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Mozart victime d'un
Enlèvement au sérail
à l'Opéra de Nice

Par Jean-Luc Vannier

Ce n'est certes pas le plus grand opéra de Wolfgang Amadeus Mozart. Créée au Burgtheater de Vienne le 16 juillet 1782, Die Entführung aus dem Serail, dont la première d'une nouvelle production fut donnée mardi 17 janvier à l'Opéra de Nice, n'en revêt pas moins une triple signification symbolique : le compositeur signe avec cette œuvre l'accession, dans la capitale autrichienne, à son indépendance vis-à-vis de son père et du Prince Archevêque Colloredo, jusque là son employeur. Il accomplit son premier geste de créateur libre. Par les thèmes du courage humain, de la victoire de la raison sur la passion et de l'amour du bien qu'il aborde,  l'Enlèvement au sérail annonce ensuite la future initiation du compositeur à la Franc-maçonnerie deux années plus tard : cette pièce musicale constitue en quelque sorte son parvis du temple. Musicalement enfin, la forme du Singspiel en langue allemande adoptée pour ce travail où alternent dialogues parlés et airs chantés, fera le lit de l'opéra national outre-Rhin moins d'un siècle plus tard : complexe, chargée d'une dimension politique en accord avec les idéaux du nouvel empereur d'Autriche Joseph II malgré leur dissimulation sous le signe de la comédie, l'écriture mozartienne de cette pièce recèle par surcroît des défis vocaux pour les registres aigus comme pour les voix graves.

Wolfgang Rauch (le Pacha Sélim Bassa)
Wolfgang Rauch (le Pacha Sélim Bassa)
[photographie D. D.Jaussein]

En clair, du très sérieux sous des apparences d'insouciante légèreté. En scotomisant le premier pour ne laisser la place qu'à la seconde, cette production niçoise déçoit. Le décor à la fois simple et puissant pour sa prégnance dramatique — un mur glacial de taule qui sépare l'action théâtrale de la chaleur rougeoyante des sables orientaux signé Ricardo Hernandez — aurait pu servir, grâce aux magnifiques lumières de Mimi Jordan Sherin, une interprétation plus symbolique : cette performance ne dépasse guère la « turquerie » certes agréable mais transparente comme l'eau claire. Sans direction artistique, des chanteurs statiques se plantent au milieu du plateau pour livrer leurs airs dans le déroulement lent d'une mise en scène ennuyeuse (Ron Daniels). Malgré la baguette dynamique du chef autrichien Léopold Hager, on devine un orchestre philharmonique de Nice pas au mieux de sa forme : en témoignent les décalages entre la musique et les prestations lyriques. Philharmonie démotivée sans doute par le triste dénouement judiciaire concernant le Directeur général de l'Établissement lyrique de la rue Saint-François-de-Paule. Circonstances atténuantes.

Die Entführung aus dem SerailWolfgang Rauch, Anna Kristina Kaapola, Maxim Mironov,
Peter Hoare, Joanna Mongiardo (de gauche à droite)
[Photographie D.Jaussein]

La piètre qualité des voix, dont certaines paraissent en outre incapables d'une diction germanophone correcte, finit par faire de Mozart la victime involontaire de cette Entführung : dans le personnage de Konstanze, la soprano finlandaise Anna Kristina Kaapola multiplie les aigus rauques, défaille complètement dans le contre-ut et anéantit son grand air du second acte « Martern aller Arten ». Sans parler de son étrange prononciation du Traürigkeit. Avec une voix agréable mais qui ramollit sans raison les chuintantes dans la langue de Goethe, le ténor russe Maxim Mironov campe un Belmonte gentillet mais sans grande envergure. La corpulente basse islandaise Kristinn Sigmundsson interprète un Osmin plus en adéquation avec son rôle de gardien du sérail pour atteindre, non sans mal lui aussi, son grave dans l'air du troisième acte « Ha! wie will ich triumphieren ».

Die Entführung aus dem Serail
Wolfgang Rauch, Anna Kristina Kaapola
[Photographie D.Jaussein]

Les seconds rôles méritent de plus amples témoignages de satisfaction : enjouée et énergique, la soprano américaine Joanna Mongiardo incarne une servante Blondchen aux aigus confortables et harmonieux. Elle sait jouer, bouger, mimer : elle semble la seule être vivante sur la scène avec son partenaire Pedrillo, caractère tenu talentueusement par le ténor britannique Peter Hoare. Les deux, faut-il encore le souligner pour s'en féliciter, déploient beaucoup d'efforts pour articuler convenablement les mots allemands. Né à Cologne, mais limité à un rôle parlé, le baryton -devenu tardivement ténor- Wolfgang Rauch convainc dans son interprétation du Pacha Sélim Bassa.

Dans cette tentative « d'Enlèvement » avortée, la seule chose que n'aurait sans doute pas dédaignée Mozart, fut la présence de trois figurantes aux seins nus. Un hymne au libertinage doublé d'un clin d'œil à l'esprit du compositeur qui admettait : « si je devais épouser toutes celles avec qui j'ai plaisanté, j'aurais bien deux cent femmes ! »

Nice, le 18 janvier 2012
Jean-Luc Vannier


Références / musicologie.org 2011

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