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 Alain Bancquart
Musique : Habiter le temps
Préface de Franck C. Yeznikian
 Éditions Symétrie, Lyon 2003 [112 p. ; ISBN 2-914373-03-]

 

Compte-rendu de lecture
Par Jean-Marc Warszawski

Né en 1934, Alain Bancquart est altiste et compositeur formé au Conservatoire National de Paris. Troisième alto solo à l'Orchestre national de France pendant 12 années, il est de 1973 à 1974 directeur Musical des orchestres de régions de l'ORTF avant de revenir à l'OnF en 1975-1976 comme directeur musical. Il est ensuite durant sept années inspecteur de la musique au ministère de la culture. En 1984 il est professeur de composition au Conservatoire national. Depuis 1995 à la retraite, il dirige un atelier instrumental de musique contemporaine au Conservatoire national de région de Versailles et complète une œuvre qui depuis 1967 s'est ouverte aux micro-intervalles. Le catalogue de ses compositions, commencé en 1961 compte aujourd'hui une centaine de numéros, sa discographie comporte dix albums. Il a reçu le Grand Prix de la S.A.C.E.M. et le Prix national de la musique.

Habiter le temps, s'approprier le temps sont pour Bancquart des notions existentielles tissées dans les rapports que le compositeur entretient avec ses oeuvres, avec celles des autres, avec la vie en général  ; il s'agit aussi des pratiques concrètes et techniques relatives à l'organisation du matériau sonore et à la forme musicale de ses compositions.

Passer à l'acte de composer, c'est habiter le temps, puisque c'est concrétiser à partir du présent un imaginaire premier, un désir, un rêve (ou un projet) vers le futur de la double barre de fin. Quand l'oeuvre est achevée, le présent est arrivé à son terme et devient passé ; cela ressemble à la mort. Le temps, habité par le compositeur en action, le temps des réalisations pratiques où l'on invente méthodes et système est achevé. L'oeuvre n'est plus un être vivant, mais une mémoire [p. 11]. Créer est une façon de refuser ou de retarder la mort, c'est s'approprier le temps.

Habiter le temps, c'est aussi une perception de l'histoire et de ce que l'on y fait, voire de ce qu'on en fait. Ce livre en rappelle un autre : le célèbre Penser la musique aujourd'hui publié par Pierre Boulez en 1963 [ 1 ]. Bancquart sous-titre clairement la seconde partie de son ouvrage Repenser le musique aujourd'hui. Du point de vue du rapport à l'histoire, les attitudes - du moins intellectuellement, sont d'un livre à l'autre différentes.

On perçoit dans le livre, de Pierre Boulez un certain puritanisme, comme un rejet du corps sensuel agissant et décidant, au profit de «techniques compositionnelles universalisantes». En 1963, il est un faiseur de l'histoire, un metteur en sens au théâtre duquel tout doit être techniquement justifié. Dans la relation du détail au tout, la volonté ne doit rien céder au hasard. Quarante ans plus tard, Alain Bancquart s'imagine être comme un intercesseur qui prend sur lui une part de responsabilité dans l'évolution musicale, mais non pas son invention. Il n'est qu'un dépositaire du sens d'une histoire-mystère dont on ne peut prédire l'avenir musical [p. 6].

Les compositeurs et les oeuvres ont des manières variées de s'approprier le temps, de provoquer l'événement révélateur, d'accepter de rompre le silence bruissant de l'imagination [p. 13]. Alain Bancquart parle d 'embolie du temps, cet événement qui survient brusquement et qui change (par obstruction ?)  - ou interrompt le déroulement normal des choses du temps, voire dévie le destin.

Le premier mouvement de la Troisième symphonie de Beethoven, l'Adagio du Quintette en ut de Schubert, le Fragmente-stille, an Diotima de Luigi Nono recèlent pour lui des exemples marquants d'embolie du temps dont il donne les analyses. Chez Beethoven une dissonance qui s'explique 400 mesures plus loin, chez Schubert une modulation brutale tant par la soudaineté que par la distension de la région tonale, chez Luigi Mono il s'agit de ce qu'on pourrait rapprocher de la distanciation brechtienne, le silence que l'on fait sur ce qu'on veut en fait montrer. On pourrait, c'est là notre avis, comprendre cette idée d'embolie du temps comme la décision autoritaire du compositeur contre le déroulement attendu, comme corps battant et se battant contre le système, comme affirmation de la mise en œuvre d'un projet personnel, qui se trouve être non seulement le passé de l'oeuvre, mais aussi son présent et son futur.

Parmi ces hommages aux hommes et aux oeuvres qui lui ont apporté, une place particulière est réservée à Ivan Wyschnegradsky [ 2 ], figure historique de l'introduction des micros-intervalles en composition. Bancquart expose assez largement la vision mystique du monde qui a accompagné, voire justifié les choix musicaux de Wyschnegradsky, et précise à ce sujet l'apport philosophique du Théologien orthodoxe Vladimir Soloviev (1850-1900). Il n'est pas sans intérêt de rappeler que les trois stades historiques vus par le théologien sont d'abord celui du paganisme, puis la dissociation des éléments (le religieux et le profane), enfin le stade de l'union ou de l' unitonalité, celui de la vie intégrale.

Transposée terme à terme chez Wyschnegradsky cette trinité s'ouvrirait avec le stade des musiques fondées sur un matériel sonore naturel (système pythagoricien ; des Grecs à Bach), puis suivrait l'ère de la conception tonale, celle de la division régulière de l'octave en douze sons où l'art ne serait plus l'expression de la nature mais celui des passions de l'âme humaine ; enfin viendrait le règne du stade pansonore qui serait une synthèse universelle. Je suis entré dans la zone de l'éternité et dans la conscience cosmique écrivait-il en 1916 [p. 33].

