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En 1996, après avoir écrit
Tous les matins du monde en 1991 et
La leçon de musique en 1987, l’écrivain Pascal Quignard publiait
dix
petits traités sous le titre générique de
La haine de la musique [folio]
. Ce titre est précisément celui du VIIe traité, qui synthétise,
avec le IXe:
Désenchanter, la trame implicite aux méditations de l’auteur dont
voici un florilège extrait de ces deux textes:
La musique est le seul, de tous les arts, qui ait
collaboré à l’extermination des Juifs organisée par les Allemands de 1933
à 1945... Il faut souligner, au détriment de cet art, qu’elle est le seul
qui ait pu s’arranger de l’organisation des camps, de la faim, du
dénuement, du travail, de la douleur, de l’humiliation, et de la mort...
Il faut entendre ceci en tremblant: c’est en musique que ces corps nus
entraient dans la chambre.
La musique viole le corps humain. Elle met debout.
Les rythmes musicaux fascinent les rythmes corporels. A la rencontre de la
musique, l’oreille ne peut se fermer. La musique étant un pouvoir
s’associe de fait à tout pouvoir. Elle est d’essence inégalitaire. Ouïe et
obéissance sont liées. Un chef, des exécutants, des obéissants telle est
la structure que son exécution aussitôt met en place. Partout où il y a un
chef et des exécutants, il y a de la musique. Platon ne pensa jamais à
distinguer dans ses récits philosophiques la discipline, la guerre et la
musique, la hiérarchie sociale et la musique... Cadence et mesure. La
marche est cadencée, les coups de matraque sont cadencés, les saluts sont
cadencés. (p.215 à 221)
Entendre et obéir.
La première fois où Primo Levi entendit la fanfare à
l’entrée du camp jouant Rosamunda, il eut du mal à réprimer le rire
nerveux qui se saisit de lui. Alors il vit apparaître les bataillons
rentrant au camp avec une démarche bizarre... Les hommes étaient si
dépourvus de force que les muscles des jambes obéissaient malgré eux à la
force propre aux rythmes que la musique du camp imposait et que Simon Laks
dirigeait.
Primo Levi a nommé «infernale» la musique... «Leurs
âmes sont mortes et c’est la musique qui les pousse en avant comme le vent
les feuilles sèches, et leur tient lieu de volonté.»
Ce fut pour augmenter l’obéissance et les souder
tous dans la fusion non personnelle, non privée, qu’engendre toute
musique.
Ce fut par plaisir, plaisir esthétique et jouissance
sadique, éprouvés à l’audition d’airs aimés et à la vision d’un ballet
d’humiliation dansé par la troupe de ceux qui portaient les péchés de ceux
qui les humiliaient.
Ce fut une musique rituelle... La musique, écrit-il,
était ressentie comme un «maléfice». Elle était une «hypnose du rythme
continu qui annihile la pensée et endort la douleur».
Comment entendre la musique, n’importe quelle
musique, sans lui obéir? (p. 224 à 228)
Il n’y a pas deux «côtés» de la musique... Il y a
une puissance qui fait simultanément retour sur elle même et métamorphose
d’une façon similaire ceux qui la produisent en les plongeant dans la même
obéissance rythmique, acoustique et corporelle.
Dans Mémoires d’un autre monde, Simon Laks rapporte
cette histoire;
En 1943, dans le camp d’Auschwitz, pour la veillée
de Noël, le commandant Schwarzhuber donna l’ordre aux musiciens du Lager
d’aller jouer des chants de Noël allemands et polonais devant les malades
de l’hôpital pour femmes. Simon Laks et ses musiciens se rendirent à
l’hôpital pour femmes.
Dans un premier temps, les pleurs saisirent toutes
les femmes... Dans un second temps, aux larmes succédèrent les cris. Les
femmes criaient: «Arrêtez! Arrêtez! Fichez le camp! Du balai! Laissez nous
crever en paix!»... Simon Laks dit qu’il n’avait jamais pensé jusque là
que la musique pût faire mal.
La musique fait mal.
Je m’étonne que des hommes s’étonnent que ceux
d’entre eux qui aiment la musique la plus raffinée et la plus complexe,
qui sont capables de pleurer en l’écoutant, soient capables dans le même
temps de la férocité. L’art n’est pas le contraire de la barbarie... La
sidération de l’audition donne à la mort.
