La Carmen dansée de Wim Vandekeybus
Raehann Bryce Davis. Photographie © OBV/ Danny Willems.
Carmen, avec son arrière-plan hispanique et sa musique caractéristique, offre de nombreux moments où la danse peut trouver matière à s’exprimer, comme de nombreuses adaptations sous forme de ballet l’ont déjà montré. Mais, l’opéra lui-même, avec ses origines d’opéra-comique, ne peut se passer tout à fait du théâtre, celui de la parole. Dans la nouvelle production de l’Opéra Ballet des Flandres, confiée au célèbre chorégraphe Wim Vandekeybus, c’est bien ce support qui vient souvent à manquer. Les récitatifs de la version Guiraud, abrégés voire totalement supprimés, ne suffisent pas à articuler les différentes scènes entre elles et le troisième acte finit par ressembler à un patchwork de numéros musicaux sans véritable cohérence où se succèdent, sans solution de continuité, le chœur des contrebandiers, le trio des cartes, le duel entre Escamillo et José et l’air de Micaela et ainsi de suite. Certes, la danse apporte d’un tableau à l’autre une sorte de liant, voire de commentaire à une direction d’acteurs d’une grande sobriété, mais elle paraît parfois un peu anecdotique et ne suffit pas toujours à apporter ce sens que porte la parole. L’approche chorégraphique atteint son sommet dans les scènes d’ensemble : la Habanera où les couples en tous genres se cherchent, s’évitent ou s’étreignent, la Chanson bohème, bien sûr, effrénée. Le dernier acte est quant à lui totalement maîtrisé. Le langage de la danse y fusionne avec la dramaturgie musicale de Bizet, depuis le prélude où l’évocation de Séville en fête a rarement paru aussi vivante jusqu’à l’affrontement final entre Carmen et Don José où le corps de ballet semble fusionner avec l’héroïne pour la protéger et mourir avec elle.
La vision, du metteur en scène, essentiellement tragique et plongée dans l’obscurité d’une nuit perpétuelle, joue d’un décor unique de monolithes, aux transformations d’une grande fluidité, figurant tour à tour la place du premier acte, la taverne du deux, la montagne des contrebandiers et la place du dénouement. De la « carrière » dont sort le décor, émergera, pendant l’ouverture, un être sauvage et déchaîné, image sans doute de la liberté suicidaire de l’héroïne qui réapparaît à chaque tableau, dompté parfois par une longue perche qui semble être le symbole du pouvoir.
Joel Prieto et Raehann Bryce Davis. Photographie © OBV / Danny Willems.
Rhaeann Bryce-Davis compose une Carmen puissante, à la voix richement timbrée, abusant un peu du registre de poitrine et un rien trop diva dans les premières scènes, mais qui prend de la conviction et trouve un peu plus de naturel au fil de la soirée pour finir vraiment en totale fusion avec son personnage. En costume de satin noir, Joël Prieto, offre son physique d’hidalgo à Don José, l’anti-héros de l’histoire. Sa voix très centrale à l’aigu un peu poussé, souffrirait quelques nuances dynamiques et un rien de musicalité supplémentaires, notamment dans le fameux Air de la fleur qui est l’épicentre de l’œuvre, mais il se révèle très investi dans son rôle, et sa prestance fait oublier quelques limites. À Sakjiwe Mkosana échappe tout à fait l’impossible tessiture de l’air du toréador pour lequel il ne possède pas l’extrême grave et, si son articulation française est impeccable, elle a tendance à rendre son phrasé un rien pontifiant. Dans le difficile rôle de Micaela, Maeva Höglund fait valoir un timbre charnu de soprano lyrique, un français immaculé et un phrasé d’une grande élégance. L’ensemble des petits rôles ne mérite que des éloges tant pour l’articulation que pour la musicalité, du Moralès de Leander Carlier à l’ensemble des contrebandiers, remarquables de clarté dans le quintette du deuxième acte, avec une mention spéciale pour le Zuniga de Samson Setu et les acolytes de Carmen, la Frasquita de Sawako Kayaki et la Mercédes de Zofia Hanna. Les danseurs de l’OBV, alliés à ceux de Ultima Vez, la propre compagnie de Wim Vandebeybus, forment un ensemble éblouissant de virtuosité, à l’énergie inépuisable. On saluera aussi la performance des petits danseurs qui doublent l’excellent chœur d’enfants où l’on s’étonne de voir autant de garçons. Le chœur est évidemment au-dessus de tout éloge et dans la fosse l’orchestre répond brillamment à la direction très charpentée de la cheffe Keren Kagarlitsky. Ultime compliment au maître d’œuvre de cette production, celui de nous avoir épargné toute espagnolade, mais aussi de n’être pas tombé dans le lieu commun du « féminicide » et d’avoir adopté une vision vraiment « tragique » du chef-d’œuvre de Bizet.
Représentations jusqu’au 13 juin à l’Opéra d’Anvers et du 20 au 28 juin au Concertgebouw de Bruges .


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Mercredi 3 Juin, 2026 0:38