musicologie

30 décembre 2019 —— Ambroise Kua-Nzambi Toko.

De la rumba populaire congolaise a la rumba «chorale »

Extrait d’une conférence animée en 2018 au Centre Wallonie-Bruxelles de Kinshasa au Festival « Rumba Parade »

Prof Godefroid Elite, Didier Mumengi, Jeannot Diop, Ambroise Kua-Nzambi Toko

L'objet de cette démarche est de produire une réflexion sur le processus de l'interaction de la rumba populaire congolaise avec la musique chorale, art universel et de pratique populaire, premier mode d'expression musicale collective sacrée en RDC, les deux ayant entretenu à distance des zones de divergence.

Style original aux trajectoires insoupçonnees et mitigees

La République Démocratique du Congo, notre pays, peut se vanter d'avoir offert au monde un trésor, une expression musicale originale et singulière, émanant de ses entrailles et de ses racines profondes, fruit de l'ingéniosité artistique prouvée de ses dignes fils et filles, qui depuis plusieurs décennies n'ont cessé de faire montre au travers de leurs créations et diverses réalisations musicales.

« Mainstream » pour ainsi dire « courant majeur » dans la musique congolaise moderne, la rumba a réussi à se métamorphoser et surtout à s'exporter jusqu'à s'incruster dans d'autres cultures.

Depuis l'aube des temps d'espoir, au lendemain des indépendances des pays africains, tous les espoirs devraient être permis. Ainsi, la liberté conquise et acquise devrait aussi affranchir l'homme nouveau et consacrer ses indépendances culturelles, idéologiques, religieuses et autres, au-delà de son indépendance politique.

Au Congo, la musique reste l'un des rares domaines dans lequel le génie congolais s'est merveilleusement illustré. Le cas de la rumba populaire congolaise est plus éloquent. En dépit de ce résultat, ce génie est malheureusement resté muet dans bien tant d'autres, voir jusqu'à l'heure actuelle.

C'est d'ailleurs, de ces premiers résultats dont la vraie valeur semble mal mesurée et même ignorée, que se sont très vite construites des fausses opinions faisant passer la musique pour un domaine dans lequel la réussite est facile.

À la conquête du monde religieux

On se rappellera longtemps que c'est à tâtons, autour des années 70, que la rumba a réellement amorcé son incursion dans l'espace religieux congolais. N'ayant donc pas très tôt trouvé un espace d'expression dans les cultes et autres rassemblements religieux, elle réussira sans effort à s'imposer dans les cérémonies de réjouissance populaire ou croyants et non-croyants ne pouvaient se réserver de se frayer et d'exprimer leurs émotions.

C'est le cas des célébrations de mariage et d'autres types de rassemblements dominés par les chants religieux dans leurs épisodes cultuels et toujours suivies des moments de réjouissance en- dehors des édifices sacrées, pendant lesquels chants et danses étaient au rendez-vous. Le pauvre prête qui officiait les messes de bénédiction nuptiale des couples à l'Église devrait malgré lui se donner un carton rouge pour les soirées dansantes offertes aux convives où cette musique, considérée comme profane sur toute la ligne, assurait sa belle compagnie jusqu'à l'aube dans des grandes boites jadis appelées « Bar », situation réelle devant laquelle il était impuissant d'agir.

Considérée comme la musique du samedi soir, jour de toutes les réjouissances, Il était donc prévisible d'imaginer la rumba se revêtir de sa robe sacrée en un temps records pour combler ce besoin jusqu’à conquérir les cultes.

Sa place a bel et bien été négociée avec célérité dans le service sacré au sein de certaines Églises en particulier, les Églises post-missionnaires dites de « réveil » qui mettent en valeur des moments de louange où chants, danses, cris et autres gestes s'associent dans une symphonie qui ne laisse personne indifférent.*

Ayant fait basculer les conceptions du rôle de la musique, cela a provoqué la prolifération d'ensembles musicaux accompagnés communément appelés « orchestres religieux » reléguant la musique chorale à l'arrière-plan et la considérant comme un mode d'expression dépassé et une musique du passé en dépit de son omniprésence dans les Eglises.

