Théâtre de Caen, 28 janvier 2026 —— Alain Lambert.
L’homme qui aimait les chiens de Fernando Fiszbein et Agnès Jaoui : une tragédie poignante !
Théâtre de Caen, L'homme qui aimait les chiens, Léon Trotsky et son chien. Photographie © Pierre Grobois.
L’homme qui aimait les chiens est à l’origine un gros roman du cubain Léonardo Padura qui raconte en fait l’histoire de deux hommes aimant les chiens, Trotski l’exilé et son assassin Ramon Mercader. Et l’implacable mécanisme de cette tragédie qui se clôt le 20 août 1940 dans la maison mexicaine de Diego Rivera et de Frida Kahlo. Fernando Fiszbein a décidé d’en faire un opéra. Créé ce mercredi au théâtre de Caen qui le coproduit. Agnès Jaoui en a écrit le livret, et lit avant chaque nouvel acte, en voix off, la page l’introduisant, visible sur l’écran et se transformant graphiquement au fur et à mesure du récitatif.
Il faut dire que la scénographie de Yann Chapotel est superbe, contrastant volontairement avec la mise en scène minimaliste et distanciée de Jacques Osinski. Un rideau-écran à trame transparente permet de voir la scène tout en diffusant les surtitres, et des photos ou vidéos présentées tout au long du spectacle, en parallèle ou en contrepoint de ce qui se joue et se chante sur la scène, réduite sauf pour quelques scènes à fond photographique, à deux tables. À l’extrême gauche, le bureau de Trotski, et à l’extrême droite pour nous spectateurs, la table où la Guépéou stalinienne dresse son pantin meurtrier, chacune étant éclairée en alternance. Et dans ces moments tout juste éclairés, le rideau ajoute à cette impression d’au-delà. Nous avons accès à quelque chose qui appartient à un passé devenu fantomal, qui se rejoue en boucle comme dans certaines visions de l’enfer, ou comme dans les châtiments mythiques.
Théâtre de Caen, L'homme qui aimait les chiens, Léon Trotsky et Frida Khalo. Photographie © Pierre Grobois.
La musique, interprétée par l’ensemble Court-Circuit dirigé par Jean Deroyer, par sa scansion aux timbres multiples, tout comme le chant décalé et tourmenté des interprètes, ajoute à cette dramatique étrangeté. Le même livret en simple pièce de théâtre, parlé et surjoué par des comédiens n’aurait sans doute pas le même impact. Le discours prononcé par Trotski à la radio mexicaine est un moment moins expressionniste, juste un vibraphone qui suit les intonations mélodiques et rythmiques de l’orateur, comme l’ont expérimenté déjà Steve Reich ou Chassol.
Des archives photo et vidéo éclairent le contexte historique et le parcours des deux protagonistes, allant jusqu’à utiliser l’intelligence artificielle, pour montrer l’attirance de Frida envers son invité, ou l’homme colorisé caressant sa chienne, ou son visage se déformer dans la souffrance et la mort. Mais il faudrait peut-être informer plus le spectateur de ce mélange entre images d’archives, ou fabriquées par l’IA à partir des précédentes. Seule une ligne en caractères minuscules le signale en bas de la première page du programme, sous les indications de coproduction et de soutien. Il vaudrait mieux l’indiquer clairement dans la présentation du spectacle. Car ce travail vidéo est vraiment réussi.
Un opéra surprenant et bouleversant qui fait résonner musicalement une histoire pas si lointaine, dans la folie de notre monde actuel, dans lequel elle a laissé tant de traces et d’échos.
À voir bientôt à l’Athénée à Paris, du 19 au 22 février.



À propos - contact |
S'abonner au bulletin
| Biographies de musiciens | Encyclopédie musicale | Articles et études | La petite bibliothèque | Analyses musicales | Nouveaux livres | Nouveaux disques | Agenda | Petites annonces | Téléchargements | Presse internationale | Colloques & conférences | Collaborations éditoriales | Soutenir musicologie.org.
Musicologie.org, 56 rue de la Fédération, 93100 Montreuil, ☎ 06 06 61 73 41.
ISSN 2269-9910.

Vendredi 30 Janvier, 2026 23:09