Si Bancquart prend des distances avec les attendus mystiques tout en montrant la dynamique créative des explorations musicales du monde micro-tonal par Wyschnegradsky, on sent tout de même quelque plaisir d'être en relation sublunaire avec un mystère musical du sens et de l'histoire. On peut se demander s'il n'y a pas dans la démarche l'idée d'unifier le passé, le présent et le futur, le projet musical et son accomplissement ; s'il n'y a pas une attirance pour ce qui serait une magie épicurienne de la combinatoire musicale..

Par ailleurs, le musicien a peut-être une mission. En huit pages d'introduction l'auteur décrit le monde actuel épouvantablement sonorisé par l'envahissement des musiques industrielles diffusées dans tous les lieux de la vie. La question, écrit-il, n'est pas de savoir si cet envahissement est bon ou s'il est regrettable. Les abus environnementaux même s'ils sont inéluctables sont tout de même négatifs et nous rendent sourds à tout ce qui n'est pas le son des hauts-parleurs de mauvaise qualité, c'est un enfermement dans l'individualité, une solitude maladive, l'effet d'une drogue.

Paradoxalement, notre époque est musicalement riche. Bancquart peut affirmer que du point de vue de l'imagination des formes et du langage, nous sommes à un moment aussi riche que l'était la Renaissance [p. 7]. Mais l'évolution de la musique a ses propres lois, nous en sommes les artisans et non pas les inventeurs [p.6]. Voilà qui semblerait poser à nouveau cette vieille question du libre arbitre. Il reste qu'en tant qu'artisan intercesseur d'une sinon volonté supérieure du moins ineffable, Bancquart ouvre un atelier de compositeur habité de larges analyses conceptuelles justifiant des choix esthétiques concrets et immédiats.

La série est en soi un concept dont la pertinence ne dépend pas des douze sons. Il remarque fort justement que la division de l'octave en douze sons tempérés est la conséquence d'une esthétique musicale. Il semble normal que l'abandon du système tonal entraîne celui de son échelle de sons.

De même qu'on peut généraliser l'idée de série, on peut généraliser la loi de non répétition de Schönberg à tous les paramètres musicaux, la répétition étant elle-même une conséquence des symétries du système tonal.

Le système tonal n'organise pas seulement les hauteurs, il est également en cohérence avec les rythmes et les durées particulièrement dans les périodicités cadentielles. Il convient donc de trouver une cohérence rythmique adaptée aux musiques micro-intervalliques. Mieux, l'abandon des barres de mesure, des symétries, de la répétition permet de réaliser des rythmes sophistiqués.

Enfin, la généralisation de l'idée de polyphonie ou de simultanéité qui semble à la fois s'imposer car il n'y a pas de combinatoire sans polyphonie, et se renouveler, puisque qu'on peut penser à des mélodies de blocs harmoniques, de bruits, de timbres.

Alain Bancquart montre, à partir de quelques-unes de ses oeuvres (particulièrement Labyrinthe / miroir qui est présenté comme une œuvre charnière avec un avant et n après), les solutions adoptées : modes de hauteurs non-octaviants, modes de durées non répétitives, techniques de génération de séries de durées inégales en anamorphose, simultanéité.

Il y a dans ces choix conceptuels une vision structuraliste qui semble assez évidente, tant par cette idée de série comprise comme une structure pouvant s"accommoder aussi bien de douze comme de treize sons, de demi-tons comme de seizièmes de tons, que par cette autre idée de polyphonie, structure ramenée à l'idée fondamentale de simultanéité, comme elle est en œuvre chez Bernd Alois Zimmerman (1918-1970), dont le rapport au temps n'est pas sans rappeler les conceptions de Bancquart. Simultanéité qu'on retrouve aussi et par exemple dans l'utilisation des fanfares par Charles Ives (1874-1954).

Structure aussi que penser qu'une esthétique se donne un système cohérent, et qu'on ne dépasse pas l'un sans dépasser l'autre. Bancquart pense que la virtuosité atteinte par les instrumentistes permet l'exécution de musiques micro-intervalliques avec des durées inégales  indiquées en fractions de temps. Malgré cela et conséquence ultime, il se tourne aujourd'hui vers l'informatique, lutherie qui lui semble la mieux adaptée à l'évolution de ses projets.

On regrette qu'un cédérom n'ait pas été joint au livre. On aurait pu entendre les exemples musicaux et le ca échéant les commentaires.

Musique Habiter le temps, le livre d'Alain Bancquart, a été gratifié du «coup de coeur» de l'Académie Charles Cros en octobre 2003.

Notes_________

  1. PIERRE BOULEZ, Penser la musique aujourd'hui. Gonthier, Paris 1963 [ retour au texte ]
  2. IVAN WYSCHNEGRADSKY, La loi de la pansonorité. Ouvrage publié avec l'aide de la Belaïeff-Stiftung (Köln), de la SACEM et de l'Association Ivan Wyschnegradsky (Paris), Éditions Contrechamp, Genève 1996 [336 p. ; ISBN 2-940068-09-7] [ retour au texte ]

Bibliographie_______________

 Voir notice complète

Jean-Marc Warszawski
4 décembre 2003

Références / Musicologie.org
© Jean-Marc Warszawski
2003