La musique des oiseaux
Ce qui distingue objectivement un oiseau
musicien d'un oiseau non musicien, c'est précisément
cette aptitude aux motifs et aux contre-points qui,
variables ou même constants... en font un
style, puisqu'ils articulent le rythme et harmonisent
la mélodie. On peut dire alors que l'oiseau musicien
passe de la tristesse à la joie, ou bien qu'il
salue le lever du soleil, ou bien qu'il se met lui même
en danger pour chanter, ou bien qu'il chante mieux qu'un
autre, etc. Aucune de ces formules ne comporte le moindre
danger d'anthropomorphisme, ou n'implique la moindre
interprétation. Ce serait plutôt du géomorphisme...
C'est dans le motif et dans le contre-point que le soleil,
la joie ou la tristesse, le danger, deviennent sonores,
rythmiques ou mélodiques
Dans ce texte de Mille plateaux écrit avec
Felix Guattari [Minuit 1980 p392], Gilles Deleuze, réfère
directement au texte de pochette du compositeur Olivier
Messiaen pour son œuvre : Catalogue d'oiseaux de 1960
:
La nature, les chants d'oiseaux !... C'est
là que réside pour moi la musique. La
musique libre, anonyme, improvisée pour le plaisir,
pour saluer le soleil levant, pour séduire la
bien aimée, pour crier à tous que la branche
ou le pré sont à vous, pour arrêter
toute dispute, toute dissension,, rivalité, pour
dépenser le trop plein d'énergie qui bouillonne
avec l'amour et la joie de vivre, pour trouer le temps
et l'espace et faire avec ses voisins d'habitat de généreux
et providentiels contre-points, pour bercer sa fatigue
et dire adieu à telle portion de vie quand descend
le soir. » Ou aux entretiens avec Antoine Goléa
en 1958 : « Pour moi, la vraie, la seule musique
a toujours existé dans les bruits de la nature.
L'harmonie du vent dans les arbres, le rythme des vagues
de la mer, le timbre des gouttes de pluie, des branches
cassées,, du choc des pierres, des différents
cris d'animaux sont pour moi la véritable musique [Slaktine 1984]
Messiaen explique ensuite tout le travail musical
qui, de cet ensemble de bruits et de sons, non seulement
les chants retranscrits mais l'environnement, le décor...
fera une partition, une œuvre musicale, et plus loin
que la musique concrète, à base d'enregistrement
de sons, ne s'y limite pas et suppose de telles
transformations et transmutations qu'ils en sont devenus
méconnaissables.
On peut d'ailleurs se demander pourquoi, si la «
vraie » et « seule » musique est si
naturelle, ne pas l'enregistrer directement, ce
que peut tout compositeur à partir de la seconde
moitié du XXe, sans transposition ni arrangement,
et pourquoi les multiples disques de relaxation et d'environnement
sonore naturel ne sont pas considérés
comme des œuvres musicales ?
Ces deux textes, celui de Messiaen le catholique
fervent, et plus étrangement celui de Deleuze,
semblent supposer une harmonia mundi, une musique du
monde antérieure à toute humanité
qui nous ramène à Platon et à l'idée
que la « Musique » nous préexiste,
et que nous ne faisons que la retrouver ou la réinventer
sur le principe de la réminiscence.
Alors que Deleuze lui même, dans son cours
de Vincennes du 8 mars 77 précise bien que la musique ne reproduit pas le chant des oiseaux, elle
produit un chant d'oiseau détérritorialisé...
Je dis que la musique commence avec le processus de
détérritorialisation de la voix.
Rousseau le disait déjà à sa
façon, dans l'Essai sur l'origine des langues
et de la mélodie, écrit sans doute ou
revu vers 1760, tout en corrigeant à l'avance
et à juste titre l'emploi du mot « chant
» qui suppose l'évolution de la syrinx
en larynx et l'apparition des cordes vocales permettant
la voix et le chant proprement dit : La nature
seule engendre peu de sons et… à moins qu'on
admette l'harmonie des sphères célestes,
il faut des êtres vivants pour la produire… les
oiseaux sifflent, l'homme seul chante, et l'on ne peut
entendre ni chant ni symphonie sans se dire à
l'instant : un autre être sensible est ici [Chap.
XVI, de préférence dans l'édition
Garnier Flammarion qui propose d'autres textes sur la
musiques et le travail de présentation de Catherine
Kintzler].
Donc la musique commence bien après l'oiseau,
avec la voix, sans doute humaine, et il ne peut y avoir
d' « oiseau musicien » sans anthropomorphisme
justement, même si, comme le montre Jean Dorst,
certains individualisent un tant soit peu le chant spécifique
de l'espèce pour pouvoir être aussi reconnus
comme individus au sein d'un groupe possédant
les mêmes signaux sonores.
Car que peut bien penser l'ornithologue des chants
d'oiseaux justement ?
Dans l'un de ses derniers ouvrages, Les oiseaux ne
sont pas tombés du ciel [Ed. De Monza 2001],
Jean Dorst résume assez bien pour le profane
l'ensemble des découvertes de l'ornithologie,
et consacre un chapitre aux cris et aux chants des oiseaux
en montrant comment chaque espèce, surtout chez
les passereaux, possède sa mélodie
propre, qu'il appelle aussi « chant de l'espèce
». Chaque individu naît donc avec
les éléments essentiels qui lui permettront
d'acquérir le chant de l'espèce... [qu'il]
lui faut apprendre de manière passive à
l'automne [au] contact avec des adultes, maîtres
en vocalises. Son chant se perfectionnera dès
le printemps venu, à la première saison
de reproduction, au contact des individus de son espèce
peuplant le même district. Il les copie en partie,
mais garde cependant des particularités qui lui
resteront propres [p. 143] ce qu'il explique deux
pages auparavant : Chaque oiseau interprète
la mélodie de son espèce en y introduisant
des variantes, certes mineures mais néanmoins
perceptibles... il omet une note, un motif, ou modifie
le tempo, ce qui permet sans doute une reconnaissance
individuelle. Cela vaut aussi pour les oiseaux
crieurs, ou frappeurs : Ce tambourinage est
propre à chaque espèce et constitue un
signal sonore dans la délimitation et la défense
du territoire, ainsi que dans l'attraction d'un partenaire... [p.
148], à quoi se limite aussi le chant
ou le cri. Reste aussi le cas des oiseaux imitateurs
qui savent reproduire avec exactitudes les chants des
autres espèces ou les bruits naturels et parfois
artificiels de manière très précise
en les intégrant tels quels à leur propre
chant, sans transposition ni harmonisation ni improvisation,
car si Jean Dorst utilise les mots musique, chant, mélodie,
symphonie de manière plus ou moins imagée,
jamais il n'utilise aucun de ces trois termes qui semblent
bien relever de l'anthropomorphisme dans un univers
sonore limité à la répétition
et à l'imitation, même si de légères
variantes individuelles sont perceptibles, et si leurs
sons comportent de nombreux harmoniques [ à
qui] l'on doit le timbre du chant [p. 133]
Quid alors de la musique vraie, libre, anonyme, improvisée
ou des mélodies harmonisées qui définissent
effectivement l'activité musicale telle que nous
l'attribuons à l'humain ?
Il est bien évident que, dans une perspective
évolutionniste telle qu'ont pu la développer
Bergson ou Popper, l'humanité première
a baigné dans la « musique des forêts
» et les « symphonies de cris et de chants », pour reprendre les formules de Jean Dorst,
et que cet univers sonore préexistant n'est pas
pour rien dans l'apparition et l'évolution (créatrice)
des musiques humaines, de même que les facultés
de langage, de conscience et d'intelligence des animaux
les plus évolués permettent de comprendre
l'origine des dites facultés humaines, ensuite
développées par plusieurs siècles
d'évolution spécifique, de découvertes
et d'éducation (en particulier de l'oreille).
Mais la musique humaine a pour spécificité
d'abord de transposer et non d'imiter, car elle n'en
a pas la possibilité physique avant les machines
synthétiques (selon Dorst, des fréquences
entre 80 et 400 vibrations pour le commun des humains
et entre 1000 et 11000 vibrations pour certaines espèces
d'oiseaux !). Elle a acquis la connaissance des harmoniques
et des intervalles naturels pour produire une science
harmonique qui va permettre un dépassement des
traditions musicales liées à des territoires
et des cultures. Elle a construit une écriture
universelle ou presque qui a permis une complexification
des gammes et des modes, des mélodies et
des formes musicales, puis l'évolution et la
diversité des cultures musicales d'aujourd'hui.
Tout cela dans un processus d'acclimatation qui est
assez remarquable les soirs de fête de la musique
où la plupart des univers sonores cohabitent
plus ou moins convivialement dans de nombreuses villes.
La musique de la rue
D'abord un petit inventaire à l'issue de deux
heures de déambulation urbaine, un 21 juin, à
Caen, entre 21h et 23h, alors que la plupart des musiciens
professionnels font « une minute de silence »,
comme l'a dit l'un d'eux à la radio le matin.
Il fait doux, et s'il y a beaucoup de monde, la foule
reste fluide et les groupes, pour la plupart, utilisent
leurs amplis de façon assez raisonnable, pour
qu'on puisse les entendre en passant de l'un à
l'autre, malgré leur proximité. Les écoles
de musiques ont joué plus tôt, pour les
proches, et les musiciens classiques aussi, en dehors
de quelques lieux fermés, sur réservation,
à l'abri des décibels. Caen, à
cause des bombardements de 1944, est une ville moderne,
mais avec en son centre une enceinte médiévale,
qui, jusqu'à la nuit tombée, restera le
lieu des musiques acoustiques, et des individualités,
des duos, des trios bricolés pour la soirée
; un groupe de chanson française range ses instruments
; deux jeunes femmes chantent Aïcha sur un
banc ; sur l'autre, voisin, deux autres guitaristes
égrènent du Voulzy ; cinq violonistes
et un bodhran giguent à l'irlandaise, sans en
être originaires; une jeune pianiste se la joue
romantique ; une chorale renaissance, sans l'être
non plus, entonne une chanson à boire en se dirigeant
vers le comptoir d'un soir ; un trio jazzy, sans origine
afro-américaine, et des musiciens tsiganes sans
l'être eux aussi, le deviennent peut être
en jouant.
