Jean-Marc Warszawski, 30 juin 2026.
26es rencontres musicales de Vézelay

Vézelay est à soixante-dix kilomètres à l’ouest de la Loire et a une cinquantaine de kilomètres au sud d’Auxerre. Là où il y a du vignoble (planté à l’époque gallo-romaine) il y a de la richesse et des communautés religieuses. Au milieu de l’an mille, une abbaye commença à rayonner, on posa la première pierre d’une abbatiale qui deviendra majestueusement démesurée (aujourd’hui basilique), c’était un lieu de pèlerinage, car un abbé malin prétendit que l’abbaye abritait les reliques de Marie-Madeleine, c’était une étape sur le chemin de Compostelle, Bernard de Clairvaux y prêcha la seconde croisade, Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion s’y retrouvèrent à l’occasion de la troisième croisade, tout cela dans des turbulences liés aux concurrences de pouvoir et d’ordres religieux, de rébellions populaires. Au début du xiiie siècle, l’achèvement de l’abbatiale marqua le début d’un lent déclin du lieu, à cause des bisbilles continuelles, dit-on, plus certainement en raison des modifications des voies commerciales, tracées aux temps antiques dans la vallée de la Cure, quand la ville se nommait Viseliacum, riche de ses mines de fer et de ses sources salées qui alimentaient bien sûr des thermes gallo-romains et surtout fournissaient du sel depuis le néolithique. La hiérarchie ecclésiastique se détourna du lieu qui ne rapportait plus grand-chose et coûtait beaucoup. Après la Révolution, l’abbaye servit de carrière de pierres, il n’en reste rien. Au début du xixe siècle l’abbatiale, au bord de la ruine, fut classée, puis réhabilitée sous la direction de Violet le Duc.
Tout cela pour dire que les journées musicales de Vézelay ne sont pas organisées pour mettre en valeur une abbaye, ou un patrimoine historique comme c’est souvent le cas pour la musique baroque qui se donne dans les vieilles pierres historique des illusions de reconstructivisme.
Pour ce qui nous concerne, nous soulignerions que Vézelay fut le berceau de la famille De Bèze, que Théodore de Bèze, compagnon et successeur de Calvin à Genève y naquit en 1519, que Vézelay fut un important centre de la Réforme, avant que la troupe royale n’y mette bon ordre.
Mais c’est tout de même grâce à de la vieille pierre que ce festival vit le jour en cet endroit. Depuis les xie-xiie siècles, Vézelay était doté d’une maladrerie (léproserie) bien entendu en dehors du bourg, mais on ne sait plus où. Ce n’est donc pas de ces vieilles pierres qu’il s’agit. En 1593 le quatrième Henri avait décrété que les léproseries seraient de fondation royale, ainsi, en 1695, le quatorzième Louis, propriétaire, décida de léguer à l’hôpital de Vézelay (pensez infirmerie, quelques lits) les biens de trois établissements de la région de même type à condition d’en reprendre les activités. Une centralisation en somme. Se sentant alors à l’étroit, les administrateurs acquirent trois ans plus tard une propriété de plusieurs bâtiments en haut de ville. Le lieu continua a être un dipensaire assez rudimentaire de soins, une antenne de soins psychiatriques, un hospice et ne devint plus rien au milieu des années 1960. La puissance publique racheta cet ensemble désaffecté pour y loger en 2010 le siège du Pôle d’art vocal de Bourgogne et du chœur Arsys Bourgogne. Il se renomme Cité de la voix après la disparition de l’excellent ensemble Arsys. Voilà pour les pierres, car il est bon de savoir où l’on met les pieds.
On va donc entendre des voix aux 26es rencontres musicales de Vézelay, du 20 au 23 août 2026 : quatre jours et trente-quatre manifestations. Si on arrive à déchiffrer le lyrisme vaguant de François Delagoutte, directeur de la Cité de la Voix qui la présente, cette cession 2026 et placée sous le parrainage de la paix (Da pacem, apportez la paix, en latin c’est plus chic). Plutôt la paix intérieure face à la fureur du monde, en appelant à la barre des témoins Romain Rolland, qui passa les dernières années de sa vie à Vézelay. Mais la paix de l’écrivain antifasciste n’était ni intérieure ni mystique, ni de « fraternité silencieuse », elle s’opposait concrètement au franquisme, au salazarisme au Portugal, à Mussolini, au nazisme. Il n’était pas un doux non-violent cherchant la paix intérieure. On ne sait pas trop ce qu’entend le directeur du lieu dans « chaos du monde », « la violence du monde », restant dans une abstraction poétique, la paix serait alors « dans l’attention partagée, comme dans la joie simple d’un élan collectif ». En fait on parle ici de contemplation monastique à laquelle on peut opposer la prière d’un Théodore de Bèze de Vézelay, tout aussi fervente, mais moins béate. Car le « chaos du monde » n’est pas une abstraction, elle est la pauvreté qui s’étend de manière alarmante, l’inaction pour adapter le monde au effets du dérèglement climatique, le génocide à Gaza, la Guerre en Ukraine, le trumpisme, l’attaque contre de l’Iran, contre Liban, tant d’autres conflits et la montée de l’extrême droite que combattait justement Romain Rolland.
