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« Moïse et Pharaon », diamant rossinien à l'opéra de Marseille

 

Paolo Arrivabeni. Photographie © Christian Dredde.

Marseille, 9 novembre, par Jean-Luc Vannier —

En avril 2013, nous avions affronté une tempête de grêles sur le Rocher pour ovationner Annick Massis dans une superbe Sonnambula de Bellini à l'opéra de Monte-Carlo. Comment pouvions-nous, dès lors, ne pas conduire jusqu'à Marseille afin d'entendre, samedi 8 novembre, la première d'un Moïse et Pharaon où la soprano française chantait dans cette version concertante le rôle d'Anaï, la nièce de Moïse amoureuse d'Aménophis, descendant de Pharaon. Le bonheur musical et vocal était tout simplement au bout de la Cannebière.

Annick Massis (Anaï) et Lucie Roche (Marie). Photographie © Christian Dresse.

Créé le 26 mars 1827 à Paris, cet opéra en quatre actes de Gioacchino Rossini ne bénéficie pas seulement d'une égyptologie en vogue sous le Premier Empire. En composant ce Moïse et Pharaon, le compositeur de 32 ans, auteur déjà d'une trentaine d'opéras, bascule du registre buffa à celui du seria dont Guillaume Tell, représenté deux ans plus tard dans une capitale grondante des « Trois glorieuses » révolutionnaires de juillet 1830, signera l'apothéose : l'année où Rossini prendra, tout comme les Bourbons, sa retraite définitive. Basculement séculaire des dynasties mais aussi des attentes lyriques du public parisien dont le créateur du Barbier de Séville saisira toutes les nuances : une scène d'exposition où l'ouverture orchestrale prend de l'ampleur, de l'intimisme mélancolique où l'intrigue amoureuse rencontre un destin historique qui la dépasse, des sujets bibliques se prêtant à de spectaculaires mises en scène. L'orchestre renforce par surcroît son pupitre de cuivres et de percussions.

Ildar Abdrazakov (Moïse). Photographie © Christian Dresse.

En fait de basculement, il s'agit plutôt d'un fondu enchaîné. Magistralement dirigée par le chef Paolo Arrivabeni, l'ouverture semble privilégier la prudence d'un mouvement lent et dessiner le canevas du sombre récit par des tonalités dramatiques. L'illusion est de courte durée : dès la seconde partie de cette introduction, le tourbillonnant génie rossinien réapparaît comme si le compositeur, après avoir satisfait un court instant aux exigences de l'époque, recouvrait la liberté de son souffle inspirateur. Gioacchino Rossini aurait bien tort de se gêner : Moïse et Pharaon, trop rarement joué, offre une occasion jubilatoire d'apprécier une partition mêlant la délicatesse de subtiles polyphonies — « mon cœur se déchire » à la scène 3 de l'acte III avec Camille Roux à la harpe — aux impétueux accents symphoniques accompagnant des forte vocaux en fin de l'acte III. Emmenés par celui qui fut l'ancien élève de Daniele Gatti, l'orchestre et les chœurs de l'opéra de Marseille (Pierre Iodice) nous gratifient d'une superbe exécution du passage musical de l'acte III à l'acte IV (Alain Geng à la clarinette et Jean-Marc Boissière à la flûte traversière) et, plus encore, nous submergent à la fin du dernier acte par de prodigieuses capacités de visualisation lorsque la partition suggère l'ensevelissement de l'armée égyptienne sous les flots courroucés de la mer Rouge. Dans le final, l'ensemble orchestral et choral nous apaise d'une mélodie aussi douce que puissante d'intériorité, dédiée à la gloire céleste.

Nicolas Courjal (Osiride et La voix mystérieuse) Photographie © Christian Dresse.