Puis c'est le pont-levis, la rumeur électrique,
la cohue de ceux qui rentrent et sortent, les pelouses
extérieures du château pleines de jeunes
et de cannettes vides, rythmes des tam-tam africains
sans l'être pour la plupart. Dans les rues, successivement,
on entend des musiciens de rock progressif très
arrangé, des papis en chemises hawaïennes
jouent sur leurs guitares fenders des vieux thèmes
des Shadows, un bluesman antillais chante son mal de
dent, un DJ electro manipule ses machines accompagné
par un percu black torse nu dansant autour de ses tambours,
d'autres groupes rock trop forts et très entourés,
comme si le volume attirait la foule. De jeunes chanteurs
costumés ont préparé de longue
date une adaptation de Starmania dont ils se sortent
bien. Plus loin, une belle danseuse du ventre ondule
sur fond de raï dans le Vaugueux, puis, le château
de nouveau, des accents manouches, guitares et flûte,
très vite couverts par une cornemuse écossaise
qui n'a pas besoin d'amplification. Un sextet de jazz
au café Mancel, puis un dernier reel irlandais
par des musiciens qui ne le sont toujours pas mais le
jouent plutôt bien. Malgré la lune ronde,
le lieu est trop sombre maintenant et la musique est
repartie en ville jusque tard dans la nuit
Fin de l'inventaire à la Prévert.
Transposition, improvisation, acclimatation, toute
une diversités et une richesse d'univers musicaux
en provenance de toutes les humanités possibles
et imaginées. Et pas de mélodie de l'espèce
au sens où Dorst l'entend, spécifique
à un seule groupe . Quand une communauté
ou une tribu veut se construire une musique, n'importe
qui ensuite peut se l'approprier par la radio ou le
disque et l'adapter comme il veut. Et quand deux
communautés antagonistes veulent se rencontrer,
elles peuvent métisser leurs mélodies,
ou jouer classique à Ramallah, ou improviser
jazz à Coutances, sous les pommiers, ou ailleurs.
Une esthétique qui provient peut-être
de la complexité même de la nature humaine
par acclimatation telle que Rousseau la précise
au tout début du Discours sur l'inégalité
[Toute édition de poche pour les textes classiques]
:
[A l'état de nature], les hommes,
dispersés parmi [les animaux] observent, imitent
leur industrie, et s'élèvent ainsi jusqu'à
l'instinct des bêtes, avec cet avantage que chaque
espèce n'a que le sien propre, et que l'homme
n'en ayant peut être aucun qui lui appartienne,
se les approprie tous, se nourrit également de
la plupart des aliments divers [au propre et au figuré,
pourquoi pas?] que les animaux se partagent, et trouve
par conséquent sa subsistance plus aisément
que ne peut faire aucun d'eux. D'où le
concept de perfectibilité : faculté
qui à l'aide des circonstances développe
successivement toutes les autres», qui, chez Rousseau
semble fonctionner comme concept philosophique
synonyme de celui de mélodie dans ses textes
sur la musique [voir Musique, littérature et
philosophie chez Rousseau sur le même site].
Une pensée de la nature et de la musique à
éclairer en essayant d'abord d'en prolonger aujourd'hui
les intuitions philosophiques, dans un univers où
la musique écrite ne prédomine plus sur
les musiques populaires, improvisées ou non écrites,
dont l'écoute et la transmission a été
rendue possible par le disque depuis plus d'un siècle,
le blues et le jazz d'abord, à l'ère du
gramophone et du 78t, et le rock ensuite, à l'ère
des 33 ou 45t, et de la bande magnétique. Ce
qui aurait sans doute bien intéressé ce
philosophe musicien, qui se croyait « né
pour la musique ».
Musique et sacrifice : les rituels rock
En 1998, chez Climats, est paru un livre
fort intéressant sur la musique rock, et sa culture,
comme il en existe peu, du moins en français,
au delà des légendes des stars, des histoires
et des biographies. Il s'agit de la loi du Rock, dont
Claude Chastagner présente ainsi la problématique,
inspirée des travaux de René Girard sur
la violence mimétique et les rituels sacrificiels
:
Sa thèse est que
:
Le rock est une survivance du rituel sacrificiel,
affaibli et désacralisé par le travail
de sape de la parole du Christ, mais, comme tous les
avatars contemporains du sacrifice, du sport à
la politique, encore partiellement efficace... Jacques
Attali, dans Bruits... appelle bruit tout ce qui concerne
la violence réciproque non ritualisée.
La musique n'apparaît précisément
qu'avec la ritualisation de cette violence. Elle est
ce qui introduit la différence, une différence
ordonnée, une graduation des sons, au sein du
magma sonore... Si le bruit est violence, la musique
suggère donc la paix, l'ordre et l'harmonie,
mais elle reste entachée du meurtre initial.
Dès lors, la double nature de la musique s'affirme.
Proche de la violence et promesse de paix, elle évoque
à la fois la discorde, le meurtre qui l'apaise
et la réconciliation. Elle prévient la
violence en la convoquant, l'inocule tel un vaccin pour
mieux en guérir... Pour continuer d'agir, la
musique doit pourtant garder la trace de son origine
brutale... La musique rock, dans sa simplicité
populaire, renoue avec ce besoin d'un art direct, vivant,
« cruel » pour reprendre l'expression d'Artaud.
Elle intègre cette part de violence indispensable
à son rôle cathartique. Le rock se présente
comme le prolongement le plus direct du rituel sacrificiel
dans la culture contemporaine... il purge la collectivité
de ses tensions en les reportant sur un élément
extérieur dont il procède ensuite à
l'expulsion, la star. »[p. .123-127]
Ce qu'il illustre de nombreux exemples et conséquences,
dont voici l'essentiel :
L'artiste de rock n'échappe pas à
cette ambiguïté. Il est tour à tour
d'ombre et de lumière, idole divinisée
et démon inquiétant [ou encore] figure
du chaman. Homme des ténèbres et de la
lumière, musicien et sorcier... dans cet entre-deux
fascinant, à la frontière entre le divin
et l'animal... quand la musique, pleine encore de la
violence fondatrice, avait le pouvoir de guérir
ou de tuer... La vénération se substitue
au sacrifice. Mais elle n'est qu'un écran, un
moment de grâce... Le mimétisme de l'envie
et de la haine se propageant aussi rapidement que celui
de l'admiration, l'artiste devient objet à expulser,
au centre de la violence de la foule... L'oubli peut
se lire comme un sacrifice symbolique, venant châtier
une « faute » (dont nous savons l'irréalité)...
La presse contrôle activement le passage de l'adulation
à l'oubli.. afin de combler les attentes du public
pour du toujours plus neuf, du toujours plus fort :
« Punish the Punks » titrait le Sunday Mirror
en 1977 ! ... Autre arme redoutable... Le rire est
un moyen de s'assurer la cohésion de la communauté
aux dépens de l'artiste... Le public, son public,
rit... Pour éloigner la violence de sa personne
et mieux s'en protéger, l'artiste peut se détourner
sur un autre objet... Les instruments servent fréquemment
de victimes de substitution... qui représente
le corps du musicien... La violence se détourne
de l'homme. De victime, l'artiste devient officiant
d'une mise à mort qu'il aurait dû subir...
[p. .220-133]
Assassiner la victime émissaire en
pleine conscience paraît impensable... Quand l'ivresse
du nombre ne suffit pas, d'autres ivresses plus artificielles
prennent le relais : vertige du bruit, des lumières,
des drogues, de la répétition... Il faut
ne se souvenir de rien. C'est à cela que s'emploient
les différents aspects du rituel religieux et
que l'on retrouve, à des de grès divers,
dans l'écoute rock publique et privée...
Tout vertige, s'il provoque avant tout un changement
de l'état psychique, passe d'abord par un choc
physique, une sollicitation violente du corps. Certains
affirment que le rock abrutit. Le terme est trop méprisant
pour être acceptable mais il recèle une
certaine vérité... Et Bromios... le bruyant,
c'est l'autre nom de Dionysos, le Dieu de la violence
spontanée, du meurtre sauvage, de la confusion...
[p. .157-159]
Dans ces extraits des chapitres V : Musique et sacrifice
et VI : Rituels rock, Chastagner fait une synthèse
éclairante qui prolonge, sur son sujet, les travaux
de René Girard sur la violence rituelle [voir
en particulier son livre qui les résume : L'origine
de la culture, DDB 2004 et qui servira ici de référent]
et les applications que Jacques Attali avait commencé
à développer à partir de la musique
dans Bruits [PUF 1975].
Mais pourquoi le rock, né en 1954 dans un
contexte historique bien particulier, plus que les autres
musiques ?
Guerre froide, mécanismes victimaires et exorcismes
rituels.
Ce qui est à l'œuvre ici, c'est l'idée
de rituel sacrificiel mais aussi l'idée d'ambivalence
de la musique, et dans le rock encore plus, à
cause du contexte historique.
Il nous faut d'abord nous arrêter à
l'hypothèse du philosophe canadien Paul Dumouchel,
dans le livre écrit avec Jean Pierre Dupuy, L'enfer
des choses [René Girard et la logique de l'économie,
Seuil 1979].
Pour lui, le sacré défini par Girard
explique la cohésion des sociétés
primitives par le sacrifice du bouc émissaire,
jugé coupable par la communauté entière
et complice, qui se reforme ainsi dans la violence et
l'expression d'un certain nombre d'interdits limitant
le désir mimétique proprement humain,
ce désir destructeur pour la communauté.
Mais la Révélation chrétienne,
par le sacrifice du Christ, va faire comprendre que
les boucs émissaires divinisés n'étaient
que des victimes non coupables, d'où la désacralisation
et l'affaiblissement des interdits.
Le sacré va être remplacé alors,
c'est là son hypothèse, par la rareté
: une institution sociale [qui] institue le
monde moderne comme le sacré instituait les sociétés
primitives. Comme lui, elle protège la communauté
contre la violence essentielle... [mais] la rareté
est l'abandon généralisé des obligations
de solidarité qui unissaient la communauté.
Elle est la transgression systématique des interdits
traditionnels. Elle est le refus volontaire des protections
antimimétiques offertes par le sacré et
le sacrificiel. Ce renversement à l'égard
du sacré construit socialement un ensemble de
biens et de ressources tel que les besoins et les désirs
de tous ne puissent être satisfaits. La simple
définition de l'ensemble suffit à expliquer
notre obsession de le dénombrer et de l'accroître.