Goethe, âgé de soixante-quinze ans, a écrit: «La
musique militaire me déploie comme un poing qu’on ouvre». (La haine de la
musique p.236 à 243)
Le fascisme est lié au haut-parleur. Il se multiplia
à l’aide de la «radio-phonie». Puis il fut relayé par la «télé-vision». Au
cours du XXe siècle, une logique historiale, fasciste, industrielle,
électrique - quelle que soit l’épithète qu’on veuille retenir - s’est
emparée des sons menaçants. La musique, par la multiplication non de son
usage (son usage au contraire s’est raréfié) mais de sa reproduction comme
de son audience, a désormais franchi la frontière qui l’opposait au
bruit.
Le silence est devenu le vertige moderne. De la même
façon qu’il constitue un luxe exceptionnel dans les mégapoles.... Je fuis
la musique infuyable... (Désenchanter p.273 à 307)
Ces extraits ne veulent pas résumer l’ensemble de la
thèse mais au contraire la cerner au milieu d’une écriture qui médite, qui
tourne en spirale, semble s’égarer pour revenir sur elle même à chaque
boucle. La cerner autour d’un point particulier qui revient constamment:
«entendre et obéir», avec une référence constante aux deux déportés, Simon
Laks, le musicien et chef d’orchestre forcé de jouer , et Primo Levi,
l’auditeur forcé d’entendre. Avec une référence constante à Platon
aussi.
Mais ce qu’oublie de dire Quignard, à propos de cette
dernière référence, c’est que, si Platon ne semble pas distinguer, dans sa
façon de le présenter, la musique de la discipline, de la guerre, de la
hiérarchie sociale, il ne s’agit pourtant pas de «n’importe quelle
musique». Il y a bien «deux «côtés» de la musique» pour Platon, celle qui
mène à l’obéissance, et l’autre, qui conduit à l’anarchie, c’est à dire la
plainte, l’ivresse, la mollesse et l’indolence (
La République [398c - 402c]) ce qui exclut tous les modes musicaux
des Grecs, sauf deux: le dorien et le phrygien qui permettent d’éduquer,
c’est à dire de dresser convenablement les futurs philosophes-rois , l’une
pour en faire un «brave engagé dans la bataille et dans toute autre action
violente», et l’autre pour en faire un «homme engagé dans une action
pacifique... volontaire [où il] se conduit en toute circonstance avec
sagesse et modération, content de ce qui lui arrive».
Ce qui exclut aussi de la Cité idéale les «instruments
à cordes nombreuses qui rendent toutes les harmonies», c’est à dire tous
les modes, et donc plutôt toutes les mélodies, sur le modèle de la flûte
«qui peut émettre le plus de sons»et qui est donc le plus «mélodique» des
instruments. Ne restent que les lyres et les cithares pour la ville, les
syrinx pour les bergers, instruments «harmoniques» dont les notes sont
fixées une fois pour toute par l’artisan, dans un accord, un mode et une
harmonie préétablis donc. Car la flûte, au début, ravit l’âme et l’adoucit
dans sa part irascible et fait fredonner de joie. Mais, si on se laisse
trop prendre à ce charme, c’est le courage qui fond et le jeune homme
devient «guerrier sans vigueur» [411a]
Pour purifier la cité, il reste à trier les rythmes,
ceux qui favorisent les vices, l’arythmie, et ceux qui favorisent le bien
par l’eurythmie. «Il me semble, en effet, que ce sont là les avantages que
l’on attend de l’éducation par la musique» confirme à Socrate son
interlocuteur. Et Platon continue en 424c:
«Il faut que ceux qui ont charge de la cité s’attachent
à ce que l’éducation ne s’altère point à leur insu et... prennent garde
que rien de nouveau, touchant la gymnastique et la musique, ne s’y
introduise contre les règles établies... car il est à redouter que le
passage à un nouveau genre musical ne mette tout en danger. Jamais, en
effet, on ne porte atteinte aux formes de la musique sans ébranler les
plus grandes lois des cités...
Donc, c’est là, ce semble, dans la musique, que les
gardiens doivent édifier leur corps de garde...»
Pas n’importe quelle musique donc, entre la trop
mélodique, ludique et arythmique, et la bien harmonisée, et eurythmique,
pour dresser le citoyen idéal hors des vices, de la lâcheté, de
l’indolence, de la paresse, bref dans l’obéissance civique.