Se réfugier dans une paix intérieure, c’est à dire ignorer la fureur du monde qu’on n’ose pas nommer serait un non-sens, car l’art est fait pour nous accrocher au monde, non pour l’ignorer. L’art et la beauté s’opposent aux pressions déshumanisantes que nous connaissons aujourd’hui. L’art n’est pas fait pour oublier ou se réfugier, il est espoir, humain, avenir et collectif.
Mais on se rassure, le programme, bien que très orienté liturgie chrétienne, n’est pas dans son ensemble zenophile ni introspectif ni méditatif, plutôt brillant et brassant les choses du vaste monde sonore, des liturgies princières des temps anciens aux pièces spirituelles contemporaines, de la petite Europe à l’Amérique, le folklore et les pratiques vocales virtuoses populaires d’Asie, d’Orient, du Yiddishland, des Balkans, d’Afrique, du gospel… La fraternité. Des ateliers de danse, de chant diphonique, des présentations, un concert secret dont on ne sait rien par définition, un bal folk, un petit-déj en musique… Il sera difficile au festivalier de faire son choix.
Notons d’ailleurs, pour revenir à la vraie vie, la présence de Lucile Richardot, voix majeure du répertoire baroque, qui chante également dans des œuvres contemporaines de Philippe Boesmans ou de Luigi Nono et qui a participé à l’enregistrement d’un programme de « musiques interdites » essentiellement par les nazis, mais pas seulement. Elle ouvrira les festivités des Rencontres avec l’ensemble Il Caravaggio sous la direction de Camille Delaforge, dans des extraits d’opéra d’Antonio Vivaldi.
Pour ne pas quitter les baroqueux, les Talents Lyriques, le chœur de chambre de Namur, plus solistes, sous la direction de Christophe Rousset, donneront la sublime messe de Requiem d’André Campra et la tout aussi sublime messe Assumpta est Maria de Marc-Antoine Charpentier.
Dans le même registre, le Coro e Orchestra Ghislieri, qui vient de Pavie, sous la direction de son créateur Giulio Prandi, donneront le concert-titre des Rencontres, Da Pacem, un programme d’une quinzaine de pièces liturgiques italiennes entrecoupées de plain-chant, à la manière d’un office : Antonio Lotti, Adriano Banchieri, Nicolo Jommelli, etc.
L’ensemble AEDES fêtera ses vingt ans d’existence en liturgique chrétienne plus proche de notre temps, avec des œuvres de Francis Poulenc, Frank Martin, Philippe Hersant, Samuel Barber, Sarah Grace Graves, Johanne Brahms.
Toujours dans le culte, Gli Angeli Genève, sous la direction de Stephan MacLeod chantera des Salve Regina de Joseph Haydn, Gregor Joseph Werner, Johann Georg Albrechtsberger, Felix Mendelssohn. Il clôtureront aussi le festival avec La Passion selon saint Jean de Johann Sebastian Bach.
Les Métaboles, l’Orchestre national de Metz et l’Africa Lyric Choir, sous la direction de Léo Warynski, livreront dans des pièces spirituelles de Poulenc, Arvo Pärt, Julia Wolfe, Leonard Bernstein. Ils animeront par ailleurs une matinée de cantates-chorals de Johann Sebastian Bach, où le public sera invité à entonner les chorals, une expérience qui a beaucoup de succès au Bachfest de Leipzig.
Et… La Tribu Zinzolin pour le festif au long des quatre jours, le quatuor Balkanes, un trio de chant diphonique, des voix bulgares, du Qi gong (avec musique), un duo de chant oriental et harpe, Madre Selva (Voix, percussions et cordes d’Amérique latine, d’Afrique et du Moyen-Orient), The Modal Experience (du côté de la Perse et de la poésie soufie), le Gospel Fire Trio..
Le site des Rencontres musicales de Vézelay
30 juin 2026.



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Mardi 30 Juin, 2026 4:24