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Jean-Luc Vannier, 2026

« Musique et Inconscient » de Joseph Delaplace : de la musique vers l’inconscient, un chemin semé d’embûches ?

Delaplace Joseph, Musique et Inconscient : du mythe à la répétition, « Musicologie » (3), Les Classiques Garnier, Paris 2026 [259 p.]

 

Professeur au département de musique de l’Université Rennes 2, Joseph Delaplace publie aux éditions Classiques Garnier, dans la collection « Musicologie » dirigée par Philippe Vendrix, un ouvrage intitulé « Musique et Inconscient ». Sous-titré « Du mythe à la répétition », l’opus qui compte 251 pages comprend un appareil critique des noms propres ainsi qu’une imposante bibliographie répartie en ouvrages généraux, en écrits de Sigmund Freud et de Jacques Lacan auxquels viennent s’ajouter de multiples « chapitres d’ouvrages ». Autant dire que l’auteur, exigeant et minutieux, ne s’embarque pas sans biscuit.

Le titre nous semble pourtant légèrement usurpé : côté « musique », ce volume particulièrement érudit nous entraîne et nous guide dans les dédales, parfois inexplorés, d’œuvres majeures avec un certain tropisme contemporain — fascinants chapitres sur la « musique concrète » et la « musique sérielle » — mais sans négliger les maîtres de la composition des siècles précédents sur lesquels l’auteur étaie de savantes élaborations. Côté « inconscient », nous serons plus réservé tant Joseph Delaplace développe plutôt, selon nous, une philosophie de l’esthétique musicale — en témoigne la profusion des références aux fines réflexions de Theodor Adorno — en tentant, ici ou là, des incursions, les unes heureuses, les autres plus discutables, dans le registre de la psychanalyse. Avec une question fondamentale : pour quelles raisons l’auteur s’enferme-t-il dans deux ou trois références lacaniennes qu’il brandit comme autant d’étendards ? Et ce, tout en prétendant dans sa conclusion avoir « abordé l’inconscient dans un esprit d’ouverture ». Il nous donne lui-même la réponse : il fallait « pour que l’ensemble tienne, veiller à ce que l’apport freudien et ses relectures lacaniennes constituent une épine dorsale théorique afin d’éviter un éparpillement qui aurait pu nuire à la cohérence de l’ensemble ». L’auteur aurait-il été trahi par la résistance de son « moi », « naturellement » enclin à la synthèse et à la fermeture, « moi » par ailleurs tant décrié par Lacan ?

C’est de ce côté-là sans doute que réside la faiblesse de cet ouvrage : la démarche syncrétique qui s’efforce d’agglomérer, certes avec pléthore de citations et de références qui forcent l’admiration, philosophie, anthropologie et psychanalyse, méconnaît in fine les caractéristiques de la métapsychologie. Étonnamment, l’auteur réduit la psychanalyse freudienne à une « herméneutique », à un « narratif des processus inconscients » comme s’il envisageait une correspondance terme à terme entre l’inconscient et le conscient : l’opération de refoulement ne change-t-elle pas la nature de ce qui est refoulé ? Dans cette même perspective, Joseph Delaplace se propose, dès son introduction, « d’interroger la musique à l’aune de la thèse — lacanienne — de l’inconscient structuré comme un langage » : mais identifier ce qu’il y a de plus profond en l’homme, son inconscient au seul langage verbal est explicitement anti-freudien. Freud n’explique-t-il pas que le langage ne comprend pas seulement l’expression des pensées en mots mais aussi le langage des gestes et toute autre espèce d’expression de l’activité psychique comme l’écriture… par exemple — et « l’exemple est la chose même » pour Hegel — celle d’une partition musicale ? Le « système inconscient » mentionné par l’auteur ne serait-il pas plutôt quelque chose « comme-un-langage-non-structuré » selon Laplanche, un ensemble d’éléments désignifiés sans autre règle que celle de la recherche de la satisfaction ?

Quant au « grand Autre », l’auteur aurait pu, à bon escient, exploiter la richesse du concept lacanien à la lumière des réflexions d’Henri Wallon (« Les origines du Caractère chez l’enfant », 1934), dont Lacan s’inspire pour son « Stade du miroir » et questionner la nature de cette instance tierce, spectateur unique en surplomb de la scène intérieure dans la psyché des compositeurs : une place spécifique insistait Lacan répétant « qu’il n’y a pas d’Autre de l’Autre ». Quant à la voix comme « objet pulsionnel », Lacan ne précise-t-il pas dans « Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse » que la pulsion « contourne l’objet éternellement manquant » ?

S’il convient de rendre hommage à sa tentative d’une étude transdisciplinaire fouillée, nous pressentons bien les difficultés de l’auteur à joindre les deux domaines mentionnés dans le titre, lequel aurait peut-être gagné en argumentation par un prudent « De la musique vers l’inconscient ». Ainsi à la fin du chapitre sur « l’anthropologie freudienne », nous nous demandons : quel rapport avec la musique ? De même qu’après avoir lu le chapitre précédent « Modernité musicale et modèles archaïques » nous nous interrogeons : où est la psychanalyse ? Puisque l’auteur s’appuie sur Theodor Reik au sujet des « mélodies obsédantes », pourquoi ne mentionne-t-il pas ses « variations psychanalytiques sur un thème de Gustav Mahler » lors du développement consacré à ce compositeur ? Et à propos de la séduction « thème récurrent chez Kierkegaard », pour quelles raisons Joseph Delaplace omet-il de citer Laplanche qui a consacré l’essentiel de son œuvre psychanalytique aux avancées et aux reculs de ce concept chez Freud ?

Cela dit, « Musique et Inconscient » reste assurément une étude qui suscite nombre de réflexions et pose autant de questions : ce n’est pas là le moindre de ses atouts. Aux musicologues, nous recommanderons chaleureusement l’ouvrage, indispensable dans une bibliothèque digne de ce nom. Quant aux psychanalystes…

Jean-Luc Vannier
Nice, le 15 septembre 2026

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ISSN 2269-9910

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