Sur quoi Rousseau renchérit à propos de cette division
musicale, mais de l’autre point de vue, en s’en prenant au musicien
platonicien le plus influent de son époque, Jean Philippe Rameau, dont
j’ai déjà cité ce texte étonnant de 1759 (voir mon article sur ce même
site
Musique, philosophie et littérature chez Rousseau :
http://www.musicologie.org/publirem/lambert_rousseau.html )dont le
philosophe prend le total contrepied: «Point d’ouvrage soit de la nature
soit de l’art soit en physique soit même en morale, qui ne soit
susceptible de ce terme, harmonie universelle, harmonie céleste, harmonie
du corps humain, harmonie en peinture, en architecture, harmonie du
gouvernement... pour parvenir... à la justesse exacte rigoureuse et
sensible qu’on trouve dans la musique, laquelle semble nous être donnée
par la nature comme le type sensible de tout ce que doit être en
proportion, c’est à dire de toute perfection».
Car pour Rousseau, la musique, du moins comme mélodie,
ne relève ni de la science ni de la simple nature, mais bien de l’humain,
seul animal capable de se perfectionner, c’est à dire d’acquérir «en bien
ou en mal» l’ensemble des qualités, vices et vertus, qui lui permettent de
devenir «tout ce qu’il peut être» et non ce qu’il doit être. Car la
perfectibilité, sur le modèle de l’imagination mélodique en musique,
permet à l’homme de devenir vraiment humain et libre, comme il l’explique
dans un chapitre du contrat social, et de quitter l’animalité bornée,
stupide et soumise à l’instinct.
D’où les deux derniers chapitres de
l’Essai sur l’origine des langues et de la mélodie où la
prédominance de l’harmonie sur la mélodie, de la philosophie sur
l’émotion, va amener à l’asservissement progressif des hommes: «Aussi, dès
que la Grèce fut pleine de sophistes et de philosophes, n’y vit-on plus de
poètes ni de musiciens célèbres. En cultivant l’art de convaincre, on
perdit celui d’émouvoir. Platon lui-même, jaloux d’Homère et d’Euripide,
décria l’un et ne put imiter l’autre... [A la fin de ce lent processus
historique, l’oubli de la mélodie dans l’harmonie] cette marche ayant
usurpé le nom de mélodie... et notre système musical étant ainsi devenu,
par degrés, purement harmonique, il n’est pas étonnant que l’accent oral
en ait souffert, et que la musique ait perdu pour nous presque toute son
énergie.» (Chap.XIX).
D’où la conclusion du chapitre XX: «Il y a des langues
favorables à la liberté; ce sont les langues sonores, prosodiques,
harmonieuses, dont on distingue le discours de fort loin...Or je dis que
toute langue avec laquelle on ne peut se faire entendre au peuple assemblé
est une langue servile; il est impossible qu’un peuple demeure libre et
qu’il parle cette langue là»
Rousseau semble rejoindre Quignard sur l’amplification
du discours fasciste qui s’impose par la persuasion du volume sonore, et
sa cadence implacable, parce qu’il ne sait ni convaincre ni émouvoir (ce
qui est vrai aussi des rengaines commerciales qui s’imposent de la même
manière et asservissent ceux qui s’y font prendre).
Mais il faut revenir sur le qualificatif «harmonieuses»
et essayer de l’éclairer à partir de l’article
mélodie du
Dictionnaire de Musique du même Rousseau, publié en 1767, où il
explique que la mélodie et l’harmonie n’ont qu’un point commun: «On ne
doit donc pas comparer la
Mélodie avec l’harmonie, abstraction faîte de la Mesure dans toutes
les deux,: car elle est essentielle à l’une et non pas à l’autre» ce que
Rousseau développe plus loin avec l’idée d’accent ou d’intonation qui
permet de faire chanter plus ou moins la mélodie et permet de diversifier
une même suite de notes. Et si la mesure du temps sous la forme de
l’accent définit la mélodie, il ne s’agit pas là du rythme cadencé dont
parle Quignard, qui l’avait d’ailleurs noté en écrivant «cadence et
mesure» (voir citation ci-dessus), ce qui permet de distinguer
l’harmonieux de l’harmonie, quant à la racine commune.
