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27e année, 28 mars 2026.

8e cahier Maria Szymanowska : Parler d'art.

Cahiers Maria Szymanowska (8) : Parler d'art. Ont participé à cette livraison : Patrick Chapelle, Maja Trochimczyk, Jean-Marc Warszawski, Tiego Da Silva, Patrick Jézéquel, Celia Daniellou-Molinié, Lenka Horňáková-Civade. Isabelle Fillon-Flambeaux, Yves Michaud, Maryla Laurent, Myriam Lévy-Ramière, Carole Levy, Andrea Salazar, Julie Salabert, Édith Pellequer. Société Maria Szymanowska - Numilog, Paris 2026 [240 p. ; ISBN : 978-2-487646-04-9 ; 20,00 € / 13.99 €].

À quoi sert l’art ? La question est certes convenue, mais piégeuse ! Il est bien sûr toujours tentant de botter en touche pour s’en remettre au consensuel « supplément d’âme » bergsonien1. On entend ici qu’il appartiendrait à l’art d’être inutile, du moins d’être dégagé de toute fonction matérielle : répondant à un besoin d’élévation spirituelle et de plaisir esthétique, il abriterait de la grossière empiricité du quotidien et affranchirait de la matière aliénante du monde. En amorce de sa réflexion sur la fonction de la musique, Jean-Marc Warszawski démonte l’aporie d’une conception hédoniste si restrictive : « Si à la question "Ça sert à quoi ?", je réponds "À rien" c’est avant tout par un réflexe guidé d’expérience, pour éviter des discussions oiseuses, des réponses insatisfaisantes ou de m’enga-ger sur un terrain où je serais en difficulté. Car je sais confusément, qu’une telle réponse [...] ignore la sociabilité au profit de l’individualisme, l’utilité qu’ont des uns aux autres les personnes qui vivent en société, mais surtout qu’elle est trop en sympathie avec le positivisme c’est-à-dire trop en sympathie avec l’idée d’un monde arrivé à la perfection de son développement, où chaque chose est à sa place et se donne pour ce qu’elle est »2.

Configuré dans un contexte historique, sociologique et institutionnel déterminé, l’art ne peut naturellement qu’y puiser ses idées et ses anticipations. S’il peut dilater les espaces d’imaginaire qui lui sont offerts, explorer ce qui n’est pas et inventer des formes nouvelles, c’est qu’il relève d’une aspiration d’émancipation, tout à la fois individuelle et collective, et qu’il entretient un rapport toujours dialectique et décalé au monde. C’est pourquoi, quels que soient sa nature, son époque et ses modes d’expression, l’art demeure toujours disponible, dans toutes ses déclinaisons, pour saisir ce qui nous arrive — et ce qui peut nous arriver, pour ainsi forger une exceptionnelle matrice de perception et d’analyse du présent, pour nous laisser en quelque sorte entrevoir le temps qui reste. « Une œuvre est plus contemporaine du regard que l’on pose sur elle que de l’époque où elle a été produite », écrit Agnès Thurnauer, que cite Patrick Jézéquel en exergue de sa lecture des ruines.3

C’est que l’art est le champ d’excellence où s’irriguent les signes de notre sociabilité. Gilles Deleuze le souligne : « le monde de l’Art est le monde ultime des signes ; et ces signes, comme dématérialisés, trouvent leur sens dans une essence idéale […]. C’est pourquoi tous les signes convergent vers l’art ; tous les apprentissages, par les voies les plus diverses, sont déjà des apprentissages inconscients de l’art lui-même »4. Les choses de l’art sont des choses de pensée. Sous l’emprise des signes, l’art trace les voies d’une compréhension de la complexité du réel ; sous celle des sens et des affects, il soutient celles de l’émotion et de la beauté. Deux dimensions qui, indissociables l’une de l’autre, fondent l’originalité humaine de l’adaptation au monde. Le fait que l’art existe partout, en dépit de tout, en dépit des frontières, de toutes les frontières, impose l’évidence d’une identité collective et d’un substrat symbolique commun. Sous toutes les latitudes, les arts se côtoient et se répondent.

Małgorzata Paszko, qui accompagne l’iconographie de cette huitième livraison, en fait l’éclatante démonstration. Venue de Pologne à Paris dans les années 1980, elle poursuit inlassablement le questionnement d’une création ouverte qui déjoue les attendus et invite à s’attarder sur ce que nous avons en partage. En témoignent les démarches de création qu’elle a entreprises, d’abord en Chine puis en Ouzbékistan. C’est d’ailleurs, écrit Yves Michaud5, à la faveur d’un voyage dans ce dernier pays que l’artiste redécouvre « de manière somptueuse la distance entre image et matière, en y ajoutant une géométrie et des motifs décoratifs nouveaux — ceux de l’ornementation musulmane dans le matériau coloré et la géométrie qu’introduisent les formes des bâtiments perses. Les bleus de Paszko et ceux de Samarcande sont un enchantement. L’architecture articule désormais la peinture ». Une intime correspondance des arts qui transcende les diversités et confirme en passant un autre « émerveillement » : « la capacité des grands artistes à se renouveler complètement tout en continuant à faire la même chose »6.