[p. 179]
Voilà donc une description du mécanisme
d'où émergeraient nos sociétés
fondées sur l'économie libérale
avec ces conséquences qui font l'originalité
de l'hypothèse de la rareté :
La rareté est construite par le rejet
des obligations traditionnelles de solidarité,
par l'abandon de chacun à son propre sort...
par l'aggravation des rivalités particulières
[p. 198] ...
La violence ne disparaît pas, mais elle se déplace
et se métamorphose... Incapable de s'exprimer
directement, la violence se transforme en envie, en
jalousie, en haine impuissante, elle se retourne en
ressentiment [p. 200] ... L'invisibilité de la violence
n'entraîne pas l'invisibilité de ses conséquences.
Les tiers exercent entre eux des violences qu'ils ne
voient pas, et qui sont, paradoxalement, les violences
les plus fortes exercées à l'intérieur
du système. Les hommes voient apparaître
autour d'eux des pauvres, des misérables, des
exclus, à qui ils n'ont rien fait, et à
qui ils n'ont jamais voulu de mal. Ils voient apparaître
des sacrifiés, qu'ils ont eux mêmes sacrifiés
par leur indifférence, et qui pourtant ne sont
généralement pas leurs propres victimes.
[p. 203] ...
L'irréalité du mal, c'est la croyance
que le mal ne fait pas mal. Et si la rareté est
liée au développement de la pensée
économique... l'irréalité du mal,
c'est la certitude que l'envie, la jalousie, la convoitise,
le goût du gain illimité, le ressentiment
ne font pas de mal. D'autant plus que ces vices produisent
des richesses, qu'ils sont des motivations économiques
[p. 205] ...
D'une façon ou de l'autre, la rareté,
la disjonction entre les conséquences individuelles
et sociales des actes sanctionnent l'irresponsabilité
des hommes [p. 206]
Pourquoi le rock alors, et pourquoi dans ce contexte
particulier ?
Les années cinquante sont des années
de guerre froide, sur une terre où la logique
économique de la rareté n'est plus universelle,
car en face du monde libre, c'est à dire dominé
par l'économie libérale, se trouve un
autre monde, construit sur une autre logique, du moins
en apparence, non économique, mais sociale, solidaire
et fraternelle, qui met à jour les conséquences
de la violence économique et de l'indifférence
du monde dit libre. Et l'Amérique, qui le représente
comme modèle hégémonique, doit
continuer à exister malgré la menace du
communisme et contre la violence irréversible
de la catastrophe nucléaire dans une logique
de la rareté qui n'est plus suffisante pour protéger
la communauté.
D'où cette résurgence du mécanisme
victimaire. Le communiste bien sûr, c'est aussi
l'ennemi intérieur insaisissable, souvent blanc
et intellectuel pendant le maccarthysme, puis noir ou
blanc pendant le mouvement pour les droits civiques,
comme ces jeunes militants blancs assassinés
dans le Sud comme des noirs, coupables d'être
des nigger's lovers venus du Nord pour menacer la société
sudiste. La chasse aux sorcières, comme son nom
l'indique, relève bien de cette traque du bouc
émissaire, qui par son dynamisme collectif, devait
permettre à la société américaine
de garder sa cohésion..
Mais à une époque où la démocratie
s'est imposée avec un certain nombre de règles,
plus ou moins intangibles quand on les brandit en étendard,
et quand le communisme gangrène le monde jusqu'en
Chine et dans les anciennes colonies européennes
comme un miroir moral inévitable pour les citoyens
avertis, sacrifier l'ennemi intérieur n'a
pas vraiment de sens car le repli sur soi n'est plus
possible dans une mondialisation des échanges
et des communications. D'où l'impasse du maccarthysme
comme parodie de défense de la démocratie
Si la tentation nucléaire ou le fascisme restent
les ultimes sacrifices capables de dénouer toutes
les tensions, d'y mettre fin définitivement,
ce ne peut être au nom de la protection de la
communauté.
La date officielle de la naissance du rock oscille
entre juillet 1954, où le premier tube d'Elvis
Presley, un blues repris de Arthur Crudup, That'allright,
Mama, passe sept fois de suite le même jour
sur une radio, et l'année 1955 où Rock
around the clock, la bande son du film Graine de violence
fait un tabac, plus encore que le film lui même
qui n'est en rien anodin. Le rock naît donc entre
la fin du maccarthysme et le début du mouvement
pour les droits civiques, alors que la menace extérieure
communiste devient de plus en plus omniprésente.
Les États Unis ne vont pas bien, ils sont
au bord du gouffre, et le rock, dans ses premières
années, et ensuite sous d'autres formes, a peut
être permis de canaliser un grand nombre de ces
tensions extrêmes, en devenant lui même
une cible du mécanisme victimaire, et en dilapidant
sur scène et dans les salles de concert, dans
des rituels symboliques et bruyants, une partie de cette
énergie négative qui sape l'Amérique
en crise. De canaliser donc, mais aussi, à cause
même du principe d'ambivalence, de transformer
cette énergie mortifère en son contraire,
en jouant de la symbolique sexuelle et corporelle dans
une ambiance de fête d'avant le dernier jour,
tout en préparant en profondeurs certaines transformations
sociales et culturelles, celles de la deuxième
décennie. Car le rock, parce qu'il est une forme
d'universalisation et d'acclimatation d'une tradition
orale spécifique à une communauté
limitée (le blues), échappe, en partie
seulement, à la logique de la rareté,
et de l'économique (tout en y contribuant bien
sûr, ambivalence oblige) par une sorte de régression,
permise par la technologie paradoxalement, au primitif
et au sacré. Par son caractère de transmission
orale (concert, radio, disque et cinéma essentiellement)
cette musique n'est pas complètement définie
par l'écriture savante, harmonique, développée
parallèlement à la logique économique
et mathématique de la rareté justement.
Ce que Rousseau a bien montré dans le
chapitre XIX de l'Essai sur l'origine des langues : la
musique n'a pas dégénéré
à cause de l'écriture en soi, mais à
cause de l'évolution parallèle de la langue
et de l'écriture du poétique à
l'économique, de l'émotion à la
grammaire, à l'harmonie et au calcul. En effet,
il fait l'hypothèse au chapitre V qu'à
chaque époque de l'humanité correspond
une forme d'écriture, comme un complément
plus qu'un « supplément à l'origine
» comme le pense Derrida [voir note 1] :
Un autre moyen de comparer les langues et de juger de
leur ancienneté se tire de l'écriture...
Plus l'écriture est grossière, plus la
langue est antique. La première manière
n'est pas de peindre les sons mais les objets même...
Cet état répond à la langue passionnée
et suppose déjà quelque société
et des besoins que les passions ont fait naître...
La seconde manière... représenter les
mots et les propositions par des caractères conventionnels...
ne peut se faire que quand la langue est tout à
fait formée et qu'un peuple entier est uni par
des lois communes, car il y a ici double convention
; telle est l'écriture des Chinois ; c'est là
véritablement peindre les sons et parler aux
yeux.. La troisième manière est de décomposer
la voix parlante à [sic] un certain nombre de
particules élémentaires, soit vocales,
soit articulées... Cette manière d'écrire,
qui est la nôtre, a dû être imaginée
par des peuples commerçants, qui, voyageant en
plusieurs pays et ayant à parler plusieurs langues,
furent forcer d'inventer des caractères qui puissent
être communs à toutes. Ce n'est pas précisément
peindre la parole, c'est l'analyser [sic]
Cette
succession n'est pas à prendre comme une évolution
forcément positive, mais plutôt l'inverse
puisque le génie de la langue y perd, par la
substitution de l'exactitude [des idées]
à l'expression [des sentiments]...[à tel
point que maintenant] en disant tout comme on l'écrirait,
on ne fait plus que lire en parlant. Le problème,
c'est que la troisième forme d'écriture
qui « complète » la parole marchande,
c'est l'écriture alphabétique, c'est à
dire l'écriture universelle et rationnelle qui
permettra de marchander partout justement, mais qui
va rationaliser les échanges entre les hommes
et continuer d'affaiblir l' « ancienne énergie
» de la langue et de la mélodie en lui
donnant de nouvelles règles (de plus en plus
syntaxiques et harmoniques, donc de moins en moins poétiques
pour le dire vite).
Malgré son caractère hyper moderne,
le rock posséderait une dimension de régression
(positive ici, par rapport aux logiques liées
à la rationalité mathématique)
qui lui a donné la possibilité d'un retour
à une émotion autre - d'où cette
facilité de nos générations, non
forcément anglophones mais nées avec,
d'en retenir les mélodies, la musique des mots,
sans forcément en comprendre un seul, ce
qui peut parfois ne pas être un inconvénient.
Mais aussi la possibilité , à un moment
donné, dans un contexte précis, d'une
résurgence du sacré et d'une « survivance
du rituel sacrificiel » (pour revenir à
l'hypothèse de Chastagner et mieux la comprendre)
dans cette « ancienne énergie » plus
ou moins retrouvée. Il suffit de voir les vieilles
séquences télévisées où
les musiciens de rock, les blancs surtout, sont
pris à parti avec haine, représentés
par des marionnettes simiesques au pelage sombre, et
comment Elvis est censuré à hauteur de
ceinture dans ses shows télévisés.
Rituels symboliques, sans doute, comme ces disques brisés
et brûlés sur la place publique, mais comment,
si jamais le rock n'était pas né, se serait
exprimée cette violence autrement ?
La guerre nucléaire sera évitée,
la tentation autoritaire émoussée, les
émeutes protestataires ou les explosions raciales
resteront isolées. Les Américains continueront
de cohabiter dans une ambiance de guerre froide qui
persistera, avec des sursauts, jusqu'à la guerre
des étoiles et l'effondrement économique
de l'URSS, marquant la fin de cette rivalité
mimétique est-ouest fortement suicidaire pour
l'humanité.
Sur le même principe, on pourrait se demander
comment il faut analyser la violence propre au rap,
violence des mots ou contre-violence rituelle, dans
un contexte de rivalité mimétique entre
communautés que la rareté en crise ne
peut plus résoudre par l'indifférence.