Car la mélodie est un autre «côté» de la musique [ce
que j’ai essayé de montrer dans l’article déjà cité], dans la mesure où
elle n’est pas pure construction harmonique mais qu’elle sait être
imagination mélodique, loin de toute «logique historiale, fasciste,
industrielle, électrique» (avec cette succession de qualificatifs quasi
heideggeriens, on ne peut s’empêcher de reprendre au sujet de ce
philosophe les remarques de Quignard envers la musique, concernant sa
collaboration avec le parti nazi).
Pour prolonger Rousseau, la mélodie comme
improvisation, d’abord comme individualisation des voix musicales, a
permis l’apparition du contre chant dans le choeur grégorien, des voix
solistes dans l’opéra après l’harmonie trop construite du madrigal, des
voix fuguées qui s’individualisent en se décalant les unes par rapport aux
autres, des voix du concerto en dialogue avec la masse harmonique de
l’orchestre... Monteverdi, Corelli, Bach, Vivaldi, bien sûr, et pour
changer un peu un musicien français des Lumières, Michel Corrette,
directeur d’école (dont les élèves étaient moqués comme « ânes à Corrette»
par les musiciens reconnus et sérieux), auteur de treize méthodes et de
nombreux concertos «comiques» ([Concerts et concertos comiques - Ensemble
Stradivarius - Aria 1996] dont les thèmes, inspirés d’airs populaires,
permettent les subtiles variations des instruments solistes les plus
divers, flûte traversière, musette, vielle à roue, orgue, violon... ) qui
étaient joués entre les actes des vaudevilles.
Un siècle plus tard, dans le gospel, la syncope va
jouer avec l’harmonie trop obéissante des cantiques. Enfin, c’est avec le
blues et le jazz que l’improvisation vocale puis instrumentale continue le
processus d’individualisation des voix musicales. Ray Charles, héros de
nos écrans après l’avoir été de nos discothèques, va laïciser, érotiser et
individualiser l’expression collective et chorale du gospel, et son
disciple indiscipliné le plus récent, le bluesman Ben Harper, s’amuse dans
son dernier disque, avec cette même tradition en se décalant du choeur des
blind boys of Alabama. Ainsi, dans le morceau
mother pray, il met en avant sa voix en équilibre instable et
fragile par rapport au choeur, d’où la force de ce morceau.
De même, un grand orchestre de jazz n’est pas une
fanfare, ni une harmonie comme on nomme les orchestres de cuivres, mais un
écrin instrumental pour les différents solistes, écrin qui doit autant à
Duke Ellington qu’à Maurice Ravel, quand on veut bien voir que leurs
musiques et leurs timbres n’ont pu que se développer en parallèle, avant
de se trouver mêlés ensuite dans les arrangements de Gil Evans, dont ceux
pour Miles Davis. Quant au concerto en sol de Ravel, il reste très prisé
des jazzmen par sa partie de piano qui semble avoir été improvisée plus
que composée, ce dont nous reparlerons.
L’individualisation quasi tocquevillienne en jeu dans
la musique se retrouve aussi dans la danse populaire qui va de la ronde
collective aux danses à figures avant de s’individualiser totalement avec
le jerk dans les années soixante, où chacun peut danser seul, avec ou au
milieu des autres. Sans parler de l’écoute, d’abord collective (fêtes,
messes...), puis sélective (salles de spectacles...) puis individualisée
(radio, électrophone, baladeur...)
Dans l’improvisation, la voix soliste, instrumentale ou
vocale, s’appuie sur la grille d’accords des musiques populaires
d’aujourd’hui (blues, jazz, folk, rock... ) pour mieux s’en détacher, s’en
libérer et évoluer dans de multiples variations encore jamais entendues
par l’auditeur et le musicien lui-même. S’il ne triche pas en répétant ce
qu’il a déjà préparé, c’est à dire composé, il se laisse emporter de façon
à la fois lyrique et virtuose, dans un équilibre éphémère qui définit
l’improvisation inspirée, c’est à dire réussie, mêlant citations et
innovations dans un mouvement qui explique l’évolution de ces musiques
depuis à peine plus d’un siècle. [Voir le très beau texte de Julio
Cortazar,
L’homme à l’affût (Folio 2 euros)
, à la fin des
armes secrètes où le musicien, sans doute Charlie Parker, décrit
son expérience avec le temps.]
