musicologie

Paris, Théâtre des Champs-Élysées, 7 avril 2022 — Jean-Marc Warszawski

Saint-Saëns, Dominique de Williencourt et le Portugal

Dominique de Williencourt. Photographie © TCE / Arthur Obedia.

C’est parfois compliqué les concerts, un peu patchwork, dans l’emmêlement des intentions, des promotions, des financeurs et mécénats, la multiplication des enseignes. Il y avait ce jeudi 7 avril, au Théâtre des Champs Élysées un petit air de kermesse, d’autant qu’il s’agissait, en plus, d’un concert à bénéfice au profit des associations « Rêves d’orchestre » et « Notes de couleurs », œuvrant toutes deux à faire jouer les écoliers en orchestre, la premère visant les handicaps (dont les « dys »), le seconde les milieux défavorisés, y compris à l’étranger.

L’orchestre philharmonique du Portugal, son chef Osvaldo Ferreira (saison France-Portugal de Institut français), mais aussi le chef Julien Bénichou (tous les Saint-Saëns), des solistes, Dominique de Williencourt (violoncelle), Jean Ferrandis (flûte), Vasco Dantas (piano), Christie Julien (piano).

Portugal donc en ouverture avec une œuvre pas très bien cousue et ne sonnant pas d’Anne Vitorino d’Almeda, pourtant une personnalité musicale en vue dans son pays. La romance pour flûte et orchestre (opus 37) de Camille Saint-Saëns nous ramènant au cœur d’une musique aussi habile que subtile, rassurante ...

Patatras ! Le Carnaval des animaux, n’est pas, rappelons-le, une musique pour enfants, ni un poème musical, mais une suite de facéties un peu potaches, entre blagues musicales et citations décalées, composée pour des amis musiciens au Mardi gras 1886, peut être en l’honneur du violoncelliste Charles Joseph Lebouc, chez qui le Carnaval fut créé, ce qui expliquerait le thème de cette suite et le fait que, Saint-Saëns ayant interdit la publication de cette œuvre peu sérieuse, Charles Joseph Lebouc publia quand même, dès 1886, une version du Cygne pour violoncelle et un piano, au lieu de deux, devenue célébrissime. C’est aussi la seule pièce dépourvue d’ironie. Bien plus tard, Francis Blanche a écrit de courts textes tout aussi facétieux que la musique, pour présenter chaque mouvement. Depuis c’est la course aux textes, renversant la table, mettant la musique à leur service, dénaturant l’audition de cette œuvre rigolarde et, comme tout ce qu’a fait Saint-Saëns, magnifiquement composée, y compris avec la récapitulation académique finale. L’arrangement symphonique, de l’original chambriste, n’arrange en fait rien du tout.

En annonçant, non sans quelque prétention, avoir ajouté à Francis Blanche sa « pate (pâte ? patte ?) dadaïste-surréaliste-punk » Arthur H nous avait un peu rassuré, mais en réalité dès la première phrase il fut insupportable et ensuite plus encore, par une intrigue, autour d’un fumeur d’opium, genre bande-dessinée des années 1970-1980, une moralisation simpliste à en être bêtasse, un style de rédaction d’élève appliqué de primaire. On a cherché des yeux sans succès la mise en scène annoncée de son frère Kên Higelin. La musique étant cannibalisée, foin de rigolade, même les pianistes (« animaux qui ressemblent à des artistes » selon Francis Blanche), n’ont pas été capables de jouer faux leurs gammes laborieuses en se décalant. Peut-être que des fois le public aurait pu penser qu’ils jouaient faux pour de vrai, pas pour se fendre la poire.

Entracte, 10 euros le verre de vin (correct). À ce prix on ne s’enivre pas, mais on calme une partie du système nerveux central pour aborder une seconde partie plus conséquente, avec le 2econcerto pour violoncelle et orchestre de Saint-Saëns, puis la création de Révélation pour flûte, violoncelle et orchestre symphonique, 37e opus de de Williencourt. Des variations à énigme, ne révêlant le thème, tiré de Samson et Dalila de Saint-Saëns, qu'à la fin.

J’avoue que par les communications promotionnelles qui nous parviennent, nous associons le violoncelliste aux croisières de luxe musicales qu’il organise (tout de même publicitairement bien présentes à cette soirée). C’est donc avec un réel intérêt et plaisir nous avons découvert un violoncelliste et un compositeur (il a d’ailleurs eu le besoin de le rappeler, avec humour, au public) dans des pièces très exigeantes, même si dans le Saint-Saëns tout n’a pas été très clair, avec un violoncelle manquant de son ou un orchestre qui en avait trop.

Enfin, l’orchestre a pu briller dans deux courte et délicieuse pièces de Saint-Saëns (c'était ce soir son carnaval), Une nuit à Lisbonne et La Jota aragonese (redonnée en bis), par lesquels on peut se persuader que le compositeur, réputé être de bougon, voire acariâtre à la dent dure, avait aussi de l’humour (on le sait avec le Carnaval), de la joie, de la lumière à revendre, une invraisemblable technique d’écriture, une oreille des plus assurées, une main de maître.

Jean-Marc Warszawski
7 avril 2022


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