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Alfred Caron — Théâtre des Champs-Élysées, 3 juin 2026.

L’Enlèvement au Sérail contemporain et féministe de Florent Siaud

Brenton Ryan (Pedrillo) et Jessica Pratt (Konstanze ). Photographie © Vincent Pontet Brenton Ryan (Pedrillo) et Jessica Pratt (Konstanze ). Photographie © Vincent Pontet.

Dénonciation du colonialisme, du machisme et de l’oppression des femmes, tout cela est présent dans la nouvelle production de L’Enlèvement au Sérail du Théâtre des Champs-Élysées. Mais subtilement. La mise en scène de Florent Siaud transpose l’action dans un (Moyen) Orient actuel. Le palais du Pacha Selim est une architecture moderne dont les grandes baies sont toutefois pourvues d’une version contemporaine du moucharabié, suggérant l’idée d’une liberté illusoire, sinon d’un enfermement pur et simple. Lui-même est un homme éduqué, collectionneur d’art, mais également de femmes, celles que Selim, son homme de main, trie au début de l’opéra, et que l’on retrouvera dans son harem au deuxième acte. Ses sbires les contraindront au final à s’agenouiller devant lui pour chanter ses louanges après son magnanime pardon à Constance et à Belmonte.

Pas de voile certes dans cet univers, à peine marqué par l’Islam, mais des tenues « pudiques » pour les femmes dans un camaïeu de blanc et de gris. Pas de violence non plus, mais le sentiment d’une chosification assez dérangeante et d’une contrainte qui traite les êtres, les femmes surtout, comme peu de choses. La magnanimité du souverain, du reste, a ses limites et il n’hésite pas au final à faire abattre Selim dont les ultimes récriminations contre son pardon aux Européens le dérangeaient. Cette vision toujours allusive enrichit singulièrement la perception de l’opéra dont la modernité sort renforcée et dont la parenté avec certaines œuvres à venir de Mozart frappe. On y voit en germe les doutes de Cosi fan tutte quand ces Messieurs interrogent leurs belles sur leur fidélité, l’ombre de Sarastro dans la figure ambigüe du Pacha, les deux couples nobles et populaires en miroir de La Flûte enchantée.

Manon Lamaison (Blonde) et Ante Jerkunica (Osmin) Manon Lamaison (Blonde) et Ante Jerkunica (Osmin).

La direction d’acteur d’une grande finesse offre l’occasion à Jessica Pratt de composer un portrait sensible de l’héroïne. Dans un costume fluide qui met en valeur une silhouette amincie et une splendide chevelure de feu, la soprano, au-delà d’une performance vocale de grande classe, séduit par la profondeur de l’incarnation. Dans ce contexte, son grand air, « Marten aller Arten », prend une tonalité de brulot féministe et elle trouve pour chaque moment une nouvelle nuance. Son Belmonte, Amitai Pati, n’est pas tout à fait au même niveau. Les aspects très vocalisant de ce rôle de ténor séria lui échappent quelque peu et son émission manque de netteté. Ce n’est qu’au dernier acte, dans le si difficile « Ich baue ganz », transformé en numéro de cabaret, où rien ne laissait attendre une telle maîtrise, qu’il se révèle. La basse Ante Jurnica offre à Selim un grave généreux et une incarnation qui mixe habilement méchanceté et ridicule. De Pedrillo, le metteur en scène fait une sorte d’Arlequin et un petit dealer cocaïnomane. Un portrait un peu forcé qu’assume parfaitement le ténor Brenton Ryan, impressionnant dans son premier air, avec une voix très centrale, et moins dans le deuxième, où sa voix manque de la légèreté nécessaire. Manon Lamaison est une agréable Blondchen au look très branché qui pourra encore gagner en finesse et en piquant. Dans le difficile rôle parlé de Selim, le comédien Uli Kirsch paraît toujours d’un grand naturel que ce soit dans la douceur ou dans la colère. L’ajout assez discret de bruitages, réalisés en direct, permettent de créer un véritable liant entre le parlé et le chanté du Singspiel et de renforcer les ambiances dans les passages purement théâtraux. mais il n’est pas évident que la marche ajoutée dans la dernière scène s’imposait. À la tête de son Orchestre Insula, avec lequel elle a déjà beaucoup fréquenté les opéras de Mozart, Laurence Equilbey dirige une version où la turquerie reste discrète, mais qui ne manque ni de relief ni de rythme. Le chœur Accentus apporte une contribution de premier plan à un spectacle original dont seul le dernier acte, transposé d’un une sorte de boite de nuit où sommeille tout le harem, peut-être drogué par Pedrillo, laisse un peu perplexe.

Prochaines représentations les 6, 8, 10 et 12 juin

signature d'Alfred Caron
Alfred Caron
3 juin 2026
© musicologie.org.

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ISSN 2269-9910.

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