Permanence et désuétude du rituel
Dans le chapitre VII de son livre, Du même
à l'autre, Chastagner bute pourtant sur cette
problématique liée à l'inévitable
violence du rock :
Malgré leur caractère dramatique[les]
chiffres restent faibles comparés aux violences
sportives ou politiques [et] n'ont qu'un rapport souvent
indirect avec la musique. Pourtant la violence reste
l'horizon de l'univers ambivalent du rock. La paix qu'il
offre est impure ; fondée sur le principe sacrificiel,
elle devient suspecte... Existe-t-il d'autres modalités
de rencontre avec autrui, qui ne soient ni la violence
[même symbolique] ni la paix du rituel ? [même
si l'art] a gagné son autonomie par rapport au
religieux, sinon au sacré... Le rock prétend
affranchir de la loi, être un espace de liberté
absolue, il promet l'absence de contraintes, la satisfaction
immédiate de tous les désirs. Pourtant,
c'est le même qui y fait la loi, de façon
impitoyable. La liberté du rock n'est qu'un simulacre
qui cache mal sa soumission au principe sacrificiel
[que] la foule réclame... Le conflit résulte
de l'opposition entre son fondement rituel et l'origine
chrétienne de nos société [non]
au sens moral ni étroitement religieux[mais]
d'une force capable de révéler la structure
sacrificielle de nos sociétés [en] affirmant
une capacité d'amour qui [la] situe hors du désir
mimétique. C'est de cette révélation
(renforcée par l'héritage philosophique
grec) que découle l'émergence progressive
de l'individu et la mise en cause du communautarisme
tribal. Le procès d'individualisation, loin d'être
une régression dans l'anarchie, ou une décadence
dans l'égoïsme, affirme au contraire qu'une
organisation « moderne » des rapports humains
est possible. Cependant, poussée à son
terme, la logique chrétienne comporte des risques
: la disparition du garde fou rituel entraîne inévitablement
un déchaînement toujours plus violent de
la rivalité mimétique. C'est l'enjeu majeur
de notre époque désacralisée de
réussir à maîtriser et dépasser
cette phase afin d'atteindre un nouvel équilibre
non-sacrificiel. [p. .185-188]
A quoi il essaye de répondre par l'analyse
de certaines conditions de la musique techno et par
quelques remarques sur la féminisation possible
du rock, mais de façon peu convaincue semble-t-il,
et sans véritable conclusion, sinon une annexe
en dehors de cette dernière problématique.
Alors qu'il aurait pu reprendre ici son hypothèse
concernant l'ambivalence du rock, sacrificielle et culturelle,
pour essayer de la développer encore et en explorer
les autres dimensions.
Ce que nous allons tenter de faire ici sur le principe
de la complexité, en montrant que le rock, comme
toute musique, est ambivalente à plus d'un titre,
y compris comme modalité du rapport à
l'autre comme du rapport à soi, du positif et
du négatif... . Une ambivalence propre à
l'humain si on accepte de le définir spécifiquement
par sa perfectibilité au sens que lui donne Rousseau,
c'est à dire sa capacité à se perfectionner
« soit en bien, soit en mal », c'est à
dire à évoluer.
Si « la religion est une science de l'homme
» [p. .226] comme l'affirme René Girard dans
son livre, on ne peut comprendre l'évolution
de l'humanité sans le recours au religieux, et
principalement au christianisme qui met en évidence
le mécanisme du bouc émissaire et permet
à l'humanité de s'en éloigner.
Une science de l'homme qui explore en profondeur une
dimension de notre inconscient collectif pour mieux
comprendre les pulsions et la violence humaine, même
s'il semble minimiser l'apport de Freud dans cette interprétation
des mythes et des textes bibliques que ce dernier a
pourtant contribuée à entrouvrir. [voir
note 2]
Et une utilisation laïque des outils proposés
par Girard n'est pas impensable, sur le mode du connaître
et non du croire. En s'attardant sur ce qui, dans ce
livre d'entretien, l'amène à éclairer
et parfois à s'écarter de ses préoccupations
principales.
Par exemple l'idée que les rituels sacrificiels,
que les hommes ont fait fonctionner pour pouvoir
sortir de la violence mimétique, sont à
l'origine des cultures humaines. Les institutions culturelles
comme la domestication animale ou la monarchie, produits
dérivés de ces rituels, naissent
quand certains éléments du rituel sont
renforcés au dépens des aspects spécifiquement
religieux qui tombent peu à peu en désuétude.
Pourquoi ne pas imaginer alors que le rock, après
la crise qui l'a vu apparaître, ne profite pas
lui aussi de cette mise en désuétude de
certains de ses aspects, en particulier par la récupération
de chacune de ses variantes par la société
de consommation. Il devient un « simple »
élément culturel, en même temps
qu'une marchandise, à cause du principe d'ambivalence.
A tel point qu'aujourd'hui, ses anciens tubes, ou mantras
radiophoniques, deviennent des standards, comme
les thèmes de music hall dans le jazz, repris
et réutilisés comme tels, sur le principe
de la variation et de l'improvisation à partir
d'un thème, dans le retour du rock comme culture
toujours vivante (Avril Lavigne chantant Dylan, Limp
Bizkit reprenant les Who, les White Stripes retrouvant
le son blues rock, Taratata excellant dans les reprises
en duos...), mais aussi par l'intégration de
son héritage musical dans d'autres formes comme
le jazz (Miles Davis, Gil Evans, et plus récemment
N'Guyen Lê, Alain Blesing, Nils Molvaer,
Eric Truffaz, Beatle jazz, l‘Orchestre national de Jazz...)
ou même la musique classique (Le Cronos Quartet
ou le Quatuor, ou d'autres, arrangeant les thèmes
des Beatles, de Hendrix, de Zappa... )
Girard avoue aussi qu'il ne s'intéresse, en
tant que chercheur, qu'à la « mauvaise
» némésis , celle qui nous amène
à prendre le parti de la foule, celle à
l'origine du rituel sacrificiel, mais que c'est la «
bonne » némésis qui domine...
dans les rapports entre les êtres réels.
Sans elle, pas d'éducation, pas de transmission
culturelle, pas de rapports possibles. C'est
la nature mimétique du désir qui
nous rend capables d'adaptation, qui donne à
l'homme la possibilité d'apprendre tout ce qu'il
a besoin de savoir pour participer à sa propre
culture... Imitation et apprentissage sont indissociables
».
Cet éclairage nouveau pourrait permettre de
mieux comprendre le concept de perfectibilité
soit en bien soit en mal tel que Rousseau le propose
dans son Discours sur l'inégalité puisque
cette capacité virtuelle propre à l'homme,
ne peut s'activer que dans la rencontre avec l'autre,
et reste en sommeil tout le temps que l'animal humain,
à l'état de nature, peut survivre de manière
quasi solitaire. Mais une fois enclenchée, elle
est à l'origine de « ses lumières
et ses erreurs, ses vices et ses vertus », qualité
ambivalente donc, qui n'est pas loin d'être synonyme
de liberté, et qui, dans l'Essai sur l'origine
des langues, est toujours sous-entendue, ou alors à
rapprocher du concept de mélodie, pensée
sur le modèle du « discours [avec] ses
périodes, ses phrases, ses suspensions, ses repos,
sa ponctuation de toute espèce » [article
Harmonie du Dictionnaire de musique].
Au sens d'improvisation mélodique, c'est à
dire d'adaptation, d'acclimatation, d'éducation
et d'individualisation au delà du strict univers
musical. Contre le concept d'harmonie, qui pour Rousseau,
relève d'une mystique philosophique pour un ordre
supra humain et donc inhumain, qui constitue l'autre
dimension de la musique, car toute production humaine,
à l'image de la perfectibilité, est ambivalente.
[voir sur le même site les deux premiers articles
de la trilogie sur Rousseau et la musique :
Musique, philosophie et littérature chez Rousseau
(suivi d'un entretien sur la musique avec le musicien)
et Première suite sur «La haine de la musique»
de Pascal Quignard en continuant de relire Rousseau].
Perfectibilité, improvisation mélodique
et individuation .
Enfin, Girard donne une dernière piste pour
comprendre cet éloignement possible du rituel
religieux, de cette laïcisation de la culture humaine
en citant un auteur américain, Stephen Gardner
[Myths and freedom, Greenwood 1998] qui voit
chez Descartes comment la crise mimétique est
évitée par le placement du moi au centre,
grâce au cogito... sorte de barrage contre l'émergence
de la problématique malsaine de la foule. [p.
.201]
qui nous amène à réfléchir
sur le rapport entre la musique et la subjectivité.
[note
3]
Si la musique est une des institutions, avec l'élevage
et la technique, issues du premier sacrifice rituel
— les enfants de Caïn seront le premier gardien
d'animaux domestiques, le premier musicien et le premier
forgeron [Genèse 4, 20-22] — ce qu'ont bien
compris Attali et Chastagner, tous deux lecteurs de
Girard.
Alors le chaman est sans doute, en tant que chanteur,
peintre pariétal ou sur sable, sorcier (et bien
d'autres qualités et défauts, qui le tiennent
en marge du groupe, car il fait peur) celui qui le premier
se trouve confronté à une solitude et
un repli sur soi peu habituel dans un monde hostile
où les quelques éléments du groupe
doivent se rassembler le plus possible pour se rassurer
et se tenir chaud. Marginalisé et délaissé,
il s'est accommodé de cette intimité qui
est aussi sa force et son pouvoir, d'où il entretient
les rituels pour la cohésion du groupe, grâce
au chant inspiré de l'invisible, dans lequel
voyage son âme « libre », celle qui
n'est pas attachée au corps, qui lui permet d'interpréter
les signes, de dire les mythes, les inventant en croyant
les révéler. Sa propre créativité
ne peut s'assumer que sous cette forme surnaturelle,
qui en fait un être exceptionnel au sein du groupe,
une singularité unique. Le « voyant«
, celui qui voit l'invisible, en croyant accéder
à une extériorité autre, n'accède-t-il
pas à son intériorité, comme le
comprendra Descartes d'abord, puis Rimbaud bien
plus tard, avant Freud : « Je est un autre ».
Dans un entretien de 1978, Michel Foucault revenait
sur sa métaphore de la mort de l'homme en expliquant
qu'au cours de leur histoire, les hommes n'ont
jamais cessé de se construire eux mêmes,
c'est à dire de déplacer continuellement
leur subjectivité, de se constituer dans une
série infinie et multiple de subjectivités
différentes et qui n'auront jamais de fin et
ne nous placeront jamais face à quelque chose
qui serait l'homme.
Définition même
du processus de subjectivation qui joue entre l'objectivation
par la connaissance de soi, l'assujettissement hors
de soi et la confession, le récit que l'on fait
de soi.