Jacques Attali, dans un livre du reste fort intéressant
sur la musique:
Bruits,
essai sur l’économie politique de la musique (PUF 1977), découpe
son histoire en quatre temps: sacrifier, représenter, répéter et composer.
Les deux derniers chapitres, qui parlent, du milieu des années 70, de la
musique présente et à venir, ont le plus vieilli, car l’auteur se situe
dans une perspective hésitant entre l’économie politique et l’économie
symbolique, sans jamais se distancier assez de la première, alors que si
l’on en reprend la lecture d’un point de vue moins économiste, et en
remplaçant dans les cinquante dernières pages
composerpar
improviser, sa thèse semble se réactualiser, du moins dans la
perspective que j’essaie d’explorer à partir de Rousseau, que, soit dit en
passant, il évacue en trois lignes parce qu’il ne l’a ni compris, ni lu
visiblement [p.121: «On retrouve cette conception de l’harmonie naturelle,
ordre inévitable dans le monde, jusque chez Rousseau, avec l’apologie de
la musique italienne, naturelle, contre celle des Français, artificielle
et construite; la musique doit être une langue, évoquer la conversation et
donc permettre l’ordre politique.» C’est tout!
Puis il n’en parle plus, et c’est dommage car ce qu’il
écrit de la composition, comme perfectibilité possible, relève bien de
l’improvisation telle qu’on peut la définir à partir de Rousseau justement
[voir encore mon article déjà cité]:
«Ainsi, écouter de la musique dans le réseau de la
composition [improvisation], c’est, au bout du compte, l’écrire à
nouveau... La composition [l’improvisation] remet donc en cause, au-delà
de la musique, la distinction entre travailler et consommer, entre faire
et détruire, division fondamentale des rôles dans toutes les sociétés où
un code définit l’usage; elle devient jouissance des instruments, des
outils de communication, du temps d’usage et d’échange vécu et non plus
stocké.» [p.269]
A remarquer ici et ailleurs dans ce texte les aperçus
«médiologiques» avant l’heure - le terme est de 1979 - concernant les
rapports entre culture au sens large et évolution des technologies.
«Ainsi, improviser se dit dans la langue du jazz «to
freak (dévier) freely». Freak, c’est aussi le monstre, le marginal.
Improviser, composer, renvoie donc à l’idée de différences assumées, de
corps retrouvé et épanoui... Elle relie la musique avec le geste, dont
elle est le support naturel; elle branche la musique sur les bruits de la
vie et du corps à qui elle donne une énergie pour son mouvement. Elle est
alors risquée, inquiète, remise en cause instable, fête anarchique et
menaçante.»[p.284]
On remarque dans ce passage la synonymie entre
improviser et composer.
«La composition [l’improvisation] libère le temps pour
le vivre et non plus pour le stocker... [elle] ouvre donc sur une
bouleversante conception de l’histoire, ouverte, instable, où le travail
ne rythme plus l’accumulation, où l’objet n’est plus un stockage du
manque, où la musique porte réappropriation du temps et de l’espace. La
composition [l’improvisation] est une perpétuelle remise en cause de la
stabilité, c’est à dire des différences... La vraie musique
révolutionnaire n’est pas celle qui dit la révolution, mais celle qui en
parle comme un manque.»[p.289-294]
L’improvisation, comme synonyme de la perfectibilité
sur le modèle de l’imagination mélodique, permet de penser l’histoire sur
le mode de l’instable et de l’imprévisible, et non sur celui du préécrit,
préétabli, prédestiné des philosophies de l’histoire qui relèvent
peut-être, elles, de la composition effectuée selon les règles préétablies
et préécrites de l’harmonie et du contrepoint. Et l’harmonie ne peut pas
être prééminente ni préétablie comme le voulait Rameau, pour éviter la
cadence et l’obéissance inconditionnelle aux règles.
