musicologie

1er janvier 2022 —— Jean-Luc Vannier.

Eine Alpensinfonie par l’Orchestre philharmonique de Monte-Carlo : éloge d’une anabase straussienne

Orchestre philharmonique de Monte-Carlo, sous la direction de Kazuki Yamasa, Strauss (Symphonie alpestre), Mahler (Blumine.) OPMC Classics 2021.

Nonobstant une genèse de plus de dix années, malgré l’abandon de toute une partie directement inspirée par « L’Antéchrist » de Nietzsche et censée opposer « les sentiments religieux de l’artiste face à la puissance de la nature », Eine Alpensinfonie opus 64 de Richard Strauss fut créée le 28 octobre 1915 à la Philharmonie de Berlin sous la direction du compositeur. En pleine 1re Guerre mondiale donc : « Comme beaucoup d’écrivains entre 1914 et 1918 qui se sont repliés vers des thématiques de fidélité au pays, le monde qui l’entourait à Garmisch s’est aussi transfiguré pour Strauss » (Karl Schumann, Das kleine Richard Strauss Buch, Residenz Verlag, Salzburg, 1970, p. 54).

La restitution de cette œuvre, trop rarement interprétée, par la philharmonie monégasque et sa direction magistrale par Kazuki Yamada méritent d’être saluées. Loin d’un « simple » poème symphonique naturaliste, Eine Alpensinfonie appartient au « Strauss’sche Generalthema : die Verwandlung des Menschen durch das Leben » (à la thématique générale de Strauss : la métamorphose de l’être humain par la vie, Karl Schumann, op. cit, p. 52).

Car c’est bien cette préhension de la nature par l’auteur — donc un éprouvé humain qui filtre, projette, remanie et interprète les éléments telluriques — qu’il s’agit de découvrir et de partager avec le compositeur. Et ce, grâce au défilé de vingt-deux tableaux peints par un artiste du concret, amoureux de la vie sous toutes ses formes, « ancré dans les réalités de cette vie avec des racines d’une force incomparable » (Antoine Goléa, Richard Strauss, Flammarion, 1965, cité par Lucien Rebatet, Une histoire de la musique, Des origines à nos jours, Coll. « Bouquins », Robert Laffont, 1969, p. 531.)

Contrairement aux différents titres de ces pièces susceptibles de piéger l’imaginaire de l’auditeur par l’apparence d’une succession d’images musicales et pittoresques variées et insérées dans un vaste continuum, Eine Alpensinfonie révèle et traduit les états d’âme du compositeur :  comment comprendre par exemple les accords inquiets d’entrée dans la forêt (Eintritt in den Wald), bientôt dépassés par un sentiment apaisé d’accoutumance, lui-même suggéré par des chants d’oiseaux sur un modèle qui n’est pas sans rappeler le Siegfried de Richard Wagner. Plus déroutant encore : les intonations victorieuses après un péril surmonté dans Auf dem Gletcher sont nettement plus marquées que dans la séquence suivante, pourtant intitulée Gefahrvolle Augenblicke. Mais c’est sans aucun doute lors de l’arrivée au sommet Auf dem Gipfel que l’écoute ne peut manquer de relever la singularité de l’ouverture sur un magnifique dialogue contrasté entre la puissance des cuivres — quelle tonalité wagnérienne ! — et le solo fragile, humble, en un mot « humain, trop humain » : l’étonnement, presque, d’avoir réussi cette performance. Et ce, avant d’être rejoint par les autres pupitres pour savourer enfin — la jubilation après la sidération — toute l’ampleur, toute la signifiance de cet exploit. Et que dire encore de l’étrange surgissement dans « Elégie » ou dans « Conclusion » de l’orgue : la pérennité, le caractère immuable de la note tenue signeraient-ils a contrario la finitude de l’être ? Le parallélisme des formes entre le début et la fin de cette Symphonie Alpestre « Nacht » (nuit) nous laisse à cet égard peu de doutes.

L’autre œuvre de ce CD publié chez OPMC Classics n’a — presque — rien à envier à la précédente en termes d’étrangeté : Blumine de Gustav Mahler. Coincée à l’origine par le compositeur sous forme d’un andante placé entre le 1er et le 2e mouvement de sa première symphonie créée le 20 novembre 1889, légèrement réorchestrée en 1903, cette « sérénade pour trompette en ut majeur » disparut de la circulation avant que la partition ne soit redécouverte en 1966. Sept minutes d’une agréable mélodie qui, semble-t-il, n’ose pas s’imposer malgré les soutiens des bois, puis des cordes invitant à valser, les encouragements discrets de la harpe et, last but not least, le dialogue ultime avec le violon solo : un mystère mahlérien de plus.

Nice, le 1er janvier 2022
Jean-Luc Vannier


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