Jean François Bayart utilise ce concept de
subjectivation dans son livre, Le gouvernement du monde
[Fayard 2004] pour expliquer que, durant le moment colonial,
particulièrement au XXe siècle, les citoyens
des pays colonialistes étaient façonnés
aussi bien par les mouvements scouts que par les westerns.
Il fait bien allusion, en passant ou dans une note,
à l'idée de contre-culture qui aurait
pu émerger et contrebalancer en la diversifiant
cette construction subjective, mais sans développer,
alors que l'ambivalence même de l'humain provient
sans doute de cette multiplicité des subjectivités
qui nous constituent, soit en bien, soit en mal, et
qu'il ne faut pas négliger. Processus qui pourrait
bien être une autre formulation possible de la
perfectibilité telle que Rousseau la définit
et dont il pourrait être d'une certaine manière,
un modèle exemplaire, lui qui développe
l'anthropologie des lumières comme connaissance
hypothétique de l'homme, lui qui fonde l'idée
d'assujettissement à la loi comme double sujétion,
celle du sujet actif proclamant par le biais de la volonté
générale les lois auxquelles il accepte
de se soumettre, lui qui se construit et se donne à
lire comme vérité individualisée
dans ses Confessions [voir Musique, littérature
et philosophie chez Rousseau sur le même site].
Ainsi, le chanteur et poète américain
Bob Dylan raconte, dans ses Chroniques [Fayard 2005],
l'influence énorme qu'eut sur lui les chansons
et l'autobiographie du folk-bluesman Woody Guthrie :
Je l'ai lue d'une traite, dans un ouragan. Le
moindre mot chantait à mes oreilles comme un
poste de radio. Guthrie écrit comme le vent tourbillonne
et le son de la langue est un voyage à lui tout
seul... un cow-boy chantant, mais tous les cow-boy ne
chantent pas comme ça. L'âme furieuse d'un
poète ? ? ? Guthrie divise le monde en deux groupes,
ceux qui travaillent et ceux qui ne font rien. Il vit
pour la libération de la race humaine,
veut créer un monde qui vaille d'y vivre. En
route pour la gloire est un sacré bouquin. Énorme.
» et plus loin : « L'impact de ces
chansons était considérable, elles influençaient
mes faits et gestes, jusqu'à ma façon
de me nourrir, de m'habiller. Elles me disaient qui
rencontrer, qui ignorer. La fin des années 50
et le début des suivantes ont vu apparaître
les adolescents rebelles, auxquels je ne me suis pas
identifié, du moins pas sincèrement. C'était
informe et désorganisé. La fureur de vivre,
le révolté sans cause manquaient de prise
sur le réel - je préférais une
cause perdue à pas de cause du tout. Les beat,
quant à eux, diabolisaient le conformisme bourgeois,
les artifices sociaux, et l'homme au costume gris. Les
folksongs et Guthrie allaient à contre-courant
de cet univers - qui semblait, en comparaison, unidimensionnel.
Le folk et le blues ont façonné ma propre
culture, et Guthrie me projetait dans une catégorie
à part au sein de celle-ci. [p. .261].
C'est l'époque, on l'a vu, où le pays
est en guerre contre le communisme extérieur
et « intérieur », et où le
processus éducatif s'apparente sans doute plus
alors à de la propagande pour la défense
de l'American Way of Life qu'à un apprentissage
critique de la société américaine
par ses futurs citoyens. Si Guthrie n'avait pas été
gravement malade, puis alité, il aurait sans
doute constitué une cible pour la chasse aux
sorcières. Lui qui avait parcouru l'Amérique
en compagnie des trimardeurs de toutes couleurs et de
toutes origines ; lui qui avait écrit les premiers
blues blancs, bien avant Elvis, The dust bowl blues,
This train… et joué avec les bluesmen Sonny
Terry et Brownie McGhee ; lui qui avait chanté
ses frères latinos exploités par les grands
fermiers californiens pour les amener à se syndiquer
et mieux prendre en main leur vie [François Béranger
a proposé en 1975 une adaptation française
du Blues parlé du syndicat dans Le Monde bouge]
; lui qui avait influencé toute une jeunesse
contestataire durant la guerre du Vietnam. Et l'influence
ici relève bien du mécanisme mimétique
positif décrit par Girard.
Mais comme le montre Dylan dans son témoignage,
les influences, les cultures officielles et les (contre)cultures
qui nous constituent, s'imbriquent de manières
différentes chez les uns et les autres pour former
une mélodie, c'est à dire un récit
de soi particulier à chacun, avec « ses
périodes, ses phrases, ses suspensions, ses repos,
sa ponctuation de toute espèce ». Pour
reprendre encore la définition de Rousseau.
En 1982, Dylan enregistre son disque Infidels, dont
une plage où il joue au piano en duo avec
le guitariste Mark Knopfler du groupe Dire Straits à
la guitare acoustique : un blues simple et entêtant,
en même temps qu'un hommage à un bluesman
noir qui disparut dans la misère après
avoir été battu et s'être fait volé
sa guitare, et dont la triste histoire est une parabole
de celle du peuple afro-américain qui s'est fait
volé sa vie et d'une certaine manière
sa musique, même si il s'agit aussi d'une double
acclimatation réciproque [Voir le dernier chapitre].
En 1983, le morceau Blind Willie Mc tell, jugé
mal enregistré, ne paraîtra pas sur le
disque qui y perdra beaucoup. Il faudra attendre la
parution d'inédits en 1991 et d'une compilation,
Essential of en 2000 pour que ce titre nous soit connu,
et heureusement. La voix « blanche » de
Dylan sur ce blues, noir à l'origine, qu'il s'est
complètement approprié pour en faire son
texte et sa mélodie, est empreinte d'une telle
émotion que ce morceau pourrait être la
mélodie qui dit le mieux le chanteur tel que
nous le connaissons aujourd'hui, non pas le gamin de
vingt ans, disciple de Guthrie, qui a bouleversé
la musique populaire, mais l'homme qui a vécu
une vie totalement façonnée par la musique
et la poésie.
Définition de la mélodie à rapprocher
aussi du concept d'identité narrative que Paul
Ricoeur a développé dans Soi-même
comme un autre [Seuil 1990] :
C'est précisément
en raison du caractère évasif de la vie
réelle que nous avons besoin du secours de la
fiction pour organiser cette dernière rétrospectivement
dans l'après-coup, quitte à tenir pour
révisable et provisoire toute figure de mise
de mise en intrigue empruntée à la fiction
et à l'histoire... Il résulte de cette
discussion que récits littéraires et histoires
de vie, loin de s'exclure, se complètent, en
dépit ou à la faveur de leur contraste.
Cette dialectique nous rappelle que le récit
fait partie de la vie avant de s'exiler dans l'écriture.
[p. .191]
Nous retrouvons ici l'idée d'improvisation,
d'imagination mélodique dans la mesure où
nous nous construisons à travers une narration
de soi qui emprunte autant à nos souvenirs qu'à
ceux des proches ou à la lecture des témoignages
et des romans qui balisent notre existence. On peut
ajouter à l'hypothèse de Ricoeur que si
tous les humains ne sont pas des lettrés, les
contes et les chansons populaires proposaient autrefois
des scénarios, des constructions narratives comme
aujourd'hui le cinéma et la télé,
films dont les musiques et les chansons deviennent indirectement
nos propres bande-son sur l'écran noir de notre
subjectivité.
Le disque, entre modernité marchande et diffusion
orale
Quand Dylan écrit que «
le moindre mot chantait à ses oreilles comme
un poste de radio » à propos du livre de
Guthrie, c'est qu'il est improvisation mélodique
au même titre que ses chansons. C'est parce que
cette mélodie est en marge des harmonies institutionnelles
qu'elle a une telle force, et va contribuer à
constituer d'autres individualités, d'autres
intimités, d'autres identités narratives
et mélodiques. Greil Marcus, dans La république
invisible - Bob Dylan et l'Amérique clandestine
[Denoel 2001] raconte l'impact énorme qu'eut
la publication sur une génération, dès
1952, des disques de l'Anthologie of American Folk Music
que Dylan découvrit lui même quelques années
plus tard. La découvertes d'autres sons, d'autres
mélodies, d'autres voix, d'autres histoires,
d'autres possibles à l'intérieur même
des États Unis fut une révélation
pour beaucoup, et une transformation culturelle importante.
Dylan lui-même, sans l'avoir voulu et sans
bien le comprendre, deviendra à son tour un modèle
et un porte parole par la seule force de sa mélodie
et de sa poésie qui ne font qu'un, dans un retour
à une oralité démultipliée
par le disque et la radio, assez proche pourtant, en
un sens, de celle décrite par Rousseau dans l'Essai,
quand les hommes, en ressentant le besoin de se retrouver
autour du point d'eau qu'ils ont creusé ensemble
pour survivre, ne peuvent plus se satisfaire des gestes
et des cris inarticulés pour vivre ensemble,
et inventent en même temps la parole et le chant,
dans une même mélodie. Jusqu‘à ce
que l‘évolution de la parole et de l‘écriture
- du sauvage au barbare, puis au peuple policé,
commerçant - nous amène à «
lire en parlant » [Rousseau L'Essai chap.V] d'où
« en cultivant l'art de convaincre, on perdit
celui d'émouvoir » [chap.XIX].[Voir la
note 4]
Proche non au sens d'un retour à la musique
originelle mais au sens d'une certaine oralité
réinventée, le chant prédominant
sur l'écrit, et retrouvant une musicalité,
à la fois primitive et novatrice dans ses
évolutions actuelles.
Par exemple, Louis Armstrong, jeune chanteur
de rue à la Nouvelle-Orléans, va devenir,
où moment même où les premiers disques
vont en graver le souvenir, le premier soliste-intrumentiste
et le premier chanteur-scatteur du jazz, technique qu'Ella
Fitgerald développera en s'inspirant du phrasé
des saxophonistes. Ce qu'illustre assez bien la phrase
de Billie Holliday disant : « Je chante comme
un instrument à vent ».
Aujourd‘hui, le renversement du dire au lire dénoncé
par Rousseau, l'un dominant sur l'autre, est sensible
aussi en français dans la distinction entre tous
les chansonniers rive gauche des années cinquante,
plus ou moins oubliés, et les exceptions
que pouvaient représenter les Trenet, Piaf ou
Mouloudji qui chantaient les mots, et sont autant les
grands ancêtres de la « nouvelle »
chanson française que la pop mélodique
angle-saxonne des années soixante dix.
