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Alfred Caron — Anvers, Opéra Ballet Vlaanderen, 16 septembre 2026.

De Materie : l’opéra philosophique de Louis Andriessen

De Materie : l’opéra philosophique de Louis AndriessenDe Materie. Photographie © Annemie-Augustijns / OBV.

L’Opéra Ballet des Flandres ne pouvait choisir titre plus adéquat que De Materie de Louis Andriessen pour ouvrir sa nouvelle saison intitulée « À la flamande ». À vrai dire, le compositeur était néerlandais et non flamand, mais la parenté linguistique et culturelle et l’histoire en partie commune entre les deux « régions » justifieraient pleinement ce choix si l’intérêt de l’œuvre elle-même n’y suffisait pas. Composé entre 1984 et 1988 et créé à Amsterdam en 1989, cet « opéra » est considéré comme une de ses pièces maîtresses. En quatre parties sans lien apparent entre elles, elle décline le double sens du titre, à la fois « la matière » et « la question », au sens philosophique du terme, en utilisant un collage de textes d’origine diverse et le même effectif, un petit chœur de huit solistes, un ténor et un soprano et un grand orchestre à la composition inhabituelle dominé par les percussions, les saxophones, les guitares électriques et les synthétiseurs. Ici, l’orchestre symphonique de l’opéra des Flandres renforcé par des membres de l’ensemble Ictus.

Le premier tableau intitulé « De Materie » associe l’Acte d’Abjuration, texte fondateur par lequel les Provinces-Unies déclarèrent en 1581 leur indépendance vis-à-vis de l’Espagne de Philippe II, confié au chœur, à un traité de construction navale du xviie siècle et à un discours du philosophe Gorlaeus sur l’unicité de la matière et de l’atome qu’assure brillamment le ténor Robin Tritschler dans une tessiture très aiguë. Avec son introduction où se répète 144 fois le même accord percussif, la musique nous renvoie au mouvement minimaliste des années 1970 et semble très proche de l’esthétique du Philip Glass d’Einstein on the beach mais avec un caractère volontiers péremptoire, voire assez agressif, que justifie la référence historique. La deuxième partie est consacrée à l’extase mi-spirituelle, mi-érotique d’une grande mystique du XIIIe siècle, Hadewijch. Ici le compositeur choisit un idiome lyrique fluide, d’une grande douceur, qui n’est pas sans évoquer le style néo-spectral de Kaija Saariaho, restituant la langueur hypnotique et la prégnance du désir dans ce texte ambigu que porte la voix de la soprano Katrien Baerts. Vient ensuite un épisode consacré à De Stijl, mouvement esthétique néerlandais essentiel du premier vingtième siècle illustré par un texte assez complexe du mathématicien Mathieu Schoenmaekers et que conclut l’évocation de la personnalité du peintre Piet Mondrian. La musique devient un boogie-woogie endiablé dans une relecture symphonique et vire à un certain moment dans un idiome quasiment pop. Après une longue introduction orchestrale et deux sonnets de Willem Kloos mis en musique, la conclusion est donnée par l’évocation de Marie Curie, dans une scène parlée, associant son discours de réception du prix Nobel à des fragments de son journal intime où elle évoque le deuil inconsolable qui a suivi la mort de son mari. L’humain et le mystère essentiel de la vie et de la mort reviennent ainsi au premier plan après la complexité philosophique des premières parties.

Pour unifier cet ensemble, la metteuse en scène Phia Ménard a choisi un dispositif minimal qui semble dans le droit fil de l’esthétique de la première production due à Bob Wilson. Sur le plateau nu, de longues planches flexibles tirées par des cordages se transforment au fil des scènes, en coque de bateau puis en arches de l’église pour devenir enfin les bandes rectilignes qui encadrent les carrés de couleur chers à Mondrian. Elles disparaissent finalement pour laisser place à une grande roue lumineuse, image sans doute de l’atome de ce radium qu’avait mis à jour la scientifique et qui coûta sa vie au couple. Les différents tableaux sont animés par les chorégraphies de la metteuse en scène elle-même et du duo de chorégraphes KOR’SIA. Si elles s’avèrent particulièrement efficaces dans l’épisode De Stijl, elles paraissent sur la longueur un peu répétitives, avec un langage qui ne se renouvelle guère. La variété de l’ensemble sur les deux heures que dure la représentation maintient l’intérêt de bout en bout et l’œuvre semble porter dans son discours apparemment éclaté une interrogation unique sur l’humain et sa présence au monde qui continue de nous concerner et qui lui a valu le surnom d’opéra philosophique.

Prochaine représentation les 17, 19, 20, 22, 24, 26 et 27 septembre.

Les représentations des 24 et 26 septembre seront captées pour une diffusion sur Opera Vision à partir du 6 novembre.

signature d'Alfred Caron
Alfred Caron
16 septembre 2026
© musicologie.org.

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ISSN 2269-9910.

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