Fort de cette situation ayant quelque peu fait sombrer les chorales, un réel besoin d'adoption de la musique populaire pour son adaptation à la sauce chorale s'est fait sentir.

Des faits importants a relever

Passer de la rumba populaire à la rumba chorale devrait logiquement susciter de sérieuses interrogations tant positives que négatives. Pour les observateurs avertis, les attentes sont si réelles que le défi mérite d'être relevé.

Sept faits essentiels sont à mettre en relief :

Conséquence logique et horizon d'attente

Dans la conception liée à l'essence de la musique chorale, deux courants semblent entretenir une divergence parallèle. Le premier admettant que certains styles de musique n'ont aucune vocation polyphonique d'essence chorale, le second affirmant que toute musique exploitant la polyphonie vocale est susceptible d'être adaptée au chœur. Ainsi, si les chanteurs de la rumba populaire évoluent souvent à deux ou trois voix accompagnant souvent un soliste, le challenge est possible.

Les premières expériences prouvent que la rumba dans son ensemble présente un degré non moins élevé d'adaptation à la polyphonie chorale. Les premiers coups d'essai effectués timidement par certains chœurs au cours de ces deux dernières décennies sont bel et bien révélateurs.

Il est donc naturel de considérer la rumba dans sa version chorale comme un genre dont la naissance est et reste à programmer.

Tôt ou tard, le monde pourrait assister à l'effervescence de la création des « Chœurs rumba » dans le monde choral à l'instar des chœurs « gospel », des chœurs de louange (Worship choirs), des chœurs de jazz, des chœurs classiques et autres, qui se sont déjà taillés leurs chemins.

La rumba, perçue comme un style présentant des risques de dérive dans les services et cérémonies sacrés

Voilà un réel débat à ne pas transcender ! Cette perception est certes un construit négatif, chargé d'a priori, ayant indexé cette musique au point de l'exclure des répertoires de musique sacrée.

Il est plus qu'important de rappeler à la conscience de tous, la place qu'occupe la religiosité dans la société congolaise. La RDC est l'un de plus grand pays chrétien et la musique chorale jusqu'alors s'accroche à son privilège d'avoir été le genre musical incarnant au mieux la musique sacrée au sein des communautés religieuses.

Certes, le mot « Rumba » est une version métamorphosée de « Nkoumba » mot d'origine « Ne Kongo » signifiant danse de nombril.  Une danse mettant en exergue des couples hétérogènes exhibant des pas de danse et mimant des gestes parfois séduisant dont entre autre, le contact des nombrils des partenaires.

Dans la conception dynamique de la musique telle qu'ancrée dans la culture congolaise, musique et danse restent intimement liées. le musicien enflamme le danseur et le danseur inspire le musicien.

On sait par ailleurs que la musique peut bien transcender de la danse qui elle,  reste tributaire de la musique.

Le chœur, champion de musique sacrée, habitué à moduler ex-cathedra les textes inspirés suscitant les envies pieuses de prière, d'élévation vers la divinité, de méditation et de sacrifice, ne pourrait d'emblée s'assurer de bien accomplir sa tache en servant d'une musique qui l'incite à gesticuler, à se déhancher, à s'exploser et à entrer en transe sauf si le texte et le contexte le lui permettent.

Par ailleurs, jugée à tords ou à raison d'être une musique polarisée et quelque peu légère ayant une forte propension aux valeurs non sacrées, la crainte semble réelle en dépit de multiples expériences ayant toujours prouvé l'inutilité de persister à opposer le sacré et le profane.

Le risque semble ainsi entretenu et la question reste posée : Pourquoi alors se permettre de verser dans une musique qui s'est permise autant d'extravagances et d'outrances au point de faire revivre des émotions et des sentiments pouvant entamer le confort spirituel ?

Au demeurant, si d'une part les musiciens de la rumba se doivent de reconnaitre leur part de responsabilité dans leur façon parfois mesquines, de décrire des faits sociaux en leur manière suscitant de réelles questions d'éthique et donnant ainsi une connotation quelque peu négative à cette musique, d'autre part, les chantres dont l'apanage est la musique sacrée se doivent aussi de reconnaitre la neutralité de cette musique et sa capacité à véhiculer des messages propres et sacrés car c'est beaucoup plus dans le fond qu'il faudrait s'assurer de la sacralisation de toute musique. Ainsi la sacralisation de la rumba aura trouvé son sésame. Ce qui permettrait d'envisager même son adaptation chorale.

