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Le Deutsche Oper de Berlin
ovationne la soprano
Edita Gruberova dans
« Lucrezia Borgia » de Donizetti

 

Par Jean-Luc Vannier

Edita GruberovaEdita Gruberova (Lucrezia Borgia). Photographie Bettina Stöss.

Il ne s'agissait pourtant pas d'un concert d'adieu mais cela en avait toutes les apparences. Une foule compacte se pressait, mercredi 1er mai, au Deutsche Oper de Berlin, pour entendre la soprano colorature Edita Gruberova dans une version de concert de « Lucrezia Borgia ». Créé à la Scala de Milan le 26 décembre 1833 sur un livret de Felice Romani, cet opéra en un prologue et deux actes du compositeur Gaetano Donizetti s'inspire, tout comme le « Rigoletto » de Verdi entendu la veille Bismarck Strasse, d'une pièce à succès de Victor Hugo montée pour la première fois à Paris  en février de la même année.

Pavol Breslik (Gennaro) et Jana Kurucova (Orsini)Pavol Breslik (Gennaro) et Jana Kurucova (Orsini). Photographie © Bettina Stöss.

Les inconditionnels de celle qui n'aborda ce rôle-titre qu'en 2008, lui réservèrent un triomphe du début jusqu'à la fin de la performance, couvrant aisément les huées très isolées qui ponctuèrent certains de ses arias. Reconnus dans le monde entier, ses talents de comédienne ne sont plus à estimer. Ses capacités lyriques non plus et ce, malgré le travail des ans qui ne peut pas manquer de pincer certains aigus, de restreindre l'élasticité de certaines vocalises ou de limiter la capacité projective de quelques médiums. Grâce à l'impressionnante maîtrise de sa technique vocale, Edita Gruberova sait encore soulever l'enthousiasme non feint par ses interminables sons filés à peine audibles et pourtant forgés dans l'airain des sentiments, par des descentes dignes de la folie d'une « Lucia di Lammermoor », autre chef d'œuvre de Donizetti où elle excella. Dès son entrée sur scène, son « Il dort encore » donne la mesure de ses aptitudes dramatiques : un émouvant « come'è bello, quale incanto ! » dans le prologue, des puissants arias avec des pointes suraiguës lorsque le nom de « Borgia » vient à être prononcé et un déchirant adieu avec son descendant agonisant sous l'effet du poison maternel.

Alex Esposito (Don Alfonso) et Edita Gruberova (Lucrezia Borgia). Photographie © Bettina Stöss.

Dans le rôle de son fils Gennaro, le ténor également d'origine slovaque Pavol Breslik possède un timbre magnifique que sa puissance vocale sait mettre en valeur. Sûr de cet avantage — trop sûr peut-être — il s'y cantonne, au risque de proposer un registre finalement monolithe et dénué de nuances. Le baryton-basse italien Alex Esposito campe en revanche un admirable Don Alfonso d'Este débordant de cruauté et de sadisme : large tessiture qui lui permet d'atteindre des graves stables tout en s'assurant de certaines notes élevées dans un magnifique air de la vengeance à l'acte I « Vieni, la mia vendetta », suivi par sa cabalette « Qualunque sia l'evento ». Les deux immédiatement salués par l'audience.

Pavol Breslik (Gennaro), Alex Esposito (Don Alfonso) et Edita Gruberova (Lucrezia-Borgia). Photographie © Bettina Stöss.

Nous avions déjà eu l'occasion de relever dans une « Traviata » donnée au Deutsche Oper en janvier dernier la voix exceptionnelle de la mezzo-soprano Jana Kurucova dont les capacités projectives, la clarté des sons et la puissance assurée des aigus donnent au personnage de Maffio Orsini, toute son envergure : en témoignent sa rageuse dénonciation des meurtres commis par Lucrezia Borgia à l'acte I « Maffio Orsini, signora, son' io cui svenaste il dormente fratello » et sa magnifique interprétation à l'acte II de son grand air « Il segreto per esser felici ».

Alex Esposito (Don Alfonso). Photographie © Bettina Stöss.

La sombre litanie des assassinats déroulée à l'acte I et un duo d'attente entre les deux serviteurs de Don Alfonso et de Lucrezia Borgia permettent également d'apprécier les voix du ténor Paul Kaufmann (Liverotto), du baryton Andrew Harris (Gazella), du baryton-basse Seth Mease Carico (Ascanio Petrucci), du ténor Jörg Schörner (Oloferno Vitellozzo), du baryton Simon Pauly (Gubetta), du ténor Alvaro Zambrano (Rustighello) et de la basse Tobias Kehrer (Astolfo). Mentionnons, avant de conclure, la direction musicale d'Andriy Yurkevych pour avoir apprécié son énergie, sa direction des chœurs et des chanteurs mais aussi pour regretter, comme cela arrive trop souvent en version de concert, un jeu forte qui a tendance à couvrir les voix.

Lucrezia Borgia, Deutsche Oper. Photographie © Bettina Stöss.

Le mot ovation serait encore trop faible pour décrire l'intensité des réactions du public du Deutsche Oper après le tomber de rideau : parterre et balcon applaudissant debout, multiples rappels dans un plateau déjà déserté par les musiciens de l'Orchestre de l'Opéra, longue file d'attente pour un exercice de dédicace des programmes par cette diva du belcanto. Laquelle, toujours passionnée, reconnaît avoir appris auprès de Maria Callas « comment conjoindre le mot et la musique ».

 

Berlin, le 2 mai 2013
Jean-Luc Vannier

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