musicologie

10 février 2021 —— Jean-Marc Warszawski.

Les victoires de la défaite musicale

Dans la grande maison que j’ai habitée de ma première année de primaire à la classe de sixième, il y avait un vaste salon qu’on appelait la « salle de télévision », une télévision de la fin des années 1950 y était posée en hauteur, sur un plateau fixé au mur.

Quand mon père, le directeur de l’orphelinat jugeait qu’un programme de télévision pouvait être une bonne chose, nous nous retrouvions en nombre dans le grand salon le nez en l’air, le plus souvent pour y voir des films dont je n’ai pas grand souvenir.

Nous avons vécu, dans cette salle de télévision le nez en l’air, « la grande révolution stéréophonique » avec la retransmission des Troyens de Berlioz, simultanément par la télévision et une chaîne de radio. Je me souviens de la fébrilité des adultes pour mettre le dispositif en place. Quand j’y pense, comme en cet instant, je ne peux m’empêcher de sourire, quand même avec nostalgie, en imaginant le son pourri de la télévision devant et le son pourri du transistor en plastique derrière.

Après quelques années sans, la télévision, couleur cette fois, est arrivée à la maison, mais j’avais d’autres chats à fouetter. Par contre mes parents aimaient regarder « Cinq colonnes à la une », « Le grand échiquier », « Les dossiers de l’histoire », les « dramatiques » de Marcel Bluwal, je me souviens encore d’une ou deux émissions de Denise Glaser qui s’entretenait avec des chanteurs et des chanteuses de variété, un truc de philatélie. Quand j’ai quitté la maison, j’ai laissé la télévision à mes parents. Mais en leur rendant visite pour le traditionnel repas dominical familial, j’ai assisté à la déchéance avec l’« École des fans » de Jacques Martin, une espèce de voyeurisme niais, exploitant la naïveté et la candeur des enfants, les transformant aux yeux des téléspectateurs en objets curieux et rigolos, comme le ferait l’oncle beauf au cours d’une réunion familiale. Des petits anges candides touchés par la révélation musicale.

Il m’arrive de regarder à nouveau la télévision, quand je rends visite à ma mère presque centenaire. Elle ne rate pas son feuilleton « Plus belle la vie », son jeu « N’oubliez pas les paroles », son émission de brocante et de vente aux enchères, une émission de causerie, et autres, des émissions de compagnie. Mais quand après son repas du soir, elle regarde le programme pour organiser enfin sa soirée télé, elle est en général assez dépitée ! « Il n’y a rien ! ». Du coup elle s’est mise à lire.

Entre la télévision de mon enfance que j’ai peu regardée et celle d’aujourd’hui que je ne regarde pratiquement pas, je décèle des différences.

Il me semble que la télévision était en une certaine adéquation avec la réalité de la société, les classes populaires y étaient présentes, certainement pour avoir gagné leurs galons dans la Résistance et la reconstruction du pays, l’élan du Programme du Conseil national de la Résistance n’étant pas encore si reculé dans le temps. Il y avait aux heures de grande écoute des émissions d’actualité, d’histoire, de science. Tout cela a disparu de celle d’aujourd’hui, le travail, ouvrier, des services, de la culture ont disparu des dramatiques, des polars, des enquêtes, même des actualités. Ce sont aujourd’hui des amuseurs publics qui commentent l’actualité, l’histoire (Stéphane Bern c’est désolant), les sciences, etc. L’ancienne télévision faisait appel à notre concentration. Celle-ci organise la déconcentration. Les invités peinent à finir une phrase avant qu'on ne leur coupe la parole, les prises de vues en mouvement constant de successions de plans courts, amplifient le brouillage. Mais c’est une autre histoire. La télévision d’aujourd’hui délivre une fiction de la société jusqu’à la caricature de la « télé-réalité ». Amenuise de ce fait, mais c’est aussi une autre histoire, la frontière en réalité et fiction.

La télévision faisait l'effort de rendre compte de la réalité. Aujourd'hui elle fabrique son propre monde et ses importants. Cela simplifie les choses.

Il ne faut donc pas s’attendre à ce que les Victoires de la musique nous mettent en contact avec la diversité du vrai monde de la musique, des musiciens, des mélomanes, des œuvres, c’est-à-dire avec la réalité du travail créateur et du plaisir musical. C’est une vision idéologique qui est à l’œuvre, la musique et les musiciens ne sont qu'illustration pour faire joli, c’est une fiction, de la télévision réalité, la mise en scène d’une réalité rêvée et fantasque. L'«école des fans» version adultes.