Mais c’est le double jeu entre la contrainte harmonique
et l’imagination mélodique qui permet au musicien autant qu’à l’auditeur
de connaître une expérience musicale. Cette expérience semble beaucoup
plus restreinte, du moins pour l’auditeur, dans le free jazz, c’est à dire
le jazz libre de toute contrainte, où chaque musicien joue comme il veut,
au point que l’individualisation et l’improvisation n’ont plus de limite
ni d’existence vraiment collective dans le groupe, sauf chez les très bons
musiciens, qui ont été formés à la première école, et qui ne l’ont pas
oublié. Quoiqu’en dise Malcom X en 1964: «Le musicien blanc peut jouer
s’il a quelque partition devant lui. Il peut improviser à partir de
quelque chose qu’il a entendu auparavant. Mais le musicien noir, lui,
prend son instrument et souffle des sons auxquels il n’avait pas pensé
avant. Il improvise, il crée et cela vient de l’intérieur. C’est son âme,
c’est la musique de son âme...» [cité par Attali qui ajoute: «Depuis ce
temps, et comme le mouvement de la violence noire, le bruit du Free Jazz a
échoué dans sa rupture de la répétition. Cantonné, réprimé, limité,
censuré, expulsé, il s’est assagi. (p.276-278)]
Peut-être qu'au delà des premiers moments
d’enthousiasme libertaire, les années soixante-dix n’ont pas été la
période la plus riche du jazz. Le retour au be-bop, au jazz mixte, dans
lequel les musiciens blancs avaient appris «fraternellement»
l’improvisation au milieu des musiciens noirs, a permis un retour du
public à la fin de cette même décennie, à partir de thèmes mélodiques
communs à la culture du musicien et de l’auditeur, condition d’une
expérience musicale en partie partagée, car tout le monde ne peut pas être
musicien.
Ces remarques ne valent pas pour les "passeurs"
ces musiciens comme Eric Dolphy, John Coltrane, Charly
Mingus ou Sonny Rollins, qui nous ont fait partager
leur expérience musicale parce qu'ils jouaient
avec les limites plus qu'ils ne les franchissaient.
Si l’improvisation de la musique actuelle peut rappeler
le chamanisme de la transe et de la danse sans doute, c’est dans le sens
de la vie tout autant que de la mort, dans l’ivresse instable, et non
l’obéissance servile et mécanique.
Ce que savaient bien les nazis dont l’amour de «la
musique la plus raffinée et la plus complexe» refusait toute musique
classique atonale, hors des règles classiques, et/ou d’origine juive, ou
populaire d’origine prolétarienne, juive, tsigane ou noire... bien
sûr!
«Si l’on interdit le jazz nègre, si des ennemis du
peuple composent une musique intellectuelle privée d’âme et de cœur, sans
trouver d’auditeurs en Allemagne, ces décisions ne sont pas
arbitraires...» Fritz Stege: La situation actuelle de la musique allemande
- 1938. (Cité par Attali au début de son livre avec cet autre passage fort
éclairant, version stalinienne du totalitarismecontre une certaine
musique: «Nous avons affaire à une lutte très aigüe... entre deux
tendances. L’une représente dans la musique soviétique une base saine...
fondée sur la reconnaissance du rôle énorme joué par l’héritage
classique... et... des liens organiques profonds avec le peuple. La
deuxième tendance exprime un formalisme étranger à l’art soviétique, le
rejet de l’héritage classique sous le couvert d’un faux effort vers la
nouveauté, le rejet du caractère populaire de la musique, le refus de
servir le peuple, cela au bénéfice des émotions étroitement individuelles
d’un petit groupe d’esthètes élus... Il ne faut pas oublier que l’URSS est
actuellement l’authentique dépositaire de la culture musicale universelle,
de même que dans tous les autres domaines, elle est le rempart de la
civilisation et de la culture humaine contre la décadence bourgeoise et la
décomposition de la culture» Jdanov - 1948.)
La musique comme expression de l’âme collective et
comme instrument de la collectivisation des âmes, à gauche comme à droite,
contre l’individualisation des esprits et des mélodies.
Encore donc un autre «côté» de la musique qui n’est
jamais«n’importe laquelle musique» sans distinction aucune. Comme chez
Platon [dont Attali cite aussi cet extrait des
Lois: «Cet ordre dans le mouvement a précisément reçu le nom de
Rythme, tandis qu’on appelle Harmonie l’ordre de la voix où l’aigu et le
grave se fondent et l’union des deux se nomme Art choral»], il y a la
musique pure, non viciée, bien cadrée par les règles de l’harmonie, et
l’autre que les nazis qualifiaient de «dégénérée» [voir sur ce même site
musicologie.org> les articles de François Coadou consacrés à
La musique dégénérée et à
la musique française sous l’occupation Dans son cinquième
concert de philosophie lu au Conservatoire de Caen l’an passé,
(http://www.musicologie.org/publirem/coadou_02f.html)
il nous parle de Nicolaus Harnoncourt, ce violoncelliste qui dans les
années cinquante commença à jouer la musique baroque avec des instruments
anciens et des petits ensembles, faisant scandale quand il donna à
entendre les
concertos brandebourgeois de Bach dans cette forme jamais entendue
jusqu’ici, puisqu’ils étaient joués par l’orchestre symphonique hérité du
romantisme. Puis il ajoute: «
Dès 1980, Harnoncourt passe les bornes... du baroque... Il interprète
les oeuvres de Mozart. Il interprète de la musique classique. Dans les
années 90, il interprète les oeuvres de Beethoven... Schubert...
