, Victor Sicard, (Delogorgon) un peu brut de décoffrage et Alix Le Saux ne sont convoqués qu’au prologue et s’en tirent avec les honneurs. Si l’ensemble orchestral est sans reproche, le chœur formé par les Pages et les Chantres du Centre de Musique baroque de Versailles laisse un peu à désirer du côté des parties de sopranos, assurées à quatre voix près, essentiellement par des voix d’enfants encore bien vertes. Plein d’enthousiasme, Emiliano Gonzalez Toro dirige face au public l’ensemble I Gemelli dans la fosse, tourné lui vers la scène, garantissant un véritable dialogue entre orchestre et chanteurs, notamment dans le récitatif. Selon la nouvelle pratique, les bois, quatre hautbois et deux bassons, sont eux convoqués sur la scène lors de deux apparitions. À en juger par la forêt de micros, le concert était enregistré et devrait faire l’objet d’une publication. Espérons que quelques sessions complémentaires permettront d’en améliorer un peu certains aspects encore un peu approximatifs.


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