musicologie

3 mai 2021 —— Jean-Marc Warszawski.

La musique classique progressive des compositrices polonaises d'aujourd'hui

Polish Heroine of Music, Grażyna Bacewicz, Hanna Kulenty, Elżbieta Sikora, Agata Zubel, Bartłomiej Duś (saxophone), Magdalena Duś (piano), Misja Fitzgerald Michel (guitare électrique). Orchestre Pasdelou sous la direction de Marzena Diakun. Anaklasis 2021 (ANA 014).

Enregistré en décembre 2019 et septembre 2020.

Ce cédé s’inscrit dans le cadre d’une manifestation de l’institut Adam Mickiewicz : « Les héroïnes polonaises »

S’il en est une, c’est bien Maria Szymanowska (1789-1831), qui au tout début du xixe siècle divorce d’un « beau » mariage pour gagner la liberté de devenir la première compositrice-concertiste (internationale) polonaise. Elle fut l'amie et la belle-mère (posthume) d’Adam Mickiewicz.

Si on fait resurgir des archives les œuvres de compositrices oubliées, acte de justice ou revanche sur l’histoire, tels les actuels cycles de l’Orchestre national d’Avignon autour de Louise Farrenc et d’Emilie Meyer, ce cédé nous rappelle qu’il y a des compositrices de notre temps, et qu’en Pologne elles portent haut un savoir-faire qui fait de la scène musicale polonaise un centre majeur de création, qu’en France dominée par des médias atlantistes, nous connaissons fort peu.

Grażyna Bacewicz (1909-1969), violoniste, pianiste, écrivaine, a étudié la musique Łódź, puis à Varsovie avec Kazimierz Sikorski pour la composition, le violon avec Józef Jarzębski, le piano avec Józef Turczyński… la philosophie à l'université de Varsovie. En 1932-1933, elle se perfectionne à Paris auprès de Nadia Boulanger et du violoniste André Touret, puis du violoniste Carl Flesch en 1934. violoniste principale à l’Orchestre de la Radio polonaise, elle se produit en tant que soliste dans plusieurs pays européens, ses compositions auront une certaine reconnaissance internationale dans les années 1950.

Hanna Kulenty (1961) partage sa vie entre Varsovie et Arnhem aux Pays-Bas. Elle a étudié le piano à l'école de musique Karol Szymanowski de Varsovie, la composition avec Włodzimierz Kotoński à l'Académie de musique Fryderyk Chopin de Varsovie et avec Louis Andriessen au Conservatoire royal de La Haye. Elle est depuis 1989 compositrice indépendante et bénéficie de commandes, y compris pour la télévision et le cinéma, de résidences, enseigne et donne des conférences  en Allemagne, Pays-Bas, Espagne, États-Unis.

Elżbieta Sikora (1973) a tout d’abord étudié la musique à Gdańsk, a suivi des études d’ingénieur du son à l’Académie de musique de Varsovie, de composition en musique électroacoustique à Paris, avec Pierre Schaeffer et François Bayle, à l’Académie de musique  de Varsovie, avec Tadeusz Baird et Zbigniew Rudziński. Elle a enseigné la composition électroacoustique au Conservatoire de musique et à l’École européenne supérieure de l’image à Angoulême, à l’Université Paris-Est, Marne-la-Vallée, la composition à l’université de Chicago, a donné des cours de composition à Gdańsk, Munich, Hambourg et Ulm. Elle vit en France.

Agata Zubel (1978) est compositrice, chanteuse, improvisatrice. Elle a étudié à l'Académie de musique Karol Lipiński de Wrocław, la composition avec Jan Wichrowski et le chant avec Danuta Paziuk-Zipser, et au conservatoire d'Enschede, aux Pays-Bas. Elle enseigne au Conservatoire de Wrocław et mène une double carrière de chanteuse et de compositrice.

Marzena Diakun dirige l’orchestre Pasdeloup, présidé par la violoniste Mariann Rivière.

Dans l’ensemble elles ont un catalogue fourni, dans tous les genres, de la musique de chambre aux grandes formes symphoniques, voire l’opéra.

Si leurs esthétiques personnelles sont différentes, on y retrouve tout de même des idiomes communs (un programme très cohérent), et surtout l’art des contrastes et oppositions dans toutes ses formes : notes isolées contre tutti, résonances harmoniques contre clusters, thème mélodique populaire contre nappes atonales, le sucré et l’acide, tant dans la verticalité que dans l'horizontalité. À des dosages divers, il y a ce qui raccroche à une tradition sans la rejouer, ou par d’autres procédés, à une stabilité sonore à l’écoute, il y a ce qui déstabilise ou ce qui invente, ce qui va contre, comme la pédale classique stabilisante qui permet les aventures harmoniques.

On ne cultive pas ici  le culte de la pure écriture développant un thème ou un sujet prétendu unique, qui a séduit tant  sérialistes, tonalistes et théories exotiques de sémiologie musicale (et à tort, les analystes particulièrement du contrepoint de Bach). Au passage les querelles opposant tonalité et atonalité peuvent ici sembler une affaire de vieux grincheux à l’heure du thé.

On est bien dans des architectoniques de sons et  formes sonores, de situations théâtrales sans paroles, où les sons peuvent être évolutions de personnages symboliques, idéels, seuls, en groupe, en masse, en coryphée, pouvant agir avec volonté et préméditation (Beethoven), ou être objets de destins aléatoires (Bach).

Ces œuvres n’ont pas l’intellectualisme et l’élitisme de l’écriture pour l’écriture, pas même le mono centrage technique (sérialisme, saturation, harmonie tonale, musique spectrale), c’est au contraire un artisanat en liberté, fait à la main et à l'oreille, qui au résultat a des attraits populaires.

Particulièrement dans l’hommage à la grande claveciniste Wanda Landowska d’Elżbieta Sikora, en fait un hommage au guitar hero des années 1970,  citant des bribes de Johann Sebastian Bach, notamment le fameux B-A-C-H (si bémol,  la, do, si), ou l’Aisthetikos d’Hanna Kulenti entre thème de musique de film et de rifs jazziques, des atmosphères qui nous donnent l’idée de musique classique progressive, qui convient également   à Contradiction (« Grave, Aigu ») de la doyenne des quatre, Grażyna Bacewicz, morte en 1969.

La plus radicale des quatre, du moins de cet enregistrement, quant à l’abandon des références assises (pas tant, si on pense aux Russes), commande oblige, a paradoxalement dû composer pour un « orchestre Beethoven », manquant de tous ces instruments et percussions qui font rutiler les musiques d’aujourd’hui : réduction de la voilure instrumentale et déploiement de l’imagination en des combinaisons sonores sublimes et incarnées.

Une pensée pour les héroïnes polonaises qui luttent pour leurs droits, contre un gouvenerment rétrograde.

1. Elżbieta Sikora, Sonosphère V, Wanda Landowka

2. Hanna Kulenty, Aisthetikos.

3-4. Grażyna Bacewicz, Contradizione, Grave, Acuto.

5. Agata Zubel, In the shade of an unshed tea.

 

 Jean-Marc Warszawski
3 mai 2021


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