Jean-Marc Warszawski, 10 juillet 2026.
La musique et les animaux dans la pensée antique

Arbo Alessandro, Molinier Arbo Agnès, La musique et les animaux dans la pensée antique, « musicologie » (21), Classiques Garnier 2025 [250 p. ; ISBN 978-2-406-18581-9, 25 €].
Le titre de ce livre a autant attiré notre attention que son contenu nous a déçu de bout en bout. Il est composé d’une accumulation d’extraits de textes, qui souvent répètent leurs thèmes (ce qui est normal, car baignés de l’air tu temps, de leur tradition, et du fait qu’on se recopie et recopie les autorités), avec à chacun une courte introduction et un sobre commentaire en général redondant. Jusqu’à la dernière page, on attend en vain qu’il se passe quelque chose, qu’il nous dise quelque chose. L’ouvrage est accompagné d’une bibliographie pléthorique, impressionnante, superficiellement ordonnée, à défaut d’être commentée.
Nous sommes un peu comme dans un musée, ou ses réserves, sur les étagères desquelles un grand nombre de témoins du passé sont exposés, avec pour chacun d’entre eux une étiquette explicative, et de loin en loin quelques éclairages de jointure.
Mais cela ne raconte rien, quelle que soit la manière, aussi judicieuse peut-elle être, de disposer les objets. C’est une démarche de type positiviste (ou d’empirisme documentaire) adossée à l’idée que la réalité du monde et de ses choses n’est atteignable que par une pure observation directe débarrassée de toute idéologie (de tout subjectivisme). Emmanuel Kant conseillait aux savants lourdement chargés d’érudition d’avoir une « philosophie », s’ils ne voulaient pas être éborgnés comme les cyclopes.
Le gâchis de cette surabondance documentaire provient de ce manque de conceptualisation en langage moderne plutôt que de philosophie, et en amont, du manque d’étude de faisabilité du sujet et de son cadrage.
On parle de manière populaire de l’Antiquité comme on parle du moyen-âge avec quelques images pour tout vocabulaire. Or si ce qu’on appelle « moyen-âge » couvre une durée de mille années, ce qu’on appelle « antiquité » couvre cinq mille ans, depuis l’utilisation de l’écriture en Mésopotamie jusqu’à la fin de l’Empire romain d’occident, en passant par l’Égypte, la Grèce, Rome et les extensions territoriales colonisées, c’est-à-dire qu’à la durée d’environ 200 générations humaines, s’ajoutent les diversifications territoriales, culturelles, les continuités et réinterprétations successives dans les tranches civilisationnelles suivantes.
Il aurait fallu aussi cadrer, selon les témoins subsistants, les différents rapports que de nombreuses sociétés, en fait, ont entretenus avec l’animalerie, rapports symboliques, religieux, fantasques, chimériques, ne pouvant compter en apprendre sur les réalités quotidiennes méprisées par les écrivants, en partie parce que le monde visible n’était, au moins pour les sachants grecs et leurs héritiers romains, qu’une copie imparfaite du véritable monde parfait de l’Un.
C’est bien dans les textes qui nous sont parvenus de cette dernière très vaste entité que tout ce qui a trait aux animaux et à la musique a été compilé. Au bout de la lecture, conceptuellement très peu de choses.
Il y a en réalité, dès la conception qui tient au fait d’avoir voulu montrer une origine très ancienne et donc dans l’esprit ancien, un témoignage d’autorité sur les origines de la zoomusicologie, une tarte aussi crémeuse que fut la sémiologie musicale. Ce n’est pas l’exotisme vendeur de cette notion qui pose un problème d’historiographie, mais le fait d’importer dans le passé des compétences présentes. De la même manière que voir en Démocrite le premier atomiste est un non-sens, relever les erreurs des calculs de Ptolémée est sans intérêt, là où il faudrait plutôt relever le génie de ces calculs, depuis une représentation inexacte du système stellaire, pourtant capables pour les décideurs du temps de prévoir la position des astres et ainsi de pouvoir interroger les oracles, comme le génie observateur remarquant que l’eau faisait pousser l’herbe, que les animaux se nourrissaient cette herbe et que les humains se nourrissaient des animaux, et qu’il y avait donc quelque chose de commun entre l’eau, l’herbe, les animaux et les humains.
Le projet biaisé de départ entraine aussi quelques sur interprétations. Ainsi, même si on s’inspire du chant des oiseaux, on ne peut pas dire que les oiseaux sont à l’origine de cette musique, pas plus les paysages que les peintres peignent. C’est l’artiste qui choisit ce qui est artistique. Il semble d’ailleurs que les oiseaux ont plus inspiré Icare qu’Euterpe, Calliope Pan ou Polymnie. Les oiseaux associés aux dieux, ne sont pas spécialement chanteurs. Il n’y a que les sirènes à être des oiseaux chanteurs, on, conseillerait aujourd’hui de porter des bouchons d’oreille en leur présence.
Ce qui nous amène à un autre biais du biais : Ce qui nous reste des textes de l’Antiquité grecque puis gréco-romaine sont le fait du plus haut des élites, de ce qu’elles ont le mieux réussi, très éloigné de la pratique des musiciens, d’ailleurs méprisée. On est là dans un monde symbolique aristocratique, où la musique est associée, non pas à la pratique, mais au mouvement des planètes, comme compréhension de l’organisation du mouvement des planètes. C’est, dans ce qui deviendra au moyen-âge la « musique mondaine » qu’il aurait fallu voir si des parallèles étaient faits entre les planètes (donc la musique) et les animaux, par exemple avec le zodiaque légué par les Babyloniens, dans les systèmes de correspondances cosmologiques. En fait les oiseaux ont plutôt des attributions divinatoires que musicales.
Si on veut vraiment attribuer aux animaux l’origine de la musique, je ne pense pas qu’on puisse aller plus loin qu’Yves Eyot dans sa Genèse des phénomènes esthétique (« Terrains », Éditions sociales, Paris 1978), marxiste mécanico-exotique qui voyait dans les circonvolutions du vers de terre les prémisses du rythme, ses origines résident simplement dans la volonté des pratiques actuelles, et nous ne comprenons pas vraiment cette application qui pousse à dépouiller l’humanité de la paternité de ses capacités inventives et imaginaires.
10 juillet 2026.



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Vendredi 10 Juillet, 2026 0:32