La télévision est revenue aux normes propres du pouvoir des dominants, certainement dans le sillage de la désindustrialisation à marche forcée des années 1980. Seul le travail physique étant matériellement créateur et source de pouvoir réel, il s’agit pour les dirigeants de le faire disparaitre de ses représentations et de le rendre méprisable.

Sans revenir aux mots et gestes magiques des chamans et sorciers, c’est un phénomène qui affecte notre civilisation au moins depuis l’Antiquité grecque, où l’on méprisait, parmi les élites qui nous ont laissé des traces écrites, le travail physique. Cela tenait à une vision philosophique idéaliste du monde, dans laquelle la vérité et la perfection résidaient en l’Idée dont le monde visible était une réalisation très imparfaite.  Aristote résume cela en pensant que la perfection des arts ne réside pas dans leur pratique, mais dans leur enseignement.

Anicius Manlius Severinus Boethius, dit Boèce (480-524), un des derniers représentants de l’aristocratie de culture grecque dans une Rome en déclin, a traduit un grand nombre de textes grecs en latin afin qu’ils soient compris. Dans le nombre se trouve un traité de musique dont des fragments sont éparpillés-recopiés dans les écrits du Moyen-Âge, ainsi cette sentence :

Il y a la raison qui conçoit et la main qui exécute. Il est plus important de savoir que de faire. Supériorité de l’esprit sur le corps. L’exécutant n’est qu’un serviteur. Combien plus belle est la science de la musique fondée sur la connaissance raisonnable plutôt que sur la réalisation matérielle1

Qui en parle est donc supérieur à qui le fait. C’est ainsi que Frédéric Lodéon, longtemps commentateur, entre autres, des Victoires de la musique, est devenu une personne plus importante que le bon violoncelliste et chef d’orchestre qu’il avait été.

Les victoires de la musique valent pour leur mise en scène, leur boniment, l’idée de concurrence, il y a des gens qui sont tout et d’autres qui ne sont rien, qu’il y a beaucoup de candidats et peu d’élus... On nous invite à quitter notre condition sublunaire pour se rapprocher de Dieu, des anges, de la perfection.

Contrairement aux arguments avancés, cette fiction est propre à vider les salles de concert pour deux raisons opposées. La première est que le concert local peut sembler morne auprès des paillettes télévisées, surtout s’il n’est pas labélisé par l’excitation médiatique. La seconde est qu’on peut avoir le sentiment de n'être pas à sa place dans ce monde de perfection inaccessible. D’ailleurs, pourquoi aller au concert ? La téloche nous offre une fois l’an ce qu’il y a de mieux.

Il y a peu, j’ai assisté à un concert, dans le bel auditorium Vincennes qui proposait un programme rare : des concertos pour piano de Mozart avec la réduction de l’orchestre pour quintette à cordes si bien réalisée par Ignaz Lachner au xixe siècle. Derrière moi ça parlait fort, Vincennes est une ville chique où les gens ont des choses intéressantes à dire, même à chuchoter pendant la musique.  À l’entracte, le plus phraseur de l’équipe nous a éclairés (quatre ou cinq rangs au moins) : « Ce n’est pas la Roque d’Anthéron ». Il n’était pas venu écouter Mozart par des musiciens au métier bien trempé, il était venu jouer aux Victoires de la musique. En fait, c’était lui le spectacle. Je regrette de lui avoir tourné le dos, au spectacle.

Cette idéologie du concours est d’autant plus dommageable, qu’il n’y a musicalement rien d’extraordinaire aux Victoires de la musique qu'on ne puisse entendre dans le quotidien des concerts ou des cédés. Pour le mélomane basique qui écoute sans trop France Musique, qui achète, sans excès des cédés, qui balade l’oreille de temps à autre sur YouTube ou autre, qui va, mais sans plus au concert, elles sont même assez quelconques.

Peut-être est-ce cette esbroufe entre le contenu musical de l’émission et sa présentation très surévaluée qui lui donne un air de vulgarité, comme la Rolex de la réussite ou le costard à 3 000 boules.

Les arts qui participent tant aux cultures sont avec l’école publique ce qui cimente la société. La concurrence sépare, elle est l’ennemie de la collaboration collective. En fait les Victoires de la musique sont un constat d’échec de la programmation musicale à la télévision, qui une fois l’an fait un fromage à publicité démesurée, pour ce qui devrait être le tout-venant quotidien.

