musicologie

1er avril 2022 —— Jean-Marc Warszawski.

Les petits papiers de Richard Strauss

Richard Strauss, Moi, je fais l'histoire de la musique (textes réunis, traduits et annotés par Christophe Looten). Fayard 2022 [320 p.; ISBN 978-2-213-71221-5 ; 24 €].

À partir de 1932, Richard Strauss qui a 68 ans, semble vouloir assurer sa postérité mémorielle, en confiant à des cahiers ses souvenirs et réflexions en tous genres, sans ordre établi. Une partie de ces seize cahiers fut éditée en Suisse  par Willi Schuh en 1949, dans un choix de textes qui indisposa le compositeur. L’ensemble de ces cahiers a été publié en 2016 par la Société Richard Strauss de Munich.

Christophe Looten a réuni une partie des textes, les a organisés en ordre chronologique à la manière d’un journal autobiographique, et surtout en donne une première traduction française. Selon le traducteur, ces écrits n’étant pas destinés à être publiés (pourtant l’édition Willi Schuh en 1949), on peut considérer qu’ils sont des témoignages honnêtes. « Honnête » n’est pas le mot qui nous serait venu à l’esprit, mais pour notre part nous ne sommes pas convaincu de leur fidélité à la réalité, parce qu’on n’écrit pas pour personne, pas même un journal intime. C’est un témoignage, avec toutes les réserves d’usage que nous devons en avoir, d’autant plus qu’il est autobiographique.

L’ensemble est très egocentré et factuellement assez anecdotique, mais non sans intérêt, car Richard Strauss, personnalité de premier plan, évoluait dans les premiers cercles du pouvoir et l’élite musicale allemande. Il possède de plus bien de l’humour, surtout quand il évoque Hans von Bülow, qui n’en manquait pas non plus. Le plus intéressant réside dans ses réflexions sur la musique y compris ses propres œuvres. Notons au passage sa défense magnifique, en 1922, de la modernité dans laquelle il lui semble bien de faire tomber les frontières qui nous enferment dans le passé (p. 93-96), et contradictoirement sa violente attaque contre le « pire dilettantisme de l’atonalité », ses « bêtises puériles » et un Schönberg « qui simule la folie ou est anormal ».

Il est un courtisan, au sens propre, des pouvoirs, se courbant aux obligations de son état, mais sachant aussi faire valoir son rang. De ce point de vue, son rapport au pouvoir nazi est sans ambiguïté. Ce pouvoir qui ne se réduit d’ailleurs pas au seul antisémitisme. Richard Strauss n’est pas antisémite, il ne semble pas, dans ces cahiers, faire grand cas de la question, grand admirateur et lecteur de Richard Wagner (théoricien de l’antisémitisme) et proche des cercles wagnériens y compris familiaux, où l’on est dans le pur et dur antisémitisme.

Après la défaite de l’Allemagne nazie et les destructions commises par les bombardements, particulièrement des maisons de théâtre d’opéra, dont celui de Vienne, le 12 mars 1945 (p. 269). Son style s’enflamme quelque peu, certainement par sidération, pour désigner du doigt les criminels qui ont conduit son pays à cette destruction « […] douze ans de règne de la bestialité, de l’ignorance et de l’inculture […] ». Mais ajoute-t-il « […] une culture vieille de 2000 ans a été ruinée », et compare le désastre à l’écoulement de la civilisation grecque ! Pour lui « […] L’Allemagne a accompli sa mission et achevé un développement culturel vieux de 3 000 ans » (grâce à la musique) [p. 267].  Plus étonnant encore « L’Europe centrale est un centre culturel et l’Allemagne est le cœur du monde ! » [p. 264-265]… Ou « […] ce Reich apparemment si puissant habité par le peuple le fort et le plus cultivé du monde » [p. 264]… En effet un fervent lecteur de Wagner, qui justifiait ainsi (historiquement allumé), la souillure que représentaient les juifs.

Jean-Marc Warszawski
1er avril 2022

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