Schumann... Brukner ou celles de Brahms. Il interprète de la musique
romantique... Il met en œuvre les mêmes principes expérimentés au sein de
la musique baroque... la même conception de l’interprétation... En 1995,
Harnoncourt a prononcé au festival de Salzburg un discours... où il s’est
expliqué. Il s’agit pour Harnoncourt de dénazifier la musique... ça
signifie rejeter la conception assoupissante de celle-ci... de rendre à la
musique son contenu de vérité. A commencer par la musique allemande...
qui, plus que toute autre, a été touchée... dénaturée, mise au service de
fins militaires... totalitaires...» ].
Les marches, les fanfares militaires, les chants
choraux harmonisés, sans individualisation ni improvisation, relèvent bien
de la «vraie» musique comme les oeuvres purement allemandes dont Wagner
fut le meilleur exemple à imposer au monde, y compris en France, entre
autre par le biais de l’école du chant choral, bien avant l’occupation et
la collaboration, déjà. Quant aux fox trot, et autres airs populaires
joués dans les camps, selon un témoignage, ils n’étaient sans doute qu’une
version très édulcorée, démétissée sinon germanisée et atrocement
sautillante d’une musique dont on pourchassait ailleurs les musiciens,
qu’ils soient juifs, noirs, tziganes ou zazous.
Si cette distinction des deux «côtés» de la musique
peut expliquer le rôle de son côté «obscur» dans les camps de la mort,
sans conclure à une haine globale pour autant, reste la question de la
façon dont elle était perçue par les victimes, interprètes et auditeurs
tous déportés, contraints et forcés.
Car la musique, quelle qu’elle soit, harmonique ou
mélodique, sublime ou nulle, embrigadante ou libératrice, quand on
l’entend là où on ne souhaite pas l’entendre, quand on l’impose quand on
voudrait le silence et la paix dans un tel univers de mort et de
déchéance, comment l’auteur peut-il s’étonner des réactions de rejet de
cette musique, de ceux qui la jouent et semblent tellement mieux portant
que ceux qui l’entendent, eux qui voudraient ne pas suivre son rythme et
s’évader de cette cadence imposée et infernale, ou qui ne peuvent
supporter cette illusion de paix et de douceur qui devient mensonge odieux
dans un tel contexte, ce que savent bien, sans avoir à trop penser, les
bourreaux nazis, les bons aryens. D’où les témoignages de Primo Levi, de
Simon Laks et de tous les autres cités par Quignard qui ne sont pas, en
soi, surprenants. Toute création humaine, la musique aussi, peut être
«infernale» dans les situations infernales.
A l’extrême, si les condamnés avaient été accueillis
par des déclamations poétiques, des pièces de théâtre, aussi belles
soient-elles, ou s’ils avaient dû traverser, exténués et démoralisés, une
galerie des plus belles peintures et sculptures, leur rejet et leur dégoût
auraient-ils été bien différents?
Il n’en reste pas moins que si Platon a rejeté tous ces
arts hors de sa Cité Idéale, y compris la musique mélodique, cela
correspond bien au fait que les nazis n’en pouvaient faire le même usage
qu’une musique bien précise, de la même manière qu’ils n’écoutaient ni ne
faisaient entendre d’autres musiques, comme on l’a vu, sinon peut-être
pour les mettre au ban de leur «culture» comme lors des expositions d’art
dégénéré.
Enfin, Quignard termine son VIIe traité intitulé
La haine de la musique par les témoignages sur ceux qui ont
composé, jusqu’à leur mort, des berceuses ou des sonates, et pour qui
faire de la musique avait encore une valeur positive, nécessaire et
libératrice.
Alain Lambert Mars 2005.
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