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Questions de temps
aux Ballets de Monte-Carlo

Par Jean-Luc Vannier

 

Temps ponctué, temps obscur, temps perdu. Il était beaucoup question, vendredi 21 décembre au Grimaldi Forum de Monaco, du temps.  Chorégraphier le temps sous tous ses aspects : celui d'une vie tumultueuse d'un couple slovène dans « Duet 012 », un impressionnant « Inattendu » présenté en introduction de la soirée. Celui plus encore de deux créations mondiales : « Rondo » du chorégraphe suédois Alexander Ekman et « Blind Willow » de son homologue norvégienne Ina Christel Johannessen. Deux œuvres qui précédaient « Vers un Pays Sage », travail du directeur de la Compagnie des Ballets de Monte-Carlo Jean-Christophe Maillot, créé en décembre 1995 sur le Rocher.

ballets de monte carloRosana Hribar et Gregor Lustek. Photographie © Alice Blangero

Présenté au puits de lumière – une excellente formule de mise en bouche – « l'Inattendu » montrait Rosana Hribar et Gregor Lustek dans un de leurs « duos ». Témoin de leur relation professionnelle d'une dizaine d'années au sein du Plesni Teater Ljubljana fondé en 1984, « Duet 012 » déroule devant les spectateurs les cycles de la vie intime marqués par la frénésie acrobatique, les gestes anguleux et où la sensualité ne pourrait trouver à s'exprimer que dans son contraire : la pulsion agressive. Des exécutions chorégraphiques répétées ou interrompues brusquement : réitération d'une étape ou temps d'arrêt jusqu'à cette figure où le couple entortillé tourne autour d'un axe comme le feraient les aiguilles d'une montre.

Rondo, ballets de monte carloRondo, d'Alexander Ekman. Photographie © Alice Blangero

En création mondiale pour les Ballets de Monte-Carlo, le jeune et prodigieux chorégraphe suédois Alexander Ekman, en formation de danseur depuis l'âge de 5 ans et désormais collaborateur au Ballet Royal de Suède et au Ballet National de Norvège, proposait « Rondo », un hymne d'amour dédié au rythme par son « plus grand fan » dans un texte lu en off et écrit par Jeroen Verbruggen, danseur bien connu des monégasques pour sa performance dans « Dearest earthly friend » en octobre 2011 ou son paroxystique « KILL BAMBI » en avril 2012.

Rondo d'Alexander EkmanRondo, d'Alexander Ekman. Photographie © Alice Blangero

Superbe prestation des interprètes où les gestes physiques – les pas et les claques sur des morceaux de Mozart, de Bach et de l'hispano-américain Xavier Cugat – s'exécutent en canon et où les instruments de musique sont détournés de leur finalité première : la baguette de maestro vise au bruitage, le piano sert d'estrade, le son devient cadence et la note, syncope. Le dilemme de « Rondo » : à l'image des battements réguliers du cœur qui rassurent, l'humain pourrait-il survivre sans cette ponctuation de l'existence ? La réponse chorégraphiée d'Alexander Ekman fuse : sans rythme, l'angoisse hystérisée et l'anarchie gestuelle sur la scène se traduisent en une seule phrase : « j'ignore comment je pourrais vivre sans toi ».

Blind Willow de Ina Christel JohannessenBlind Willow, de Ina Christel Johannessen. Photographie © Alice Blangero

Invitée il y a tout juste un an au Monaco Dance Forum pour son étude « 3 O'clock in the afternoon », Ina Christel Johannessen explique avoir initié sa réflexion chorégraphique « Blind Willow » au printemps, au moment même « où la Norvège a connu le procès pour ce meurtre terrible qui a coûté la vie à 77 jeunes personnes tuées par un seul homme ». Cette « création poétique » – « Un saule aveugle » est le titre d'un ouvrage de l'écrivain japonais et lauréat du Prix Franz Kafka Haruki Murakami – fait merveilleusement danser sur divers emprunts musicaux (Ryoji Ikeda, Alva Noto, Tommy Janssen, Dakota Suite, Murcof et Hannu) une soliste les yeux bandés, à l'image de cet arbre « aux racines profondes et qui poussent de plus en plus vers le bas ». Perte des repères que compensent des paroles prononcées dans toutes les langues par les autres artistes sur les planches : une glossolalie cartographique spatio-temporelle. Ou GPS pour faire moderne. La parole n'exprime plus : elle indique une topographie, elle renseigne sur une place. Le corps de « l'aveugle » réagit aux bruissements ou aux clameurs : le phonème construit un angle ou se fait courbe, butoir ou invitation. Pessimisme de l'auteur ? Ectoplasme vivant, le décor mouvant finit par engloutir littéralement la fragile danseuse.

vers un pays sageVers un pays sage, de Jean-Christophe Maillot. Photographie © Alice Blangero

Après une deuxième pause, Jean-Christophe Maillot proposait « Vers un Pays Sage », spectacle conçu en 1995 en hommage à son père Jean Maillot, artiste peintre et auteur de plus de 260 tableaux, décors et costumes d'opéra. Sur fond de couleurs pastel et une musique qui s'emballe de John Adams, les danseurs qui traversent en duos la scène à toute allure – marque du temps qui court – frappent par leur insistance à se montrer de profil, le bras et la main en prolongement de cette posture particulière : serait-ce une discrète dédicace rendue aux attitudes chorégraphiques introduites au début du XXème siècle et inspirées des « frises antiques imposant de tenir la tête de profil » à l'inverse de la danse traditionnelle, plus faciale ? Et dont Eric Vu-An, directeur des Ballets Nice Méditerranée avait reproduit la fine exactitude dans son « Après-midi d'un faune » à l'Opéra de Nice en janvier 2010. Toujours est-il que la beauté esthétique de cette performance saisit également par sa facture désormais « classique » en comparaison des œuvres plus récentes, audacieuses, sinon expérimentales et conceptuelles du Directeur des Ballets de Monte-Carlo, à l'image de l'inoubliable « Opus 50 » ( ) donné en avril 2011. Manifestation paradoxale du temps : plus il se réduit, plus il libère.

 

Nice, le 22 décembre 2012
Jean-Luc Vannier

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