musicologie

3 novembre 2020 —— Jean-Marc Warszawski.

De la fonte des mots aux chimères de Clément Janequin, de voix en sax

Mutations, les chimères de Clément Janequin, ensembles Xasax et Thélème , sous la direction de Jean-Christophe Groffre, œuvres de Clément Janequin, Betsy Jolas, Jannick Giger, Mike Svoboda. Coviello 2020 (COV 92011).

Enregistré les 9-11 janvier et le 18 juin 2019 à Waldenburg en Suisse.

Avec ce cédé, l’ensemble vocal Thélème, achève la troisième et dernière partie d’un projet autour de Clément Janequin. Nous avons eu l’occasion de présenter la seconde et de nous entretenir avec Jean-Christophe Groffe, qui mène tout cela à la baguette et de sa grosse voix. Nous n’y revenons pas.

Cette fois, Thélème, Julien Freymuth (altus), Lior Leibovici (ténor), Ivo Haun (ténor), Christoffe Groffe (basse), Ziv Braha (luth), s’est encanaillé avec XASAX (nom hommage à Xenakis, rien à voir avec Xanax), un ensemble de saxophones au pédigrée impressionnant, avec pour cet enregistrement Marcus Weiss, Pierre-Stréphane Meugé, Jean-Michel Goury, Serge Bertocchi. L’ensemble a passé commande à la compositrice Betsy Jolas. Le tromboniste compositeur Mike Svoboda, ancien assistant de Karlheinz Stockhausen et Jannick Giger, vidéaste et compositeur charmeur d’électrons sont également de la partie.

Ce cédé a un argument de grande poésie qui se réfère à l’épisode des mots gelés du Quart livre de François Rabelais, exacte contemporain de Clément Janequin. Quand on se nomme Thélème, c’est qu’on a des accointances avec Rabelais et sa célèbre abbaye imaginaire libertaire, où « Fais ce que voudras », car « gens libères, bien nés, bien instruits, conversant en compagnies honnêtes, ont par nature un instinct et aiguillon qui toujours les poussent à faits vertueux et retire de vice, lequel ils nommaient honneur. » Sans être rabat-joie, « Gens libères, bien nés », ce sont les nobles. Les autres bien entendu, sont refoulés par les videurs de l’abbaye. Mais quand même.

Dans le Quart livre, aux chapitres LV et LVI, Pantagruel voyage en mer. Debout, le géant entend, avant les autres, des voix dans l’air, mais ne voit personne les prononcer. Il y eut là une bataille, dont la rudesse de l’hiver a gelé les mots et les bruits et les fureurs, lesquels commencent maintenant à fondre. Pantagruel en jette quelques brassées encore gelées sur le tillac de l’embarcation.

François Rabelais est médecin, humaniste, sa franche rigolade est mêlée d'érudition et de philosophie. Cet épisode donne donc lieu à réflexion sur les mots du livre et les mots vivants, voire sur la parole divine, et accessoirement à s’amuser sur toutes les occurrences possibles du mot « gueule ». On lira à ce propos les préfaces de François Bon aux différents livres, et le texte original.

On ne retiendra ici que la magnifique image poétique de ces mots et bruits décongelant et fondant depuis le ciel dont on imagine les nuages, sans oublier le contrepoint de la truculence rabelaisienne qui s’exprime notamment par des onomatopées : hin, hin, hin, hin, his, ticque torche, lorgne, brededin, brededac, frr, frrr, frrr, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, bou, traccc, trac, trr, trr, trr, trrr, trrrrrr, On, on, on, on ououououon: goth, mathagoth.

Jean-Christophe Groffe fait un rapprochement justifié entre ces onomatopées et celles de La bataille de Clément Janequin, y compris avec le « Tout est frelore bigoth » (Dieu, tout est perdu) de Panurge affolé par une tempête en mer, au chapitre xviii. Qui a repris quoi de l’autre, d’un troisième modèle ou simplement d’expressions courantes ou rampantes de l’époque ?

En réalité cela n’apporte rien de plus ni n’en retire à la beauté travaillée de ce cédé, mais cette image des mots et sons décongelant, que l’on peut entendre circuler dans l'air et dont on peut prendre à brassée ceux encore gelés, correspond parfaitement. Il y a bien des sortes de beautés, sans lesquelles par ailleurs notre subjectivité serait bien, monotone et morose. Ce programme évoque quelque chose de la Materialgerechtigkeit des architectes et plasticiens, une « justice du matériau », qui vise à tirer du matériau lui-même ses beautés spécifiques, sans modèle ni imitation, en fait un travail sur la pureté. Il y a chez Thélème et les complices de cet enregistrement cette exigence de pureté, d'autonomie sonore, alliée à la truculence et à l’humour potache désopilant des bons vivants. Une mutation de la langue de Rabelais en somme.

 

1. mutation I.

2. Clément Janequin, La chasse.

3. mutation II.

3. Mike Svoboda / Clément Janequin, Voulez ouyr les cris de Paris.

4. mutation III.

6.Clément Janequin, La guerre.

7. mutation IV.

8. Clément Janequin, Le blason du beau tétin.

9. mutation V.

10.Clémens Non Papa, Le blason du laid tétin.

11. mutation VI.

12. Jannick Giger, On one or with you.

13. mutation VII.

14. Betsy Jolas, Lassus-Fantaisie : « Ô doux parler ».

15. mutation VIII.

16. Roland de Lassus, Je l'ayme bien.

17. mutation IX.

18. Jean-Christophe Groffe / Roland de Lassus, La nuict froide et sombre.

 

 Jean-Marc Warszawski
3 novembre 2020


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