musicologie

11 janvier 2020 —— Jean-Marc Warszawski.

François-Bernard Mâche en deux livres

Mâche François-Bernard, Le sonore et l'universel : écrits au tournant du xxie siècle. Éditions des Archives Contemporaines, Paris 2018 [354 p. ; ISBN 978-2813003027 ; 39,00 €]

Né en 1935 dans une famille de musiciens, François-Bernard Mâche a composé un impressionnant catalogue d’œuvres qui marquent profondément la création musicale depuis la seconde moitié du siècle dernier.

Il est au départ un littéraire, agrégé en lettres classiques, ce qui le mène à un poste de chargé de cours à la Sorbonne, en histoire de l’art antique, puis à enseigner les lettres classiques en lycée, jusqu’en 1982.

Mais depuis des études de piano au Conservatoire de Clermont-Ferrand, sa ville natale, et de violoncelle avec son père, l’intérêt pour la musique ne l’a pas abandonné. Dès la fin des années 1950, il fréquente durant deux  années les cours d’Olivier Messiaen, surtout, il se joint au Groupe de recherches musicales (GRM) animé par  Pierre Schaeffer.

Redirigeant sa carrière, il soutient en 1980, une thèse de doctorat (qui ne semble pas avoir été reproduite), sous la direction de Ianis Xenakis. Il est par la suite professeur, dirige l’UFR de musicologie de l’Université de Strasbourg, avant d’être directeur de recherche à l’École des hautes études en sciences sociales. Il est élu à l'Académie des Beaux-Arts en 2002.

Très cultivé, écrivant facilement il est un rare compositeur universitaire, dans un 0ays où l’on distingue la grande école (conservatoire) de l’université.

Ce fait rend justement ce livre, un choix de ses textes parus en diverses occasions entre 1997 et 2017, quelque peu décevant et agaçant, comme Olivier Messiaen pouvait être agaçant pour François-Bernard Mâche. Car entre le monde imaginaire de l’artiste, du monde à ses œuvres, et la description rationnelle du monde réel, il y n'y a pas nécessairement de passerelle, on peu d'ailleurs s'en passer sans dommages. L'atelier de l'artiste et l'envers de l'œuvre qui sont un domaine privé, n'en disent pas toujours beaucoup sur l'œuvre publique qui en surgit.

Il y a donc un risque de confusion et de mythification qui ne nous semble pas avoir été évité. Beaucoup de présupposés au monde poétique de François-Bernard Mâche, cohérents et efficaces dans ses réalisations, sont loin d’avoir une valeur rationnelle dans la description du monde réel.

Fondamentalement, sa pensée est imprégnée par le structuralisme, apogée du positivisme, où l’on imagine l’existence d’universaux, c’est-à-dire d’unités primordiales (à la manière des atomes) qu’on retrouverait partout, des unités premières et universelles, dans les sonorités du langage, les formes de la nature, les comportements humains, les manières de penser. De là son intérêt pour les modèles. Tout cela ramené à une expression philosophique simple, il s’agit d’essentialisme, d’autant que pour lui, la musique est une fonction biologique.

Jean-Bernard Mâche, qui sent une énigme dans la musique mais espère en la révélation, est toutefois en échec, qu’il estime être dû à une question de formulation peinant à réunir toutes les tentatives pour atteindre le « Un ». Mais ce problème

Ne devrait pas être insoluble, à condition que l’on puisse, afin la maîtriser, remonter, comme pour les langues dites « naturelles », jusqu’au niveau des structures sous-jacentes. La collaboration entre les différentes approches méthodologiques de la musicologie ne se fera pas par un simple lexique traduisant une terminologie dans une autre. Il faut remonter jusqu’aux schèmes profonds et universels de la pensée pour identifier et comprendre les réalisations apparentes et partielles de ces schèmes, et par exemple des archétypes musicaux. Une quête de ces archétypes universels est la première étape dans la recherche d’une sorte de grammaire générative non seulement des systèmes formels, mais aussi plus globalement des pratiques musicales [p. 197].

Encore faudrait-il qu'il y ait des schèmes profonds et universels de la pensée.

