musicologie

15 octobre 2020 —— Jean-Marc Warszawski.

Triptikh : musiques de films sur grand écran

Grand écran, David Galoustov (violon), Natacha Medvedeva (piano), Dimitri Maslennikov (violoncelle), musiques de films. Ad Vitam Records, 2020 (AV 200615).

Enregistré au château de Lacassagne, 4-6 novembre 2019.

L’ensemble Triptikh, comme son nom l’indique, est un trio dont les membres, nés à Volgograd, Saint-Pétersbourg et Moscou, ont fait leurs débuts de virtuose en Russie avant de continuer leur vie à Paris, en passant par l’École normale ou le Conservatoire national supérieur. Ils ont mené et mènent leur carrière de concours et de concerts, voire d’enseignement, chacune et chacun de son côté. C’est le violoniste David Galoustov, branché musique de film, qui les a réunis autour de ce programme de mélodies « grand écran », c’est-à-dire associées au cinéma (séries et jeux vidéo).

Pour la musique en direct qui accompagnait les films muets, les pianistes ou organistes employaient des catalogues de formules liées aux situations et émotions, éléments totalement  artificiels renforçant paradosalement le réalisme des images, à partir de codes déjà partagés depuis l’église, la mélodie de salon, la mélodie populaire, ou l’opéra. Puis la musique est passée sur la pellicule, non plus comme un commentaire, mais comme un élément structurant.

Je ne suis pas particulièrement friand du genre, la belle image se passe de musique, comme chez Michael Haneke, et la belle musique se passe d’images. Mais y a l’art d’assortir image et musique, à l’opéra, on sait les polémiques houleuses que cela peut parfois susciter.

Il est difficile d'extraire de bien des images de Sergio Leone les extraordinaires évocations musicales d’Ennio Morricone, mais il est aussi impossible de dissocier image et musique sans qu’elles perdent beaucoup de leur intérêt réciproque. Les suites de concert des musiques de film d’Ennio Morricone, qui est un vrai compositeur académique, y compris ses musiques « pures », n’ont pas la puissance qu’on lui reconnaît à l’image (rançon de la fortune ?), de même pour Vladimir Kosma, habile mélodiste et arrangeur, peu compositeur. Hors écran, leurs musiques ne nous touchent pas.

Mais il y a des rencontres sublimes, certaines structurées, dans les comédies musicales, avec des fleurons comme West Side Story ou les drames aux allures légères des Jacques Demy et Michel Legrand (Les parapluies de Cherbourg…), d’où la musique s’échappe, plus universelle que les images souvent datées …  Il y de grandes rencontre, ou image et musique se transcendent sans être indispensables l’une à l’autre : Over the Rainbow (Judy Garland dans Le magicien d'Oz), 2001 l’Odysée de l’espace (Stanley Kubrick), la magnifique mélodie amoureuse « Tristeza », faisant lever le Soleil d’Orfeu Negro (Marcel Carné, musique Antonio Carlos Jobim et Luiz Bonfá),  Orange mécanique (Kubrick), Jeux interdits (René Clément, Narciso Yepes à la guitare), sans parler du célèbre syrtaki, une danse inventée par Míkis Theodorákis pour Zorba le Grec (Michael Cacoyannis), le fameux thème d’Henry Mancini pour la Panthère rose (Blake Edwards), etc., peut-être pas tant « etc. » que ça.

De grands compositeurs de musique-musique ont donné au cinéma, dont la première du genre a été commise par Camille Saint-Saëns, pour un Assassinat du duc de Guise d’André Calmettes et Charles Le Bargy (1908), un film encore muet, Richard Strauss qui a recomposé une musique sur Le chevalier à la rose mis en cinéma (Robert Wiene, 1925) d’après son opéra, ou encore Sergueï Prokofiev pour Lieutenant Kijé (Feinzimmer, 1634) et surtout pour les chefs d’œuvres de Serge Eisenstein, Alexandre Newski (1938) et Ivan le Terrible (1945).

La proposition de Triptykh est bien entendu musicale, indépendante de l’image, dans un choix équilibré entre le populaire et le savant, l’archi connu (Mission impossible de Lalo Schifrin), le moins connu (Les nuits blanches de Leningrad, d’Issak Schwarz) et l’incontournable (Libertango, Oblivion, de Piazzolla). Il a utilisé des arrangements déjà réalisés, et au besoin de la pianiste Natacha Medvedeva (My Reason, Les nuits blanches de Leningrad, November).

Cette belle réalisation, très agréable à l’écoute, sensible, avec de beaux élans (slavo)mélodiques, des climax de pure beauté musicale, qui doit faire bonne mesure sur scène, montre une fois de plus que les musiciens biberonnés au classique, surtout d’un tel niveau, ne sont plus étriqués dans des genres plus populaires qu'ils savent investir d’authenticité avec le plus (+) d’un grand savoir-jouer.

Isaak Schwarz, mélodies du film Les nuits blanches de Leningrad.

1. Lalo Schifrin, Mission impossible.

2. Ennio Morricone, Lolita.

3. Astor Piazzolla, Libertango.

4. John William, Fantaisie sur les thèmes de Sabrina.

5. Ennio Morricone, « L'estasi dell'oro » du film Le bon, la brute et le truand.

6. Nigel Hess, « Olga » du film Ladies in Lavender.

7. Guy Farley, « My reason », du film Modigliani.

8. Toby Fox, « Wrong Enemy !? », du jeu vidéo Undertale.

9. John William, Thème du film La liste de Schindler.

10. Isaak Schwarz, mélodies du film Les nuits blanches de Leningrad.

11. Astor Piazzolla, La Muerte del angel.

12. Astor Piazzola, « Oblivion ». du film Henri IV, le roi fou.

13. Ennio Morricone, Fantaisie sur le film Cinema Paradiso.

14. Max Richter, « November », série TV The Leftovers.

 

 Jean-Marc Warszawski
15 octobre 2020


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