musicologie

7 août 2021 —— Jean-Marc Warszawski.

Le noir et le blanc du compositeur Patrick Loiseleur

Patrick Loiseleur, En blanc et en noir, « Triptyque », pour deux pianos, « Études », pour piano, « Béatitudes », pour violon et piano Orlando Bass (piano), Rachel Koblyakov (violon) Philippe Hattat (piano). Triton 2020 (TRITHORT 573).

Le compositeur Patrick Loiseleur a entre les deux le cœur qui balance, comme ingénieur, une main dans les mathématiques, l’autre dans l’informatique. Ayant repris sur le tard ses études musicales d’alto et de composition, dans des institutions et avec des professeurs qui ne sont pas  des pochettes surprises, il partage à mi-temps l’ingénierie de recherche et  la composition musicale.

Son catalogue comprend une soixantaine d’opus, et il ne se débrouille pas trop mal pour les mener à la création, jusqu’à la Philharmonie de Cologne, ou autre lieu qui carte-de-visite.

Il donne à son second cédé le même titre générique utilisé par Karol Beffa à l’un des siens en 2017 : En blanc et noir. Cependant il n’y a aucune comparaison possible, la lutte des touches noires contre les touches blanches de cet album se situe à un tout autre niveau musical, la médiatisation en moins.

Au long de ces soixante-dix-neuf minutes et trente-cinq secondes de piano et piano, de piano, de piano et violon, il y a comme des effluves de post-modernisme, tendance moderne. Sans chercher à démontrer la rationalité structurelle d’un langage, le compositeur fait au contraire de tout bois son feu, et puise allègrement à pleines mesures les idiomes produits dans la musique savante depuis le  début du xxe siècle, pour le fil, tout en veillant, pour reprendre une de ses images, à ne pas se croire moderne en répétant les gestes des grands-parents, pour la trame.

Même s’il aime écrire, Patrick Loiseleur n’est pas musicalement un littéraire accroché à un alphabet, à une « grammaire » génératrice, proliférante, comme peuvent l’être les règles de l’harmonie tonale, ou tout autre système contraignant (la composition, pas la liberté de l’artiste), offrant à la fois cadre et  mécanismes d’invention. Il ne  cherche pas non plus à développer des sujets ou des thèmes, en les segmentant et en réorganisant ces segments.

Le monde post-moderne est un monde fini, où tout est connu. C’est une hérésie philosophique qui suppose un monde privé de tout mouvement, un monde mort… dont on peut tout connaître. On ne peut pas prétendre tout connaître tant qu’il y a du mouvement. Mais c’est une proposition esthétique qui a des conséquences. Où l’on cherche à dévoiler des choses inouïes, où l’on recycle, évidemment avec art et personnalité, des éléments connus. D’un point de vue théorique, la dispositio prend les pas sur l’inventio, ou plutôt l’invention est dans la disposition.

Dans le programme de cet album, est plutôt un mathématicien qui démontre sa musique par une succession les formules sonores, le plus souvent contrastées, ou les clusters, ou trémolos de clusters, parfois à saturation, ont un des premiers rôles, faisant fonction de cadence. C’est un art du collage au long du temps dans lequel on peut entendre des bribes ou plus de modes pentatoniques, de gamme par tons, des allusions tonales. Mais en grande part, ces formules sont plutôt caractérisées par leur rythmique et dynamisme.

Il se dégage le sentiment de sincérité typique de ce qu’on appelle l’improvisation notée (comme on dit de la musique de Chopin), une musique qui ne cache aucun secret. C’est aussi une musique qui laisse une grande part au physique, au corporel, d’une évidence immédiate dans les jeux de « tam tam » en clusters (ou non), à deux mains alternées sur le piano.

Les parties plus rédigées, plus homogènes, s'installant dans la durée avec économie de motifs et un flux continu, développent une atmosphère ou le sonore circule dans un monde immobile, clos, fini, introspectif. Dans une harmonie qu'on ne peut dire tonale, mais tenant compte de la résonnance harmonique.

Peut-être manquerait-il un peu d’articulation, non pas dans la succession des formules qui assure bien et la diversité et l’unité stylistique d’ensemble, mais un entre deux dans les grands contrastes, notamment les arrivés et les sorties de clusters, où on aimerait parfois qu’ils jouent au trou noir aspirant toute la musique, ou au contraire comme explosion projetant les sons, dans une organisation plus organique.

On le sait, la critique est aisée et l’art difficile, mais il est si bon de laisser aller au plaisir de la facilité.

« Éros », extrait de Triptyque pour deux pianos, Concert à l'Auditorium du Conservatoire de Paris, 21 décembre 2019.

1-9. Triptyque pour deux pianos, 1. Khronos, 2. Thanatos, 3. Éros.

4-6. Études pour piano, 1. L'araignée, 2. Quintes Parallèles, Les Sources Intérieures.

7-14, Béatitudes, pour violon et piano, 1. Heureux les pauvres, 2. Heureux les doux, 3. heureux ;es affligés, 4. Heureux les assoiffés de justice, 5. Heureux les miséricordieux, 6. Heureux les cœurs purs, 7. Heureux les artisans de la paix, 8. Heureux les persécutés.

 

 Jean-Marc Warszawski
7 août 2021


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Samedi 7 Août, 2021 1:53