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9 novembre 2016, par Jean-Marc Warszawski ——

La magifique messe imaginaire de Vivaldi par les Cris de Paris et Geoffroy Jourdain

Vivaldi

Vivaldi, Les orphelines de Venise : Gloria, Magnificat... Les cris de Paris, sous la direction de Geoffroy Jourdain. Éditions Ambronay 2016 (AMY 047).

Enregistré à l'abbaye d'Ambronay les 27-28 septembre 2015.

La musique vocale liturgique composée par Vivaldi — pense-t-on pour les jeunes femmes pensionnaires de l'Ospedale della Pietà (Hospice de la piété) à Venise, interroge souvent dans la mesure où elles sont agencées pour chœur mixte, c'est-à-dire avec des voix masculines, partitions dont la réalisation est impensable dans le cadre de cette institution.

Cet hospice (il y en avait d'autres à Venise), recueillait les enfants abandonnés ou non désirés, voire de bonne famille pour un séjour payant. Ils y recevaient une bonne éducation générale, et l'apprentissage d'un métier. Les garçons (séparés des filles) quittaient l'hospice à l'âge de 16 ans comme tailleurs de pierres, tisseurs ou autre. Une partie des filles (du commun), devenaient tisseuses, brodeuses, couturières, et vendaient leurs productions, les autres (du chœur), au nombre de soixante à soixante-dix,  recevaient une formation musicale de haut niveau, mais travaillaient aussi, dans l'institution, pour gagner leur vie. Du commun ou du chœur, 24 s'occupaient des jeunes filles des familles aisées placées pour y être éduquées. La plupart d'entre elles restaient attachées à l'institution, d'autres entrèrent dans les ordres, ou firent de « beaux » mariages, ou encore, contre les règles de la maison, purent accomplir une carrière musicale indépendante. L'administration y mettait des moyens et s'attachaient les meilleurs maîtres.

Vivaldi, prêtre en mars, y fut recruté en septembre 1703 comme maître de violon, pour un salaire confortable, qui doubla presque l'année suivante quand il dû enseigner la viole et assurer l'entretien des instruments, et en 1705, les 60 ducats annuels passèrent à 150, quand on lui demanda de composer.

En 1714, le grand musicien et grand filou Francesco Gasparini, maître de chœur de l'hospice demande un congé de six mois, et ne revient pas. Vivaldi, qui fait une belle carrière bien au-delà de Venise, notamment avec ses opéras, ne désire pas ce poste contraignant, mais on l'autorise à s'absenter et on augmente son salaire. C'est à ce moment qu'il commence à composer des œuvres liturgiques pour l'église de la Pietà. Il est nommé maître des concerts en 1716. Sa présence est très intermittente à partir de 1725. En 1735, on lui demande plus d'assiduité. Il fait ses adieux en 1740, et meurt à Vienne en 1741, sans qu'on ait encore élucidé ce qu'il pouvait y faire.

Pour ce cédé, Geoffroy Jourdain a agencé plusieurs pièces liturgiques, dont les plus célèbres, en une messe imaginaire, musicalement fort cohérente par ailleurs, par le jeu des réemplois de motifs identiques circulant dans ces différentes pièces.

Il pense que les partitions que nous possédons ne sont pas originales, que ce sont des arrangements réalisés d'après les compositions pour voix féminines uniquement. Il s'appuie sur un Miserere pour sopranos et altos, de Johann  Adolphe Haase, composé pour un autre hospice de Venise, plus tard arrangé pour chœur mixte, peut-être pour la cour de Dresden. Mais aussi en constatant que la partie de basse chantée à l'octave supérieure par l'alto fonctionne bien et corrige les quintes parallèles (une faute d'harmonie). Il ajoute quelques arguments quant à la rareté des voix basses féminines comparée au besoin des pupitres et à l'événement, nécessairement documenté,  que devait constituer l'apport de choristes masculins.

Si on a de nombreux témoignages des concerts, dont celui de Jean-Jacques Rousseau, on est moins renseigné sur les offices à l'église. On note aussi que les listes des musiciennes, auxquelles on ajoute l'instrument au prénom ne font pas état d'un gros effectif de chanteuses. En 1707 une liste fait état de 29 musiciennes, dont 5 sopranos, trois contre-altos, 3 ténors, une basse, les autres étant des instrumentistes, qui chantaient certainement. Ainsi Prudenzia la contralto apparaît aussi comme Prudenzia le violon. En 1715, époque où Vivaldi devient maître de chœur, sur une liste de 60 musiciennes on compte 8 sopranos, 5 contre-altos, 1 contre-alto/ténor,  5 ténors, 2 basses, 4 chanteuses. Certaines sont aussi instrumentistes ou ont une responsabilité (copiste, chef de chœur, travaux d'aiguille, intendante, greffière, etc.). L'exécution à quatre voix est tout à fait envisageable, même  pour les pièces à double-chœur.

La proposition historique n'est pas recevable, car l'histoire ne se fait pas sur la foi de conjectures et du probable (on pourrait contre-argumenter ad libitum dans le même registre), mais de l'avéré. De plus s'agit-il de jouer et d'interpréter de belles partitions du passé ou de se lancer dans la chimérique et impossible reconstitution historique ? Que restituons-nous quand nous croyons restituer ?

Au moins, la fibre historique aura très heureusement inspiré musicalement Geoffroy Jourdain : c'est du très beau très bon, avec un programme intelligent et judicieux, par l'insertion de la Sinfonia al Santo Sepolcro, sans la sonate, peut-être composée pour un office sans sacrements des festivités de Pâques, avec son double mouvement de fugue, un montant, l'autre descendant, qui évoque la « Sainte Croix », et le Concerto Madrigalesco composé vers 1720 (hommage à Monteverdi ?) qui accroche par résurgence thématique le Kyrie en trois parties (RV 587) et l'adagio d'ouverture du Magnificat version double-choeur (RV 610a). Le tout dans une ambiance liturgique qui sonne parfois comme la scène d'opéra.

Une conception qui s'ajoute avec bonheur aux arrangements à deux fois deux pupitres de sopranos et d'altos utilisés par ceux qui veulent absolument faire chanter les abandonnée vénitiennes du xviiie siècle plutôt que les partitions de Vivaldi elles-mêmes, y compris en multipliant les points de vue.

Magnificat RV 610a, « Fecit potentiam » (extrait), plage 25.

1-3. Kyrie, en sol mineur (RV 587), 4-14. Gloria, en majeur (RV 589), 15. Sinfonia al Santo Sepolcro, en mineur (RV 169), 16-19. Credo, en mi mineur (RV 591), 20-21. Concerto Madrigalesco, en mineur (RV 129), 22-29. Magnificat, en sol mineur (RV 610a).

plume 4Jean-Marc Warszawski
9 novembre 2016


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