Les douleurs d'enfantement d'une version controversée

Considéré comme un style de musique évertué à dépeindre la société en se polarisant plus sur des thèmes pouvant parfois porter atteinte à la moralité, à l'éthique, à la spiritualité et à la religiosité (religion), chantant avec passion les satires, les intrigues, les injures, la rancœur, la vengeance, la séduction, la polémique, la trahison, les tensions et conflits dans les  foyers, l'argent, la cupidité, la haine,  les querelles et antagonismes entre rivales, les coups-bas, les tromperies, les rivalités, la politique, qui du reste étaient le reflet des réalités quotidiennes au sein de la société, la rumba a ainsi, donné l'impression de jouer le jeu de la dénonciation libre de ces méfaits sociaux sans se rendre compte qu'elle suscitait des envies parfois ignobles et inconsidérées, et qu'elle activait plus des passions non pures, résultat pesant très lourd sur la balance au dépends des thèmes plus positifs élevant la vertu, les vraies valeurs, l'éthique, la moralité et autres, provocant de ce fait une forte pesanteur pour son adoption dans la sphère de musique sacrée.

Qu'on se le dise, la rumba chorale devrait ainsi souffrir d'un jugement a priori qui lui collerait l'étiquette d'un genre voué à la marginalisation à cause de :

Originalité, innovationet enrichissement du répertoire choral congolais

Comptée parmi les styles de musique populaire que l'Afrique a connu au xxe siècle, la rumba congolaise est malgré tout une fierté nationale. Par la singularité de son esthétique musicale, sa langue de prédilection, ses rythmes allant jusqu'à la polyrythmie, son organologie, elle a réussi à s'épanouir au sein de la société congolaise en incarnant l'âme d'un peuple, en exprimant ses diverses émotions vécues au quotidien et en se donnant la liberté d'un discours débridé sur les faits sociaux et historiques allant des moins pudiques aux plus sensibles, ayant subit acceptation, méfiance ou rejet et touchant parfois aux sujets tabous. Il s'agit là de certains indices de son originalité.

La rumba est sans conteste une innovation dans le monde de la musique. Elle devrait effectivement l'être dans le monde choral. Il s'agira de toute évidence d'une immersion inédite permettrait à la musique chorale de s'enrichir d'un breuvage musical aux goûts insoupçonnés.

La RDC a donc l'opportunité de la primauté de s'étoffer d'un répertoire original de musique populaire, innovante et richissime qui pourrait très vite conquérir le monde.

Ainsi, cela va sans dire, la rumba dans sa version chorale aurait un autre visage et insufflerait une vie nouvelle, voire une autre identité à la rumba et pourrait sans doute contribuer à améliorer son image.

Contributionà la démocratisation et à l'universalisation.

Les musiques populaires font déjà parties des catégories à part entière dans de grands concours de chant choral à l'échelle mondiale à l'image de « World Choir Games » qui se tiennent tous les deux ans.

Passer de la rumba populaire à la rumba chorale est un pari qui vaut son pesant d'or.

Son adoption par le chœur, partant de la RDC permettrait à coup sur d'accélérer son exportation ainsi que son expansion à travers le monde assurant ainsi son exploitation à grande échelle.

Loin d'être une simple évasion de science fiction, la démarche s'inscrirait ipso facto dans le processus d'universalisation et de démocratisation de ce mode d'expression musicale qui est un puissant instrument de communication sociale.

Contributionau désenclavement de la musique chorale

La musique chorale, vieille tradition musicale dans les nations évangélisées par les missionnaires semble avoir perdu sa place d'antan. Le mouvement choral, fort de sa riche diversité, a logiquement besoin de s'offrir des ambitions à sa mesure, de façonner son devenir et de reprogrammer son avenir.