La distribution ne fut pas le moindre des atouts dans cette production et première représentation de Moïse et Pharaon à l'opéra de Marseille. Travail d'autant plus méritoire que nous parvenons à bien distinguer les caractéristiques des trois voix de ténor (Philipe Talbot pour Aménophis, Julien Dran pour Eliézer et Rémy Mathieu pour Aufide), des deux de basse (Ildar Abdrazakov pour Moïse, Nicolas Courjal pour Osiride et Une voix mystérieuse) et du baryton Jean-François Lapointe (Pharaon). Avec sa voix solidement charpentée, parfois un peu trop retenue et monolithe de timbre, la basse russe du Bachkortostan Ildar Abdrazakov incarne un Moïse à la fois gardien de la parole divine mais aussi pétri d'humanité, notamment lorsqu'il lance son « Dieu veillera sur elle » si Anaï venait à choisir l'amant contre sa mère et sa religion. Le baryton québécois Jean-François Lapointe, que nous avions beaucoup apprécié en décembre 2013 dans La Favorite  à Monte-Carlo, campe pour sa part un Pharaon dont la magnifique sobriété vocale reflète l'isolement du pouvoir : il explique « vouloir se concentrer sur une interprétation de Rossini à la française en réduisant les portamenti et autres fiorituri : il travaille ainsi son futur Guillaume Tell à l'opéra de Genève » Le ténor nantais Philipe Talbot investit avec une rare énergie le rôle d'Aménophis, en particulier dans le superbe duo avec Anaï à la scène première de l'acte IV « T'aimer, te posséder » : il a voulu surmonter les risques, inhérents à la version concertante, « d'une partition séparant le chanteur du public, d'où la nécessité de retrouver les intentions du compositeur afin de mieux faire passer les émotions ». Dès les premières mesures, le ténor bordelais Julien Dran offre un aperçu convaincant de ses talents vocaux dans une harmonieuse vocalise « Il rend Marie à notre amour » : outre son long monologue réussi de la troisième scène de l'acte I, ce fils et petit-fils d'artistes lyriques à la voix puissante et à l'impeccable diction, a obtenu en janvier 2013 le Premier prix Homme du « Paris Opera Awards ». Malgré la brièveté dans son rôle d'Osiride et de La voix mystérieuse, la basse Nicolas Courjal a suscité l'enthousiasme légitime du public par sa prestation vocale : voix ample dont les graves aussi charnus que flamboyants ajoutent à la sacralité du caractère. Signalons aussi, invité pour la première fois à l'opéra de Marseille, les aptitudes vocales prometteuses du jeune ténor ézasque Rémy Mathieu (Aufide).

Jean-François Lapointe (Pharaon), Sonia Ganassi (Sinaïde), Philippe Talbot (Amenophis), et Rémy Mathieu (Aufide). Photographie © Christian dresse.

Plus rossinienne que jamais dans son rôle de Sinaïde, la mezzo-soprano italienne Sonia Ganassi a reçu une salve d'applaudissements du public pour sa superbe interprétation de la « prière de la mère » en fin de l'acte III. La leçon de chant nous fut néanmoins donnée par la soprano Annick Massis dans le personnage d'Anaï dont les premières échappées vocales « Et moi seule, douleur amère » annoncent le drame à venir. La souffrance de son choix cornélien et celle due à son renoncement héroïque à l'acte IV chantées avec des aigus – et des suraigus – toujours limpides, son agilité à jongler avec les tessitures et son ardeur à réaliser d'impressionnantes vocalises jamais désincarnées lui valent plusieurs ovations amplement méritées. Et elle qui expliquait encore à Lionel Esparza dans le « Magazine » du 28 octobre sur France-Musique « avoir eu du mal à accepter sa voix » !

Impossible de ne pas tarir d'éloges sur cette performance longuement acclamée et à l'issue de laquelle, convivialité marseillaise oblige, une sympathique réception permettait de s'entretenir sans formalité avec tous les artistes lyriques.

Moïse et Pharaon, Opéra de Marseille. Photographie © Christian Dresse.

Marseille, le 9 novembre 2014
Jean-Luc Vannier

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Lundi 10 Novembre, 2014 12:43

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