Car le disque, à travers la radio ou non,
est un médium paradoxal, dont Attali, dans Bruits,
n'a vu que le caractère négatif, répétitif,
identique, consommable et marchand, sans doute très
influencé par la critique bien réductrice
du jazz par Théodor Adorno [A propos du jazz
dans Moments musicaux [Contrechamps 2003].
Mais si le disque a fait du folk, du blues, du jazz,
du rock et de la poésie chantée une marchandise
superficielle et même dangereuse quand elle uniformise
les désirs et les battements disco au seul rythme
cardiaque et aux mots stéréotypés,
il a contribué en même temps à leur
expression et permis leur diffusion, leur appropriation
sur le mode de la tradition orale, ou « à
l'oreille », par toute une population qui
n'avait accès ni aux partitions ni à la
musique savante écrite, ni aux concerts et qui
a pu sans complexe approcher toutes ces musiques, y
compris la dite classique. Charles Mingus, contrebassiste
de jazz, compositeur, improvisateur et chef d'orchestre,
dans Moins qu'un chien [Éditions Parenthèses],
y racontait comment il avait appris son instrument en
accompagnant la radio. Et Charlie Parker ralentissait
les 78 tours de Lester Young pour mieux en apprendre
les solos.
Ce pouvoir de diffusion et d'appropriation, et donc
d'acclimatation, aussitôt récupéré
par la société de consommation, reste
d'autant plus ambivalent qu'il ne se réduit pas
à une démultiplication de l'écoute
passive, et permet à beaucoup un apprentissage
musical et la possibilité de développer
leur propre mélodie et leur propre poésie.
Dans une conférence à l'Université
de tous les savoirs intitulée Pourquoi le rock
est passé du Mississippi au Megastore ? Michka
Assayas, directeur du Dictionnaire du rock [Bouquins
2000], explique assez bien ce qui s'est passé
avec les Beatles au début des années soixante.
Ces jeunes musiciens des quartiers populaires de Liverpool,
nourris du rock and roll et du blues US de la fin de
la décennie précédente, se sont
imposée à l'Amérique, puis au monde,
alors que le rock avait été récupéré
et formaté par l'industrie du disque dans son
pays d'origine. Ils renvoyaient l'image
d'une Amérique de rêve qui n'avait rien
à voir avec la réalité, mais dont
le public s'est trouvé ébloui, reconnaissant
enfin sa propre musique. Et les Beatles ont créé
le langage du rock tel qu'on le connaît aujourd'hui.
Celui de la deuxième décennie, de 65 à
75, jusqu'à la réaction punk, si l'on
peut dire, celui de l'accomplissement culturel.
De plus, leur rencontre avec Dylan lors de leurs
concerts américains est déterminante.
Dans son A Wopbopaloobop Alopbamboom de 1969, Nick Cohn
écrit :
A partir de 1964 toutefois, sous
l'influence des textes de Bob Dylan, leurs paroles à
l'origine strictement littérales sont devenues
plus étranges, excentriques et surréalistes.
Des messages et du sens : soudain, le temps des artistes
créatifs était venu... [Dylan] a bousculé
presque tout le monde - les Beatles et les Stones, Jimi
Hendrix et Cream et les Doors, Donovan et les Byrds
- et presque tout ce qui sort de nouveau maintenant
puise à sa source. Avec lui, la pop est devenue
adulte, il lui a donné un cerveau [Ed.Allia
p.155 et 202].
Comme lui, il est possible d'écrire
des textes poétiques, inspirés du surréalisme
et de la beat génération.
Mais comme eux, il est possible de jouer électrique
sans se conformer au show biz, à ses classifications,
et sans renier Guthrie. Et Dylan de changer de style
musical, passant du folk acoustique au rock blues qui
fera de ses concerts de 1965-1966 le pendant inverse de
ceux des Beatles. Là où la beatlemania
est une hystérie d'adoration, la violence hystérique
contre le Dylan électrique [Greil Marcus le raconte
très bien dans son livre sur Dylan] relève
pourtant de la même violence rituelle, celle qui
conduira à l'assassinat de Lennon.
L'un comme les autres ont poussé la jeunesse
du monde entier à être plus sûre
d'elle même et à faire sa propre musique,
écrire ses propres textes en dehors des règles
marchandes. Les jeunes rêveurs, de consommateurs
passifs, sont devenus musiciens, ici et maintenant.
Quant à la musique savante contemporaine,
quasiment « inaudible » pour une grande
majorité, [voir la note 5] jouée, ou plutôt
mise en sons à partir d'instruments hautement
complexes du point de vue technologique, et d'écritures
parfois hautement complexes du point de vue mathématique,
sa diffusion par le disque l'a mise à portée
d'un certain nombre de musiciens qui se sont appropriés
ces sons et ces instruments dans le rock progressif
des années 70 puis la techno des années
90, sur le même principe que les livres illustrés
ont diffusé la peinture moderne et permis son
appropriation plus populaire dans la publicité,
le cinéma ou la BD, d'où le boum de l'accès
aux expositions médiatiques pour les classes
moyennes élargies.
L'ambivalence du rock : l'esprit et la loi
Le rock, comme le jazz dans le demi-siècle
précédent, comme le roman populaire, surtout
le polar puis la SF et la BD sont des phénomènes
culturels « populaires » liés à
la consommation de masse du XXe siècle. Dans
son article A propos du jazz, Adorno reproche au jazz
de ne pas être populaire parce qu'il n'est pas
« prolétaire », dans une simplification
marxiste qui fait de ce mouvement musical une machination
de la bourgeoisie pour aliéner un peu plus le
peuple et l'endormir, pour le dire un peu vite :
En le consommant, ses fanatiques s'identifiant probablement
très souvent avec l'élite, le jazz symbolisant
pour eux une certaine mondanité ; il permet au
petit employé de se prendre pour quelqu'un de
très bien alors qu'il boit de la bière
dans une taverne avec une amie [p. .71].
Mais il faut peut-être adopter un point de
vue plus tocquevillien pour comprendre ces phénomènes.
Le XXe siècle présente une nouveauté
que Marx n'a pas connue, le développement d'une
nouvelle population issue des milieux paysans et ouvriers,
c'est à dire des employés de l'administration
et de l'éducation en plein essor durant ce siècle.
Et ces travailleurs intellectuels et éduqués
vont grossir le rang de la protestation syndicale pour
le niveau de vie en y rajoutant la demande de biens
culturels (journaux, livres puis disques...). Face à
cette contestation et à l'attrait, mimétisme
oblige, du modèle communiste, le capitalisme
va réagir avec logique et calcul en intégrant
ces revendications à un développement
de la consommation de masse, en faisant de ces nouveaux
travailleurs des consommateurs, auxquels s'adjoindront
progressivement, une fois éduqués, les
anciens « prolétaires » au sein d'une
nouvelle classe dite moyenne parce qu'elle n'est plus
seulement une classe de producteurs, sans être
pour autant celle des possesseurs des moyens de production,
juste une classe de consommateurs, de travailleurs aussi
bien manuels qu‘intellectuels.
Phénomène ambivalent qui va éloigner
progressivement les ouvriers de leurs anciennes traditions
solidaires, mais aussi leur apporter un niveau de vie
et d'éducation jamais atteint auparavant. Et
les cultures « populaires » comme le blues,
le jazz ou la littérature « populaire »,
adoptées par la classe moyenne comme une certaine
marque de son identité, vont évoluer pour
pouvoir s'adapter à la progression éducative
et culturelle de cette nouvelle population, de plus
en plus nombreuse, qui définit le nouveau sens
de « populaire ». Ces musiques et cette
littérature vont donc s'enrichir d'apports de
la culture savante pour tendre de plus en plus vers
elle au point qu'à son tour, celle-ci pourra
s'en inspirer. Ce double mouvement est vrai aussi pour
la danse et la chorégraphie contemporaine.
Qui peut sérieusement penser aujourd'hui que
la mauvaise qualité d'un livre, d'un disque ou
d'un film, provient de sa classification en populaire
ou savant, et non de sa qualité propre, en tant
qu'œuvre littéraire ou musicale ?
Au point que le jazz après la guerre va accéder
au statut de musique de concert, et non de cabaret,
avec les musiciens du Modern Jazz Quartet jouant leurs
variations complexes et subtiles habillés en
frac, dans un théâtre, comme n'importe
quels musiciens classiques. Ainsi il va devenir simplement
culturel!
D'où la nécessité du rock, à
ce moment, comme musique de « divertissement »,
pas seulement au sens pascalien. A la fois réaction
rituelle à une crise sociale et géopolitique,
le rock va divertir les mauvaises énergies dans
une sorte de sublimation créative et bruyante,
mais aussi accompagner l'émergence et l'intégration
de nouvelles populations — celle des jeunes du baby
boom, qui accèdent au statut de consommateur
avant celui de producteur, et celle des noirs qui sont
en train de gagner leur combat pour l'égalité
des droits et revendiquent leur accession à la
classe moyenne — avant d'évoluer et de se complexifier
à son tour, laissant de côté sa
dimension sacrificielle au profit de la dimension culturelle
et marchande, car rien n'est jamais simple, et tout
se complique souvent, comme le dessine si bien Sempé.
Ce que Chastagner avait indiqué implicitement
dans son introduction, sans le développer ainsi
:
Mon hypothèse initiale est que sa séduction
repose sur un réseau complexe d'ambivalences
et de contradictions qui dépasse la simple opposition
noir/blanc et excède le domaine musical. Ce qui
est en jeu dans le rock, c'est en fait une modalité
du rapport à autrui. L'altérité
absolue est d'une exigence trop forte, trop radicale
pour la plupart d'entre nous, une exigence peut-être
à proprement parler inhumaine. Autrui s'appréhende
plus facilement si l'on y retrouve un peu de soi-même...
Par le rock, chacun peut-être tour à tour
(ou simultanément) noir et blanc, rebelle et
conformiste, individualiste et grégaire, traditionaliste
et novateur, mystique et paillard. C'est dans cette
oscillation permanente que le rock puise une grande
partie de sa séduction. C'est aussi là
qu'est la source de l'inquiétude qu'il fait naître.
Comme Levi-Strauss l'a montré, la pensée
humaine est structurée en oppositions binaires
clairement marquées... ce qui est dans l'ambivalence
apparaît comme une anomalie, un danger potentiel...