Difficile de faire la part entre instinct musical et démarche systémique intellectuelle. En tout cas, la science ne fonctionne pas de la sorte, où les hypothèses ne sont pas posées sur des secrets fantasques, et une fois posées doit-on en évaluer la rationalité, et ne pas faire comme si elles étaient effectives et vraies. C’est la croyance qui évolue de la sorte.

C’est assez dommage, puisque François-Bernard Mâche peut par ailleurs affirmer préférer son imagination à la rationalité scientifique. Que l'art s'exprime par sa finalité. Ce qui est une bonne chose pour un artiste qui ne gagne rien à jouer au savant qu'il n'est pas ou n'a pas besoin d'être. C’est bien ce qui compte pour un artiste de cette envergure qui a su se faire une place de choix dans l’avant-garde de son époque, tout en rejetant le dogme de l’autonomie de la musique, en y introduisant des sons de la nature, d’animaux, surtout le chant des oiseaux, ou le son de langues rares et lointaines, de sons urbains...

On aurait aimé laisser à un Erik Satie la paternité de la « zoomusicologie », là où il n’y a qu’une très ancienne pratique musicale, qu’on discuta beaucoup au xviiie siècle : l’imitation et ses limites. De nombreux compositeurs du xviie siècle ont introduit les chant d’oiseaux dans leurs œuvres : L’hirondelle (Antoine Dornel, Louis-Claude Daquin), Le coucou (Giuseppe Giamberti, Daquin…), Les fauvettes (François Couperin), Les tourterelles (Hotterre), Le rossignol (Biber), Sonata all'imitatione del rossignolo e del cucco (Theodor Schwarzkopff), etc.

On ne les considère pas pour autant comme des ornithologues ou des zoologistes parce qu’on peut aussi y trouver des imitations d’autres animaux. Que ce soit par reproduction solfégique ou enregistré ne change pas grand-chose.

Mais là est un des aspects essentiels de l’œuvre de François-Bernard Mâche qui de manière originale a raccroché  avant-garde musicale et traditions sonores terrestres, remplaçant ainsi et en quelque sorte la syntaxe tonale désuète (qui assurait un appui à la tradition), en réorganisant le jeu entre consonances et dissonances, intellectualisme et spontanéité, culture et nature…  L'abstrait mystèrieux et le concret palpable. La réussite esthétique reposant sur les effets de contraires : le beau est nécessairement impur.

Grabócz Márta, Mathon Geneviève, François-Bernard Mâche, le compositeur et le savant face à l'univers sonore. « GREAM/Création contemporaine », Hermann, Paris 2018 [417 p. ISBN 978-2-7056-9581-1 ; 38,00 €].

Le second livre, hommage à l’auteur du premier, réunit une bonne vingtaine d’articles. Comme on pouvait s’y attendre, nombreux participent à la légende, au mythe de l’ornithologue (comme on le fait aussi avec Messiaen, personnage également mythifié), du zoologue, du philosophe, du linguiste, un connaisseur du système nerveux et du cerveau, bref un savant quasiment universel. Il y a peut-être là un peu de brosses à reluire ou de l’étonnement enthousiaste à rencontrer une personne cultivée et pensante ?

On pourra passer avec profit directement à la partie V, dans laquelle les auteurs entrent dans les œuvres et leur analyse. C’est essentiel et intéressant, absolument pas rebutant pour qui peut-être rebuté par l’analyse musicale traditionnelle. Cela en dit assez sur la musique de François-Bernard Mâche (et sa démarche), pour ensuite passer à la partie trois, sur les influences orientales et africaines, et l’article de Jean-Marc Bardot, sur la répétition, qui serait, à notre sens, mieux placé dans la partie V.  Ensuite parcourir le reste du livre, dont l’instructif  article de Jean During, qui en dit peu sur la musique de Mâche, mais nous instruit sur des pratiques musicales asiatiques entre mythes et oiseaux.

Il faut bien sûr lier ces lectures à l’écoute des œuvres. On peut en trouver quelques-unes dans YouTube, dans les discothèques et ce qui reste de boutiques de discothécaires. Voir aussi le long entretien filmé et transcrit avec Bruno Serrou (Ina).

 

 Jean-Marc Warszawski
11 janvier 2020

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