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Jean-Luc Vannier, 12 mai 2026

Entretien avec le chorégraphe Sthan Kabar-Louet sur son étude en préparation « Le Cri (muet) des Fleurs »

Sthan Kabar-Louet. Photographie © Clotilde Richalet Szuch.Sthan Kabar-Louet. Photographie © Clotilde Richalet Szuch.

Passé par le Béjart Ballet Lausanne, le chorégraphe natif de Nouvelle-Calédonie a tiré des violences de 2024 une nouvelle étude qu’il présentera prochainement au Thomas Dixon Centre de Brisbane en Australie. Entretien sur son parcours, son « processus de deuil » et sa pulsion de vie au travers de la « création ».

Musicologie : Vous préparez une création chorégraphique qui représentera la Nouvelle-Calédonie en Australie et qui s'intitule « Le Cri (muet) des fleurs ». Que pouvez-vous nous dire de ce projet ? Comment l'avez-vous élaboré ?

Sthan Kabar-Louet : Les émeutes de mai 2024 nous ont rappelé que nous n’étions ni loin de tout ni protégés. Un an plus tard, j'ai eu besoin d'en parler, comme un processus de deuil. Le deuil d'avoir perdu l'espoir de vivre ensemble et sereinement dans mon pays, mais aussi le besoin de crier que tout n'est pas fini et que la vie continue, à l'instar des guerres qui se déroulent actuellement dans le monde. J'ai alors embarqué avec moi sept de mes meilleures élèves pour une création de 30 minutes. Cette pièce ressemble finalement à une histoire d'amour, entre la nostalgie, la déception, la peur et l'espoir : la résilience inexplicable et la vie. Le succès de la pièce a dépassé mes attentes et j'ai pris conscience qu'il fallait lui donner une suite. De fil en aiguille, le projet s'est transformé en une création d'1h30 composée à présent de neuf danseuses pour le prestigieux Thomas Dixon Centre de Brisbane qui nous ouvre les portes de son rayonnement international.

Musicologie : Vous êtes un « ancien » du Béjart Ballet Lausanne. Comment cette expérience a-t-elle influencé la suite de votre parcours comme « Créateur » et comme « Enseignant » notamment au sein du Conservatoire de Musique et de Danse de Nouméa ?

Mon chemin a voulu croiser celui de Maurice Béjart et la connexion a été très claire. Sa capacité à marier les cultures à la danse classique a profondément résonné avec mon propre métissage et ma vision artistique. Maurice a su mettre en avant et utiliser ce que j'avais de plus fort en moi, la création... Aujourd’hui, je poursuis cette même démarche en reliant les danses océaniennes à une écriture chorégraphique contemporaine. De retour en Nouvelle-Calédonie, j’ai créé ma première compagnie et formé à la danse classique et contemporaine des danseurs mélanésiens. En 2009, j’ai lancé l’activité du secteur danse au Conservatoire de la Nouvelle-Calédonie. Malgré son succès, j’ai quitté le projet quatre ans plus tard face à une direction devenue incompatible avec mes valeurs humaines et artistiques. En 2016, j’ai créé ma propre structure : L’Avant-Scène Centre de Danse Sthan KABAR-LOUET. Et je ne le regrette pas !

Musicologie : Vous revendiquez une chorégraphie qui intègre le classique, le contemporain mais aussi la culture ancestrale de la Canaquie. Comment conciliez-vous cette association, en particulier pour cette dernière, entre le « sacré » et le « profane » ? 

Toute la difficulté, tout le défi est là : comment préserver l’essence et le respect de ces danses tout en les faisant vivre dans notre époque. J’associe ces mouvements avec beaucoup d’humilité, en essayant de rester au plus près de leur signification profonde. Je refuse d’en faire une simple vitrine esthétique devenue parfois tendance et souvent utilisée de manière maladroite. Je remarque d’ailleurs que j’ai presque toujours travaillé ces mouvements avec des danseurs mélanésiens, tahitiens ou wallisiens. Après plus de vingt ans d’expérimentation et de création à leurs côtés, ces gestes habitent aujourd’hui mon langage chorégraphique presque naturellement, jusque dans l’improvisation. Le rythme joue également un rôle essentiel dans cette fusion des genres car chaque danse possède sa propre respiration et ne peut s’adapter aux mêmes tempos. En 2010, le Béjart Ballet Lausanne m’a commandé une pièce que j'ai intitulée Aliziam O’Est, en référence aux alizés et vent d'Ouest qui soufflent tour à tour sur la Nouvelle-Calédonie. Cette création représentait une cérémonie coutumière avec la boisson du Kava. Dans le final, les danseuses mêlaient, sur des percussions japonaises, des mouvements wallisiens avec le travail des pointes, avec des costumes inspirés et modernisés des jupes en raphia mélanésiennes ... Le résultat était spectaculaire et le public a été profondément conquis.