La plus remarquable de ces contradictions est la capacité
qu'a la musique rock de provoquer la violence comme
d'apaiser les tensions » [p. .11-12]
L'apaisement de la violence passe peut-être
aussi par un processus qui transforme le rituel en culturel,
le sacré en rareté avant qu'il ne soit
désamorcé dans un univers de la modernité
qui ne peut jamais se stabiliser.
Ainsi, le puritanisme productiviste, mimétique
du stalinisme, était nécessaire à
la reconstruction dans l‘après guerre, et l‘existentialisme
libéré ne touchait qu‘une frange éclairée
de la population. Mais les revendications libertaires
du mouvement hippie et de mai 68 étaient d'autant
plus légitimes et généralisables
que le capitalisme des trente glorieuses ne pouvait
plus se contenter de consommateurs rédimés.
Toutes ces revendications contestataires allaient pouvoir,
à cause du caractère « révolutionnaire
» du système [Voir les analyses du sociologue
américain Daniel Bell et la définition
de la rareté comme principe de transgression
par Dumouchel], s'affirmer et en même temps s‘intégrer,
sans toujours l'avoir voulu ni compris, à la
marchandisation culturelle en cours de développement.
La transformation du contre-culturel en culture de
masse, au delà du musical, par le biais du populisme
industriel , fait de nos sociétés des
sociétés faussement pacifiées,
des sociétés de conditionnement plus que
de contrôle. Le capitalisme hyper industriel culturel,
analysé par Bernard Stiegler [voir Aimer,
s'aimer, nous aimer et De la misère symbolique,
Galilée 2003 et 2005], récupère
tout, en vertu des principes de complexité et
d'innovation, justement, de telle sorte que la marchandisation
seulement spectaculaire — et non spéculaire et
cathartique comme l‘était le théâtre
antique ou comme peut l‘être le film d‘Alain Resnais
On connaît la chanson - produit de plus en plus
de culturel, en même temps que le culturel s'appauvrit,
d'où un processus de désublimation, un
déséquilibre entre le diachronique, qui
nous construit, et le synchronique qui efface notre
singularité :
Lorsque dix millions de
personnes regardent la même émission —
le même objet temporel audiovisuel-, elles synchronisent
leurs flux… [Même si] elles ne pensent pas toutes
la même chose de ce qu'elles voient… le fait que
les mêmes gens regardent tous les jours les mêmes
émissions conduit nécessairement à
ce que leurs « consciences »… finissent
par être si bien synchronisées qu'elles
ont perdu leur diachronie, c'est à dire leur
singularité - c'est à dire leur liberté,
qui est toujours leur liberté de penser. [p.
42].
En effet, le processus de synchronisation des consciences,
une fois étouffée la dimension diachronique
qui permet au je de se construire et de se repérer
par rapport au nous dans un processus d'individuation
en relation avec le narcissisme primordial de la psychanalyse,
aboutit à l'apparition d'un on dont l'indéfinition
même se traduit par le processus de dé
sublimation, d'abolition de tous les mécanicismes
nous civilisant (et nous grandissant), pour affronter
le principe de réalité sans être
soumis au seul principe de plaisir dans nos rapports
aux autres. Avec cette distinction synchronie et diachronie
non pas exclusives mais complémentaires, on retrouve
d'une certaine manière le couple harmonie et
mélodie tel que nous l'avons développé
à partir de Rousseau [voir chapitres 2 et 3],
et les problèmes d‘ambivalence posés par
les phénomènes musicaux.
Le punk et le rap ont été, en leur
temps, des réactions à des crises économiques
ou sociales, mais aussi le moyen d'exprimer ces frustrations
et de développer de la marchandise et du culturel.
Quant au raï et à la world music, ils ont
sans doute joué un rôle de revendication
et d'intégration en Europe, par rapport à
la classe moyenne, surtout pour des populations émigrées
de 2e ou 3e génération, une fois prise
une certaine distance avec la période de décolonisation,
et pour l'ancienne classe moyenne, confrontée
brutalement au voisinage de l'autre. En quoi ils sont
en même temps des phénomènes marchands
et culturels. Comme le rock dans les pays communistes,
sous la forme de disques samizdats ou pirates, a été
l'expression d'une révolte générale
de la jeunesse, mais aussi d'une revendication particulière
à ne plus appartenir au prolétariat bafoué
par le communisme stalinien.
Écoute publique et écoute privée
Pour conclure, si les concerts et les raves (qui
ont renouvelé certains aspects du rituel rock
sans doute, en dilapidant les énergies avec un
minimum de violence) référent à
la transe dionysiaque, à la fureur et au bruit,
le disque lui, plus que la radio, permet une écoute
individuelle, loin de la foule et de l'ivresse artificielle,
dans l'intimité dans la mesure où le volume
n'est pas mis à fond. Et c'est cette qualité
d'écoute qui a permis l'évolution d'une
musique brute en une musique plus complexe, plus travaillée
entre composition et improvisation.
Déjà en 1964, le pianiste classique
canadien Glenn Gould avait abandonné la scène
et les concerts parce que l'interprète ne peut
donner le meilleur dans l'instant et en une seule prise,
au contraire du studio et de la table de montage qui
peut réunir les meilleurs moments de plusieurs
prises (parfois jusqu'à 16, dit-il dans un entretien
télé). Contrairement à ce que lui
dit Yehudi Menuhin, la communion avec le public
du disque ou de la radio peut être aussi riche,
sinon plus que celle du direct, la qualité de
l'interprétation ne pouvant qu'être que
meilleure.
Pour revenir à eux, les Beatles, en 1967,
ont voulu fuir la beatlemania, qui, comme son nom l'indique,
relève bien d'une hystérie collective
proche de la transe rituelle. Ce bruit blanc perpétuel
pendant leurs concerts ne leur permettait plus de jouer.
Alors, ils se sont enfermés dans leur studio
pour inventer une musique non destinée à
la scène, mais à la seule diffusion par
le disque. L'histoire de la fanfare du Sergent Poivre
en tournée. Et comme elle n'avait pas à
être reproduite sur scène, ils se sont
amusés avec les consoles de mixage et les bandes
magnétiques de façon assez proche de la
musique savante expérimentale, la même
année où Pierre Henry « composait
» pour Maurice Béjart, avec Michel Colombier,
les jerks et les rocks de la Messe pour le temps présent,
qui sont eux aussi fondateur du rock progressif, représenté
aussi bien par Jethro Tull, Soft Machine, Gong, King
Krimson, Manset ou Magma, à l'intersection de
toutes les musiques, et plus tard de la techno ou de
l‘electro jazz. [Le superbe disque, novateur et prémonitoire,
Ceremony, co-créé par le groupe de blues
rock anglais Spooky tooth et Pierre Henry en 1969, réédité
en CD il y a peu, est déjà introuvable,
pour prendre l'exemple d'une œuvre hybride et complexe.]
Cet approfondissement de la création musicale
va conduire à un affaiblissement du concept de
groupe, pas seulement chez les Beatles. Qui se souvient
du nom des groupes de Jim Morrison, de Jimi Hendrix,
de Janis Joplin, de Franck Zappa ou de Peter Gabriel
(qui fut le chanteur de Genesis, et continue vaillamment
sa route après avoir contribué à
la promotion de la World Music)?
Plus la musique est complexe, plus elle repose sur
l'un ou l'autre des individus du groupe, et moins sur
tous ; plus elle est une réflexion métaphorique
sur le danger de la foule. Ainsi, l'opéra rock
Tommy des Who est bien l'œuvre du seul guitariste, et
une réflexion sur la manipulation de la foule
par les sectes.
De même, le concept album The Wall du Pink
Floyd est l'œuvre du seul bassiste et une réflexion
sur la folie totalitaire. Juste dix ans avant la chute
du vrai mur, alors que le mur symbolique en plastique
se sera écroulé des dizaines de fois dans
le monde pendant la tournée du groupe.
Dans l'opéra rock en 3 actes, Joe's Garage,
Zappa — une des individualités les plus complexes
du rock appartenant aux deux dimensions de la musique
contemporaine, la musique « savante » écrite
et la musique « vivante » improvisée
— joue de la même autocritique plus ou moins autobiographique,
qui n'est pas pour rien dans le désamorçage
de la violence du rock, et son accession à un
statut culturel, une fois le tri fait entre œuvres et
marchandises .
Quant à John Lennon, on sait comment il participa
de manière globale à la contre-culture,
et pas seulement musicale, et comment, selon Chastagner,
il paya directement son refus d'être une
star au sein d'une ritualisation qu'il a lui même
contribué à rendre désuète,
pour que cette culture puisse en devenir vraiment une.
Mais déjà en 1956, Greil Marcus doit
le raconter dans Mistery Train [Alia 2001], Elvis Presley
avait pris ses distances de manière symbolique
avec le mimétisme de la foule : il s'était
présenté au public en déclarant
qu'il commençait chaque concert par l'hymne américain,
et le public, comme un seul homme, s'était levé
bien droit — nous sommes alors en pleine guerre froide
— Alors Elvis avait fait signe à ses musiciens
et entamé le morceau « Hound Dog »
(chien enragé) de Jerry Lee Lewis. Et le public
avait réagi en changeant d'attitude du tout au
tout, et en hurlant de plaisir.
Chastagner cite, sans s'y attarder plus, malgré
sa thèse, cette anecdote où Frank Zappa,
en pleine guerre du Vietnam, « demanda à
deux Marines qui se trouvaient dans la foule de venir
mutiler une poupée représentant une enfant
asiatique. Ce qu'ils firent sans façon. Le public
était sous le choc » [p. .133]. Car la violence
n'est pas ici simplement détournée de
l'artiste, comme le dit Chastagner, mais aussi mise
en scène symboliquement dans son mécanisme
même, puis renvoyée à la «
foule » contre elle-même, et l'hystérie
se transforme en choc.
Un certain esprit du rock contre une certaine loi
du rock, tout le problème de l'ambivalence justement.
Dans sa conférence déjà citée,
Mishka Assayas finit à peu près en ces
termes : Le rock a été une tentative
couronnée de succès, d'enchantement, de
ré enchantement du monde, au sens où l'on
jette un sort, un charme sur les choses... Beaucoup
ont cru à la supériorité d'un monde
rêvé sur le monde réel... Les Beatles
ont rendu la vie plus décevante à cause
de cet espoir, de cette foi puérile, sans limite
mais inévitable. Cette conclusion semble
un peu contradictoire
L'idée de ré enchantement du monde
parait assez juste par rapport à une société
de consommation complètement matérialiste
et sans aucun idéal, sinon celui immédiat
de se procurer des objets qu'on jette aussitôt
après pour les remplacer par d'autres aussi inutiles.