Cette fiction est profondément dommageable, car elle propose une relation biaisée à la musique, tant pour les musiciens dont le parcours professionnel est jalonné de concours techniques, peut-être pas nécessairement utiles, mais qui n’ont rien à voir avec cette mascarade ; leur métier est de toucher le public, de faire le spectacle, pas de démontrer qu’ils sont les meilleurs.

Comme le théâtre, les musées, le cinéma, le cirque, l’opéra, etc., le concert est une manifestation sociale, collective dans laquelle chacune et chacun reste libre de son plaisir intime… ou de son ennui. C’est un très beau et bon rapport humain. Il n’y a pas d’injonction à aimer ou ne pas aimer, il n’y a pas de pacification, contrairement aux Victoires de la musique, qui sur le mode de l’entraînement des foules, non pas sur celui de l’adhésion intime, nous dicte ce qui est formidabilissime, le reste, on peut donc s’en passer.

Cette émission ne fait pas la promotion de la musique, mais du vedettariat, but extérieur aux exigences de la création, c’est-à-dire que l’œuvre est un prétexte au succès et non pas le but en soi. Ce qu’on appelle le star-système a par ses réseaux d’influence, gangréné la télévision et les domaines qu’on aurait pu penser à l’abri de telles dérives à telle échelle. On imagine les enjeux commerciaux, le lobbying en coulisses, et les accusations de complotisme à qui le suggèrerait.

La quête du bonheur normalement but de l’humanité selon les Lumières, comporte celle des plaisirs sensuels et intellectuels, le goût, le sens du beau. Nous sommes en partie formatés collectivement, par une unanimité relative ou les polémiques. Nous sommes d’accord sur le fait que Bach, Beethoven, Mozart, c’est beau, même si on n’en a jamais entendu une note, que Stockhausen, Boulez ou Nono c’est plus problématique (si on en a entendu parler). Il y a la mode, qui n’est pas tant décidée qu’on le pense par le mercantilisme. Sans trop entrer dans les détails, on est plus ou moins d’accord sur ce qu’est un bon vin ou un bon repas, malgré l’invasion américaine des chaînes de restauration à malbouffe. Mais en réalité, le rapport sensuel, fantasque et intellectuel à ces plaisirs est un apprentissage pratique dont les résultats, changeants, sont différents d’un individu à un autre, ils font partie de l’expérience existentielle, qu’on ne peut transmettre. Une relation amoureuse peut-être des plus réussies, aucun partenaire(s) ne peut savoir si l’autre a eu le même plaisir coupé-collé. On peut être d’accord sur la qualité d’un vin, lui attribuer tous les noms de fruits, même d'oiseaux, que l’on veut, on ne saura jamais si l’effet réel sur ses papilles et la conférence des neurones, sont identiques à ceux des autres buveurs.

Les arts tiennent là une place particulière, ils s’adressent directement à nos sens, intelligence, imagination, fantasmes, sans être portés par le service de nourrir, d'hydrater, de couvrir, etc. Mais ils demandent un même apprentissage pratique de la diversité des expériences individuelles, porté par l’intérêt collectif marqué par exemple par l’enseignement des arts à l’école, les politiques culturelles nationales et locales, la formation des professionnels, la multiplication des événements. Il faut aller au concert, écouter des cédés, regarder les monuments, allers aux expositions, au cinéma, voir des ballets, s’informer, en discuter, essayer d’y poser des mots, simplement, sans chercher à savoir ce qui est plus grand et plus fort. Plus que décerner des notes, il s’agit d’aiguiser les sens, les plaisirs, la curiosité, qui chauffent la matière grise et vice versa.

Dans ce processus, les Victoires de la musique sont un OVNI illusoire et inutile, sinon pour masquer et justifier le désastre des politiques culturelles touchant la musique, les programmations médiatiques, et le démantèlement des lieux de création, dont des festivals, au profit de lieux de prestations de services, avec une ou deux têtes d’affiche médiatiquement fabriquées, pour attirer le public, les qui ne sont rien et quelques trouvailles pour étoffer le programme. Dans ce dispositif, les Victoires ne sont pas un excitant artistique, mais une fabrique à têtes d'affiche.

1. Boèce, De Institutione Musica. Dans « Boetii de institutione arithmetica, de institutione musica », Leipzig 1867, chapitre 35.

 

Lire également: Rémy Cardinale, La culture va très bien, on vous remercie !

 

 Jean-Marc Warszawski
Avec le collectif la Convergence des luths
10 février 2021


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Mercredi 17 Février, 2021 17:01