Musicologie : Les chorégraphies de Maurice Béjart lui étaient inspirées, dit-on, par ses danseurs masculins. La chorégraphie que vous allez présenter à Brisbane fait uniquement appel à des danseuses. Pour quelles raisons ? Comment avez-vous adapté votre étude ? Et sur quelle musique ?

Cette création, Le Cri (muet) des Fleurs, était avant tout un projet porté par mon école de danse. Malheureusement, comme dans beaucoup d’écoles de danse classique et moderne, les garçons y sont très peu nombreux. Certains des jeunes danseurs mélanésiens que j’allais chercher chaque matin dans les squats pour les conduire au studio de danse, je les ai retrouvés sur les barricades en 2024 ! Je me suis donc lancé dans cette aventure avec une distribution exclusivement féminine. Finalement, cela donne à la pièce une résonance particulière, faite de fragilité, de douceur et de sensibilité. Mes choix musicaux sont très éclectiques : je passe de Max Richter à ELIJAH, ou encore de Thylacine à Elderbrook. Ce sont avant tout les émotions, les textures sonores et les paroles qui me guident. Dans la construction de la pièce, chaque musique a une place précise et donne sens à la chronologie de la pièce. Rien n’est laissé au hasard. Cette chronologie trouve aussi son inspiration dans des expériences personnelles, même si je ne peux pas tout dévoiler…

-Musicologie : Vous avez vécu les violences de la Nouvelle-Calédonie en 2024. De quelle manière ces dernières ont-elles influencé votre travail ?

Ces émeutes ont été profondément traumatisantes. D’abord parce que nous ne nous y attendions pas, mais surtout parce que nous vivions ensemble depuis des décennies. Toute ma démarche artistique repose sur les fusions culturelles mais soudain, une fracture profonde est apparue. Lorsque j’ai repris le chemin de l’école de danse, après être resté enfermé chez moi pendant un mois, volets clos, prisonnier de la situation, j’étais totalement déboussolé et mes élèves l’étaient aussi. Très vite, le studio de danse est devenu cet « endroit » où l’on pouvait à nouveau respirer, voyager, se retrouver autrement. Pour y parvenir, il m’a fallu puiser très loin en moi, tenter de regarder vers l’avenir malgré tout. Et puis, comme toujours, mon besoin de chorégraphier a repris le dessus. J’ai alors essayé de raconter tout cela à travers une première ébauche de 30 minutes du Cri des Fleurs, en juillet 2025 …Deux ans sont passés depuis les émeutes et l'on garde malgré tout, au fond de nous, quelque chose de brisé. Je pense que la nouvelle version du Cri (muet) des Fleurs va encore faire plus apparaître cette sensibilité…

-Musicologie : Quel message pourriez-vous adresser aux jeunes danseurs/ danseuses et aux futurs chorégraphes ?

Ne pas trop se poser de questions. Suivre son cœur, son intuition, garder la foi et se donner tous les moyens d’aller au bout de ses rêves. La jeunesse est un mélange d’énergie, de ressources, de fougue et parfois de naïveté : il faut profiter de cette force pour aller le plus loin possible. Personnellement, rien ne m’a jamais été offert, ni au début de ma carrière, ni même aujourd’hui. Chaque pas, chaque victoire, chaque effort et chaque épreuve surmontée ont été gagnés à la sueur de mon front. Le talent seul ne suffit pas. Il faut travailler dur, croire profondément en soi, savoir forcer certaines portes… et continuer d’avancer, en respirant calmement, en dansant ...

Propos recueillis par Jean-Luc Vannier

 

Jean-Luc Vannier
12 mai 2026.


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ISSN 2269-9910

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