Ce qui vaut pour l'art en peinture vaut pour celui en littérature. Comme l'écrit Lenka Horňáková-Civade, peintre et écrivaine d'origine tchèque : « S’exprimer dans une autre langue, écrit-elle, c’est se réinventer. Se redécouvrir et redécouvrir le monde »7. Une métaphore aisée et élégante pour dire ce que peut l’art dans ses diverses médiations ; une métaphore qui invite aussi à une pensée polymorphe et ouverte sur le monde. Pour Lenka, la promesse d'un avenir désirable passe d'abord par le réenchantement du projet politique européen. Une Europe qu'elle métaphorise donc en une jeune fille remplie d'ardeur et de foi : « Dans mon récit Moi, Europe, je donne la parole à cette figure féminine : jeune fille ou femme déjà éprouvée par des expériences douloureuses, mais toujours debout. Elle raconte sa grande histoire, ses douleurs, ses espoirs, sa soif d’amour et de reconnaissance. C’est, pour moi, un retour assumé à une certaine naïveté juvénile, et à cette conviction profonde : l’empathie est essentielle si nous voulons vivre ensemble »8.

Cette Europe rêvée, stylisée et idéalisée, n'est pas sans évoquer celle fabriquée par les grands romantiques du xixe siècle, et dont Maryla Laurent rappelle ici le fondement : « La nouvelle école littéraire affirme que la liberté est l’essence de l’homme, mais aussi que l’homme romantique a foi dans le progrès historique. Dès lors, par ces deux dimensions, la révolution romantique de l’esprit converge avec la Révolution française. Toutes deux s’unissent par leur objectif qui est de parvenir à une révolution totale des individus, notamment dans leur relation avec le monde. Si le romantisme gagne l’ensemble du Vieux Continent, c’est notamment grâce au dialogue mené par les écrivains entre eux »9. Dans son fameux discours de 1849, Victor Hugo n’envisageait-il pas déjà les États-Unis d'Europe ?

C’est précisément dans cette Europe où l’onde révolutionnaire ne cesse de secouer les mentalités et les déterminismes, que Maria Szymanowska (1789-1831) s’impose comme la première grande concertiste et compositrice européenne. « Sa carrière, écrit Maja Trochimczyk, reposait sur sa capacité à ne faire qu'une avec l'image qui était souhaitée d'elle-même : une beauté spirituelle, aristocratique et intemporelle qui enchante, tant dans sa musique que dans sa personne, en déjouant les pièges d’une séduction ostentatoire. C’est à ce prix qu’elle a pu mener une carrière et une vie d’indépendance. En cela Maria Szymanowska s’impose comme une figure incontournable d’une modernité et d’un féminisme qui ne pouvait encore dire son nom »10. Maria Szymanowska se devait de construire une image professionnelle irréprochable pour avoir le droit de prendre sa juste part à la grande scène artistique, dans cette nouvelle société de spectacles qui se mettait progressivement en place à partir du premier quart du xixe siècle.

Car on ne naît pas artiste, on le devient. Et si l’art parvient à mettre en jeu nos pensées ou nos besoins, nos rêves ou nos phobies, et renvoie si bien à nos fictions les plus intimes, à ce qui finalement nous fait vivre et vibrer, c’est d'abord en étant servi par des femmes ou des hommes qui en font métier. Dans l’étude qu’elle consacre à celui d'acteur, Celia Daniellou-Molinié fait un sort à cette figure prétendument vampirisée par son personnage : « grâce au concret du questionnement [adressé aux acteurs], les comédiens quittaient la généralité du discours pour aller vers la description de leur expérience propre. Là où les rumeurs supposent possession, collusion, identification ou hallucination, sont apparus entraînement, expertise dramaturgique, distance, collectif, cadre de jeu — nous étions bien loin de la mythologie de l’acteur possédé »11.

Parler d’art, c’est aussi et peut-être surtout, parler d’artistes, de bons faiseurs, qui nous aident à leur manière à voir autrement, à goûter la saveur de la vie et à en accepter la finitude. En clôture de son étude sur Gabriel Fauré, Vladimir Jankélévitch écrit ceci : « Il est presque incroyable, à notre époque si désespérément sèche, qu’on puisse parler de charme et qu’une musique ose s’adresser fraternellement au cœur de chacun… Et pourtant c’est un fait : la grande phrase du sixième nocturne trouve d’emblée, comme une amie, le chemin du cœur. À condition, bien entendu, qu’on en ait un »12.

Patrick Chapelle
Président de la Société Maria Szymanowska.

  1. Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, PUF, 1976, p. 330.
  2. in Jean-Marc Warszawski, «À propos de la fonction de la musique », infra p. 37.
  3. in Patrick Jézéquel, « Lire les ruines », infra p. 87.
  4. Gilles Deleuze, Proust et les signes, PUF, 2014, p. 21, 22.
  5. in Yves Michaud, « Sur le fil : la poésie de Małgorzata Paszko entre matériau et image », infra p. 163.
  6. Idem, p. 163.
  7. in « L’Europe ou l’avenir d’une illusion ? », entretien avec Lenka Horňáková-Civade – Propos recueillis par Isabelle Fillon-Flambeaux et Patrick Chapelle, infra p. 116.
  8. Idem, p. 128.
  9. in Maryla Laurent, « Le concept de liberté chez les romantiques français et polonais », infra p. 168.
  10. in Maja Trochimczyk, « Maria Szymanowska, une businesswoman avant l’heure ? », infra p. 36.
  11. in Celia Daniellou-Molinié, « Le vrai, le faux et le Méchant. Détricoter le mythe de l’acteur possédé », infra p. 113.
  12. Vladimir Jankélévitch, Fauré et l’inexprimable, « De la musique au silence », Plon, Paris 1974, in Jean-Marc Warszawski, art.cit., infra p. 67.

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ISSN 2269-9910.

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