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De profil et en pointillés : le thème en question. Présentation du Quatuor II untitled - selon pollock

 

Par François Meïmoun —

Le concept d'athématisme est l'un des conservatismes les plus tenaces que notre époque a hérité des débats esthétiques français des années d'immédiat après-guerre. Le rejet manifesté par la jeune génération de musiciens, adolescente à la Libération, vis-à-vis de la capacité conférée à un thème de pouvoir engendrer une œuvre musicale fut probablement, dans le monde de la musique, l'équivalent de ce qu'Adorno, dans le domaine des lettres, identifia comme l'impossibilité d'écrire un poème à la sortie de la Seconde Guerre mondiale. En 1945, la remise en question de la possibilité du poème, en littérature, ou du thème, en musique, partagent la même question : que dire après l'horreur ?

Pour nous, quelques décennies passées, ce constat accentue l'intensité de cet appel renouvelé : qu'est-ce qu'un thème ? Quiconque a déchiffré le premier Prélude du Clavier bien tempéré a éprouvé le pouvoir d'un thème absent mais omniscient, d'un thème difficile à cerner mais qui circule en tous sens. De cette bienheureuse confusion, les compositeurs ne sont jamais sortis. Mieux que cela, ils ont joué avec, ont composé des formes, courtes ou colossales, toutes habitées par l'ambiguïté que porte en elle-même l'idée de thème. Qu'est devenu le thème premier des Goldberg ? Les Kreisleriana sont-elles autre chose qu'un ensemble de variations sur un thème absent ? Les formes musicales nées de la civilisation européenne, depuis que l'écriture de la musique s'est organisée, n'ont cessé d'être animées par ce mouvement : perdre et retrouver cette identité que le mot de thème incarne au plus près. Sonate, fugue, fantaisie : là est la grande affaire de l'écriture musicale occidentale.

La volonté de rompre, en 1945, avec ce fondement de la musique occidentale en dit long sur l'état de tourment dans lequel se trouvèrent les artistes de l'après-guerre. Certes, nous ne le savons que trop, cette situation a souvent été analysée, a posteriori, comme une posture choisie et toute volontaire. Table rase, que me veux-tu ? Louer l'amnésie a parfois du bon et dispense des retours sur l'Histoire les plus embarrassants. Les musiciens de l'après-guerre voulurent donc en finir avec l'assujettissement de la forme à l'idée première (qu'elle soit sujet ou thème) et fondatrice de l'œuvre. Ou plutôt, souhaitaient-ils un assujettissement idéal qui ne trahirait aucun compromis, rêvaient-ils de créer une coïncidence absolue entre l'idée et la structure. Mais il apparut que ce que cette génération cherchait à éprouver avec le concept d'athématisme fut une autre manière, encore, de tisser avec l'idée de thème des liens toujours renforcés. décidément, Schönberg avait bien raison de se méfier des privatifs !

S'il convient d'être prudent sur les parallèles à établir entre les arts sonores et visuels, le concept d'abstraction, en peinture, s'est auréolé d'une mythologie semblable à celui d'athématisme, en musique, et, ce, malgré les mises en garde de Francis Bacon. Catégoriques, parfois excessifs, les jugements de Bacon sur les expressions non figuratives abandonnent l'art de Jackson Pollock au banc des arts décoratifs. Bacon, habité, par son puissant désir de représenter, de figurer et défigurer ses modèles, oublie que Pollock continue de suggérer des formes et qu'il transcende l'écueil de l'aformalisme tel que le concept d'abstraction pourrait le laisser entendre. Là où Bacon, marqué par Picasso, casse les visages, Pollock suggère les dessins, laisse le spectateur les deviner, les agencer, les oublier, les recréer. Là où Bacon et Picasso multiplient les têtes, superpose les visages en brisant le modèle, Pollock laisse deviner les courbes et finir les dessins suggérés.

Que les critiques d'art aient rapproché les trajectoires de Stravinsky et de Picasso ne relève pas de la seule élégance esthétique. Tous deux, dans leurs manières successives, n'ont cessé de rendre hommage à la figure en la morcelant, en la répétant par bribe comme éclatée pour elle-même. Ce fut certainement, pour Stravinsky, comme pour bien d'autres compositeurs du milieu du XXe siècle, une façon de répondre à cette angoisse de l'impossibilité prétendue du thématisme. Pollock ne se soustrait pas à cette inquiétude, il y répond puissamment. Pollock montre que la figure n'est pas seulement à énoncer puis à oublier, qu'elle peut se lire ailleurs que dans cette dialectique première. Davantage que Klee, il fait deviner mille dessins qui s'échappent à mesure qu'on les saisit, conjugue les formes mêlées sans les appuyer, fait se déployer la toile en marge des imposantes virtuosités géométriques et, ainsi, suggère à celui qui regarde de recomposer sans cesse la toile exposée.

Pour la composition de la musique, il y a là un modèle. Musiciens, nous pourrions aussi dire un thème, l'énoncer et au même moment, l'absorber, l'éteindre et l'empêcher. Nous pourrions le laisser se deviner lui-même. Nous pourrions le dire à moitié et de profil. La question thématique, en musique, peut bien s'enrichir de l'exemple de quelques peintres qui ont créé des chemins de traverses entre la toiles figurée et dé-figurée. Aujourd'hui, la prétendue dialectique entre la possibilité du thème et l'injonction de s'en soustraire, la querelle entre les tenants de l'abstraction et du figuratif n'est plus que du ressort de l'histoire de l'art. Est-ce à dire que nous replongerons dans l'idéal romantique du tout contenu dans l'unité et vice-versa ? Goethe a déjà prononcé la messe et sans doute la Métamorphose des plantes portait déjà en elle le rêve des identités confondues, premier pas vers l'utopie de l'abstraction. Non, c'est seulement que d'infinies manières d'énoncer les idées et les thèmes se laissent encore entrevoir, entre les lignes, de profil et en pointillés.

plume François Meïmoun

En présentation de son Quatuor II untitled - selon pollock, créé au Festival d'Aix-en-Provence le 8 juillet 2013.

François Meïmoun dans Musicologie.org

Bien voir et bien entendre : Propos sur la musique en France à la Libération. Musicologie.org, 19 août 2013.

Entretien avec Pierre Boulez : Les années d'apprentissages 1942-1946). Musicologie.org, 18 avril 2012.

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ISSN  2269-9910

Références / musicologie.org 2013
Lundi 24 Août, 2015 11:12

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