Le succès de la rumba populaire tant sur le plan local qu'au-delà de nos frontières du pays de Patrice Emery Lumumba est un avantage de taille et donc un atout majeur pour sa version chorale naissante et renaissante qu'elle peut trainer partout où elle fait parler d'elle.

Ayant déjà conquis sa place, depuis le vieux temps, dans la catégorie des musiques savantes, musiques sérieuses, musiques éducatives, musiques pures, le chœur s'est merveilleusement illustré dans la musique traditionnelle, le Jazz et tant d'autres et pourrait pourquoi pas arracher davantage sa place dans les musiques populaires. Ainsi pour la Rumba, le grand défi tant rêvé est en passe d'être relevé.

Appropriation, valorisation et pérennisation

La musique chorale est une pratique collective du chant mobilisant parfois un grand nombre des choristes. L'un des attributs d'un chœur est le fait qu'il soit naturellement une école populaire de chant sinon la plus grande et aussi une pépinière sure pour futurs chanteurs et autres musiciens. Les formations chorales sont diversifiées. On les distingue selon les âges, le genre, les styles de musique pratiquée, les statuts, leurs natures et types de formation, etc.

Les chœurs d'enfants et d'adolescents en RDC n'ont pas accès à la rumba. Ce front serait intéressant pour sa force d'initiation à l'art à bas-âge. Si la plupart des grands chanteurs sont issus des chorales, l'idée de faire cette musique à l'aube de la vie active devrait être salutaire en vue de préparer les futurs excellents chanteurs et voir même détecter très tôt des artistes de génie.

Caracteristiques essentielles de la rumba chorale

Comme souligné, ce serait une lourde perte historique ou purement un vrai gâchis que ce style de musique ne puisse jamais se remodeler et se réaffirmer davantage.

Ce n'est plus un mystère qui reste entier ou à percer par des coups d'essais. La rumba dans sa version chorale semble avoir trouvé son moule et ses équations.

Si dans les diverses formules polyphoniques d'interprétation de la rumba populaire, les chanteurs s'expriment naturellement en chœur (1re voix, 2e voix, 3e voix) avec des solos vocaux, il en serait de même pour différents types de chœur tels les chœurs SA, SSA, SSAA, SAT, SATB, TTB, TTBB, ... Première affirmation, le droit de rêver voir s'affirmer la rumba "chorale" est bel et bien permis.

Il s'agira entre autre de (d’):

De toute évidence, Rumba populaire et Rumba chorale ne sont pas isomorphes en dépit du fait que le style dérivé ne devrait ni dénaturer la musique chorale, ni le chœur, ni la rumba car chaque concept devrait répondre parfaitement à ces caractéristiques existentielles,  sans risque de perte de son identité. La rumba chorale devrait en toute logique fixer ses exigences en lieu et place d'une opération « copier-coller » pure. Les horizons d'attente semblent non moins importants lorsque le chœur s'approprie d'une musique. Il faudrait s'attendre tant à des conséquences logiques qu'à des surprises ouvrant la voie au débat scientifique, à la création artistique et à l'exploration des esthétiques variées pouvant ramener à des résultats insoupçonnés.

Nous pensons ainsi à :

Il y a donc nécessité absolue d'orienter les créateurs à une approche holistique de la musique intégrant les conceptions sensualistes, substantialistes, essentialistes, fonctionnelles, esthétiques, ascensionnelles, sacrées et contextuelles.

La quête des esthétiques nouvelles et subtiles devrait l'emporter sur les tendances créatives polarisées, figées et stéréotypées sur les thèmes littéraires, musicaux ainsi que sur la monomanie artistique mettant à découvert le degré de servilité et de prosaïsme des acteurs de cette musique et ce, à quelques exceptions près.

La rumba chorale, un style à créer absolument. Si on ne le fait pas aujourd'hui, il se créera et s'imposera de lui-même.

Ambroise Kua-Nzambi Toko
30 décembre 2019

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Essayiste et chercheur indépendant, compositeur et chef de chœur, Directeur de l'Académie Africaine de Musique Chorale (AAMC), 3e Rue 17,Csakto, Kimbangu/Mariano, C.Kalamu, BP 9991 Kinshasa 1, RDC.

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Lundi 30 Décembre, 2019 3:16