La culture rock, en réinventant du rituel d'abord,
puis en le transformant en culturel ensuite, a essayé
de dépasser cette dilapidation du monde occidental,
et le pop art, en « transfigurant le banal »
selon Arthur Danto, en nous montrant d'un autre point
de vue la matérialité superficielle du
monde marchand, s'inscrit parfaitement dans cette nouvelle
culture, en tentant de donner une valeur esthétique
à des objets et des choses éphémères
et inconsistantes. Ambivalence toujours, entre défiguration
et transfiguration [voir note 3].
Mais quant à la déception par rapport
au monde rêvé, communautaire et ludique,
elle vient sans doute du fait que c'est souvent
de notre monde qu'il est question, dans le rock, et
non d'un monde imaginaire ou utopique, et qu'il fallait
un certain recul pour le comprendre, celui qui va du
rituel au culturel, du tribal à l‘individualisme.
Pas de « mélodie de l'espèce
» ici, comme chez les oiseaux, mais de multiples
mélodies créées, transmises, reprises,
adaptées, acclimatées, surtout depuis
l'explosion des musiques populaires et un certain retour
à une tradition « orale » permise
par la radio et le disque, puis Internet. C'est
cette culture rock et jazz que nous avons essayé
de questionner ici, à travers Chastagner et Girard,
en essayant de prolonger certaines intuitions
toujours valides, nous semble-t-il, de Rousseau.
Notes
[1] L'écriture n'est pas forcément
un « supplément originaire » comme
le dit Derrida à propos de Rousseau et de l'Essai
dans De la grammatologie [p. 203-206], mais plutôt
un complément qui accompagne l'évolution
de la parole selon les trois types de peuples, sauvages,
barbares et policés. Le chapitre 5 annonce donc
le chapitre 19 « Comment la musique a dégénéré
» et permet de comprendre pourquoi l'écriture
alphabétique, pour le langage, et l'écriture
harmonique pour la musique, à cause de la précision
mathématique des idées, intellectuelles
ou musicales, ne sont des progrès que quantitatifs
et non qualitatifs, d'où cette perte d'énergie
de l'expression et de la mélodie que les musiques
populaires, grâce aux supports audio-visuels qui
ne nécessitent plus forcément la partition
écrite, ne retrouvent pas, mais réinventent
sous certains aspects.
Ce qu'on retrouve chez Bernard Stiegler quand, dans
Philosopher par accident, il distingue dans l'Athènes
antique une forme poétique de la langue et de
l'écriture des présocratiques, puis une
forme technique et rhétorique chez les sophistes
et une forme scientifique et philosophique chez les
philosophes à partir de Socrate [p. 28-29]. De
plus, ce que dit Rousseau de l'ancienne énergie
permet de réévaluer, du point de vue de
la musique « populaire », l'enregistrement
« phonographique » comme une forme de mémoire
technique pas forcément négative, si elle
permet l'enrichissement de la « mélodie
» (de la diachronie chez Stiegler) et non l'envahissement
dangereux de « l'harmonie » (de la diachronie
chez Stiegler) [p. 107-110]. Ce que la notion d'ambivalence,
ou de non-opposition comme le dit Stiegler en fin de
livre, permet de comprendre[p. 117-118].
Rousseau amorce aussi d'une certaine manière
les interrogations que se pose Derrida en vue d'une
déconstruction de la philosophie, à tel
point qu'on pourrait avancer l'idée que l'écriture,
déjà chez Rousseau, est une parole différée
au sens où dans Marges Derrida définit
de cette façon la différ[a]nce :
La philosophie [vit] dans et de la différance,
s'aveuglant ainsi au même qui n'est pas l'identique.
Le même est précisément la différance
(avec un a) comme passage détourné et
équivoque d'un différent à l'autre,
d'un terme de l'opposition à l'autre. On pourrait
ainsi reprendre tous les couples d'opposition sur lesquels
est construite la philosophie et dont vit notre discours
pour y voir s'effacer non pas l'opposition mais s'annoncer
une nécessité telle que l'un des termes
y apparaisse comme la différance de l'autre,
comme l'autre différé dans l'économie
du même : l'intelligible comme différant
du sensible, comme sensible différé ;
le concept comme intuition différée -
différante ; la nature comme nature différée
- différante... [p. 18 Éditions
de Minuit] et donc l'écriture comme parole
différée ou différante.
[2] Sans rapport donc avec l'inconscient collectif
de Jung qui s'était compromis avec le nazisme
en distinguant entre psychologie aryenne (la seule vraie)
et psychologie juive, autrement dit entre la doctrine
de « l'inconscient collectif » et la psychanalyse
de Freud. [selon Marthe Robert, La révolution
psychanalytique, t. 2, p. 248, Payot 1964]. En 1934, Jung écrit
que l'inconscient aryen a « un potentiel supérieur
» à l'inconscient juif : « le grandiose
phénomène du national socialisme les a-t-il
éclairés ? » [cité par Elizabeth
Roudinesco :Au delà du conscient, Hazan
2000, p. 133]
[3] Comment
la société politique, la laïcisation
et à plus forte raison la démocratisation
peuvent elles s'effectuer par le contrat sans que la
violence ne rejaillisse ouvertement ?
Si l'on suit Marcel Gauchet dans Le désenchantement
du monde (Gallimard 1985) la sortie de la religion est
une réalité du monde occidental permise
à la fois par l'apparition de l'État, puis la
démocratisation et la désacralisation
qui ont suivi cette avènement. Mais, si l'on
suit Girard, la question de la violence ne peut être
réglée par la seule législation
et la seule éducation, même si l'individualisation
des citoyens atténue la dimension malsaine du
collectif. Cette sortie de la religion s'accompagne
alors d'un développement d'une part de l'économie
de marché, d'autre part de la culture.
Dans quelle mesure la violence économique
n'est-elle pas atténuée dans l'univers
démocratique par l'existence parallèle
des économies mafieuses qui concentrent en elles
cette violence et qu'une certaine science économique
masque sous le concept effarant de la main invisible.
Et dans quelle mesure la culture, particulièrement
le domaine artistique, ne peut pas prendre en compte
cette violence par la provocation, la dérision,
la défiguraton / transfiguration symbolique pour
permettre aux sociétés laïques d'exister
autrement que dans la violence économique (au
contraire de ce qu‘affirme Paul Virilio dans La procédure
silence, Galilée 2000)?
[4]
Ce que Popper explique différemment par les fonctions
du langage [voir par exemple La quête inachevée,
Press Pocket 1989] : deux communes à l'homme
et à l'animal évolué, l'expressive
et la communicative, et deux spécifiques à
l'homme; d'abord la descriptive puis l'argumentative
qui va apparaître vers le VIe siècle avant
J.C. en Grèce, quand les hommes vont commencer
à se poser la question du vrai et du faux quant
aux descriptions mythiques, qu'ils avaient acceptés
jusqu'ici sans discuter, avant l'ébauche de démocratisation
de la cité athénienne et l'apparition
des maîtres de sagesse, les sophistes et autres
philosophes de la nature, nécessaires pour éduquer
les nouveaux citoyens à le vie publique et politique.
En quoi Rousseau annonce Popper sur l'évolution
du langage et l'apparition d'une fonction argumentative
prééminente pour notre culture occidentale,
même s'il n'en tire pas les mêmes conclusions.
[5]
Michel Foucault : … Non seulement la musique rock (beaucoup
plus encore qu'autrefois le jazz) fait partie intégrante
de la vie de beaucoup de gens, mais elle est inductrice
de culture : aimer le rock, aimer tel type de musique
rock plutôt que tel autre, c'est aussi une manière
de vivre, une façon de réagir; c'est tout
un ensemble de goûts et d'attitudes… [en] rapport
intense, fort, vivant, « dramatique »… avec
une musique qui est en elle-même pauvre [sic],
mais à travers laquelle l'auditeur s'affirme;
et par ailleurs, on a un rapport frêle, frileux,
lointain, problématique avec une musique savante
dont le public cultivé se sent exclu…
Pierre Boulez : … Toutes les musiques, elles sont bonnes,
toutes les musiques elles sont gentilles. Ah ! Le pluralisme,
il n'y a rien de tel comme remède à l'incompréhension…
Tout est bien, rien n'est mal ; il n'y a pas de valeurs,
mais il y a le plaisir. Ce discours, si libérateur
qu'il se veuille, renforce au contraire les ghettos…
L'économie est là pour nous le rappeler,
au cas où nous nous perdrions dans cette utopie
fadasse ; il y a des musiques qui rapportent et qui existent
pour le profit commercial ; il y a des musiques qui coûtent,
dont le projet même n'a rien à voir avec
le profit. Aucun libéralisme n'affirmera cette
différence.
Michel Foucault : … Évidemment, les lois du
marché viennent s'appliquer facilement à
ce mécanisme simple. Ce qu'on met à disposition
du public, c'est ce qu'il écoute. Et ce que de
fait, il se trouve écouter, puisqu'on le lui
propose, renforce un certain goût, creuse les
limites d'une capacité bien définie d'audition,
cerne de plus en plus un schéma d'écoute…
Bien sûr, le processus n'est pas univoque. Et
il est certain que la familiarité croissante
avec la musique élargit la capacité d'écoute
et donne accès à des différenciations
possibles, mais ce phénomène risque de
se produire seulement à la marge… S'il n'y a
pas un effort pour dérouter les familiarités…
Cette situation singulière, la musique contemporaine
[savante] la doit à son écriture même.
En ce sens, elle l'a voulue. Ce n'est pas une musique
qui cherche à être familière; elle
est faite pour garder son tranchant. On peut bien la
répéter, elle ne se réitère
pas. En ce sens, on ne peut pas y revenir comme à
un objet. Elle fait irruption aux frontières.
[Extrait d'un entretien publié en 1983 par
CNAC magazine et repris dans Foucault : Dits et écrits,
t. 4, p. 490-494]
Un bref entretien où Foucault, même
s'il emploie un peu vite l'adjectif « pauvre »,
sent bien la difficulté de ne pas trop
simplifier, ou platoniser l'idéal musical tel
que le fait Boulez.
Alain Lambert Février
2009
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